‹ Une fin de siècle; ou, Huit ansChapitre 12 sur 14 · MUSIQUE, DÉSAPPOINTEMENT, DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

MUSIQUE, DÉSAPPOINTEMENT, DÉSESPOIR

Silfrid avait médité sur la question que l'on agitait devant lui. Passionné pour la musique dont il avait enseigné les premiers éléments à l'orpheline de la ferme Harriot, il avait lu, dans Rameau, sa démonstration du principe de l'harmonie, qui est celui de la basse fondamentale, et dans Rousseau, dévoré le Dictionnaire de musique. Les progrès et la décadence successive de cet art avaient saisi son attention. Il en était résulté pour lui un problème dont la solution méritait à ses yeux d'être recherchée. Non moins inquiet que surpris de l'air de réserve avec lequel la famille de Saint-Méran avait accueilli son entrée dans le salon , après avoir reçu le serrement de main de son ancien camarade de collège , il s'était confiné solitairement entre deux croisées. Il écoutait, il réfléchissait, à part soi. Ne voilà-t-il pas que le baron de Clairvaux, sans intention positive , peut-être uniquement avec celle de lui ménager une occasion de s'exprimer à son avan-

tage sur un sujet auquel il avait des motifs de ne pas le croire étranger, l'interpella très-amicalement de la manière suivante :

« Eh bien , monsieur Grévin , chacun dans ce « cercle aura-t-il énoncé son opinion tant bien « que mal, moi tout le premier, sur le sujet qui <( nous occupe, sans que nous connaissions la « vôtre ? »

Voulant éviter que l'on remarquât sa préoccupation, Silfrid répondit : « Messieurs, je conviendrai avec vous et surtout avec les dames, à l'organe enchanteur desquelles elle doit beaucoup, du charme qui existe dans la musique proprement dite. J'aurais tort de lui contester un hommage qu'ici personne ne lui refuse. Il y aurait même à cela quelqu'ingratitude de ma part , puisqu'elle a plus d'une fois dissipé mes ennuis, ou agréablement employé mes loisirs. Tant qu'il y aura des hommes et des femmes sur la terre, réunis ou non en corps de société, cet art les trouvera disposés à recevoir ses impressions ; car le chant et l'harmonie renferment en eux-mêmes quelque chose de ravissant qui s'adresse à ce que notre nature a de plus mystérieux, à ce que l'être humain possède probablement de plus sensible dans sa texture. Ce n'est pas par une erreur de

pensée qu'on y a vu le plaisir des élus, après y avoir placé celui des anges.

« Mais je dois l'avouer aussi et avec regret: cette partie essentielle de la musique, la seule qui puisse avoir un caractère permanent, est liée à une autre qui enlève aux compositions les plus savantes, la durée dont jouissent les travaux des grands écrivains, j'ajouterais volontiers avec M. Pajou, des grands artistes soit en sculpture, soit en peinture, celle-ci se trouvant aujourd'hui presque éternisée par les chefs-d'œuvre du burin. »

On se regardait dans le salon , un murmure peu flatteur parcourait le cercle, et le chevalier Duplessis, penché à l'oreille de la comtesse, lui disait qu'elle pouvait s'attendre à un nouveau paradoxe de la part du jeune Soissonnais. Ce der nier reprit la parole en ces termes :

« Oui, mesdames, il y a dans la musique de tous les pays, quand elle s'élève jusqu'à mériter le nom d'art, une partie fixe et permanente; c'est celle qui, reproduisant les impressions douces ou déchirantes de l'âme, nous les rend présentes avec un effet quelquefois supérieur à leur réalité. Ce sera, si vous le voulez encore, celle qui parvient à retracer les accidents les plus

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remarquables de la nature, je dirai presque à les peindre avec des sons, comme Le Poussin et Salvator-Rosa le faisaient avec des couleurs. Ce double succès s'obtient par le chant soutenu d'une mélodie en rapport avec les diverses situations de l'âme, ou modifié par le ton même et l'aspect des lieux où l'action se passe. Ceci est tellement vrai, que le peintre des Andelys écrivait que, suivant les sujets qu'il avait à traiter sur la toile, il s'inspirait de l'un des trois modes de musique en usage chez les Grecs. Et en s'énonçant ainsi, il entendait parhr du mode dorien, consacré aux héros et aux dieux; du phrygien, aux passions véhémentes; du lydien, aux langueurs de la tristesse, à la tendre volupté, au bonheur et même à ses regrets. Eh bien ! tous les célèbres compositeurs de musique ont compris ainsi cette partie de leur art ; tous ont excellé dans l'expression. Ils sentaient que par elle seule ils pouvaient vivre. Mais ils ont passé; ils se sont succédé les uns aux autres , parce que chacun d'eux , se trouvant obligé de complaire au goiit de ses contemporains ou de le réveiller par un aspect de nouveauté , a mêlé au chant , c'est-à-dire à la parole modulée et habilement accentuée, des ornements de fantaisie; chaque siècle a eu les siens :

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la mode a régné en musique comme elle règne en toilette et en littérature légère. D'où il arrive que trop souvent l'instrumentation, si elle n'étouffe le chant auquel elle devrait être toujours subordonnée, le tue au moins dans son avenir.

«Vous voyez comment la partie variable de la musique triomphe de l'autre, qui n'en reste pas moins toujours belle, mais qui, bientôt oubliée dans son brillant linceul, cède la place aux roulades, aux fredons et aux cadences perlées (i) , susceptibles de se diversifier à l'infini. Je vous le demande, messieurs, que vous reste-t-il de Lulli, que nos pères ont vu dans sa gloire et dont la langue musicale parlait si bien à leur cœur ? Dans son Alcesie et son Armide il y a des chants d'une mollesse et d'une suavité qui n'auraient jamais dû vieillir. Rameau est oublié, et Rameau a des beautés de premier ordre ; quelques airs de Dardanus et les choeurs de Castor et Pollua: sont créés de génie: eh bien! vous n'en voulez plus. Sacchiniet Gluck se partagent présentement vos suffrages, ils en sont bien dignes; mais y aurait-il de la témérité à vous prédire que tôt ou tard ils seront détrônés ? »

(1 ) Autrement fioritures, expression qui en <789 n'était pas encore passée dans la langue musicale.

Marmontel , qui venait d'entrer, se récria en disant :

— « Eh quoi ! barbare , dans votre proscription, vous avez oublié Piccini, ce brillant élève de Léo et de Durante; Piccini qui, le premier transportant le chant italien dans sa pureté native sur les bords de la Seine, nous a associés à des plaisirs jusqu'à lui inconnus. »

— «Je n'ai garde de l'oublier, répondit Silfrid ; mais je ne répondrais pas que dans trente ans on exécutât encore la partition de sa Didon , sans contredit le plus admirable de ses ouvrages. Vous vivrez peut-être assez pour la voir refaire, ainsi que lui-même et non sans succès , a refait le Roland et \Atfs de notre Lulli. »

— « Alors cène serait donc plus du pain que l'on mangeirait en France ! répliqua Marmontel avec humeur! Et encore je ne sais si l'Orphée napolitain, non moins heureux que celui de la ïhrace, n'aurait pas le pouvoir de civiliser par ses chants, les bipèdes des Gaules rendus à leur état sauvage? »

— « Vous pouvez repousser mes pronostics ,

reprit Silfrid avec une assurance qui étonnait

Berthe elle-même, mais qui puisait sa force dans

une sorte d'irritation nerveuse; vous pouvez en

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gémir : nos plus fameux compositeurs n'en subiront pas moins leur destinée. Grétry et Dalayrac , le premier surtout, que M. Marmontel a tant de motifs d'aimer, dont vous vous plaisez à répéter les duos et les ariettes dans vos concerts , seront a leur tour oubliés. D'autres astres brilleront sur la scène lyrique, n'en doutez pas un instant. La raison, je vous l'ai dite. L'instrumentation finit par dévorer le chant chez nous; ensuite la partie variable et mobile de la musique, en parcourant le cercle de ses inévitables évolutions, condamne l'autre à la mort; en deux mots, le corps emporte l'âme. C'est ainsi que la plus belle tète de femme trop chargée de parure , finit par être sans expression. »

— V Vous nous laisserez au moins nos Bouffes et notre théâtre de Monsieur, dit la comtesse de Saint-Méran avec un sourire amer. Je vous demanderai grâce pour le roi Théodore et le marquis de TulipanOj qui font les délices de tous les gens de goût. »

— (( Madame , sachant combien il vous est agréable de les entendre, je voudrais que le temps les épargnât dans sa marche rapide. Mais il sera sans pitié; il les frappera comme tout le reste. Par malheur, la musique est chez nous

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une divinité fort complaisante; elle se prête un peu trop à tous nos caprices , et nous en avons beaucoup. »

— « Ainsi, vous lui disputez sa place à la tête des beaux-arts, remarqua le marquis deFernaze, avec cet accent interrogatif qui, dans sa fierté, ressemble à un défi! »

— « Monsieur le marquis, reprit Silfrid d'un ton plus modeste, et qui pour cela ne manquait pas de dignité, je crains que vous n'ayez oublié une distinction assez importante à faire. Il y a ici deux sœurs; elles sont jumelles; inséparables, au moins pendant quelques années, elles marchent de conserve. Au même jour, elles font leur entrée dans le monde; le même instant les voit tomber en se tenant par la main. Mais au moment de la chute, l'une d'elles, celle que la naturea doure de toutes ses grâces, qu'elle a embellie d'une séduisante vérité, se relève pour vivre d'une vie nouvelle, pour s'associera une autre compagne née du caprice de la mode et qui en subira , à son tour, la rigueur. Veuillez, mesdames, me pardonner cette comparaison , applicable plus ou moins à tous les arts sur lesquels s'exerce le génie de rhonmme, plus particulièrement à celui dont nous nous occupons. J'en conclus qu'il nV a,

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qu'il n'y aura jamais de musique durable, bien que la partie essentielle de son langage soit immortelle, comme la pensée divine dont elle émane , comme la nature qui en est le cri.

« La fixité, qui appartient aux chants de l'Eglise catholique , m'aidera peut-être à rendre cette déduction plus sensible. Les opéras , les concertos^ les cavatines, les fantaisies, les sonates, les romances même des grands compositeurs ont péri ou sont ensevelis dans la poussière des l)ibliothèques : seule, leur musique d'église leur a survécu, parce qu'ils n'y ont pas sacrifié à l'idole du jour. Les sons déchirants ou sublimes de Pergolèse dans son Stahat^ de Durante dans son Dies irœy de Jommelli dans son Miserere^ de votre ami Piccini , monsieur Marmontel, ilans son beau Te-Deum (^i), continueront de s'élever vers le ciel comme un encens pur et agréable. Dans cette partie de leur art , aucun novateur ne viendra les détrôner. Destiné au sanctuaire , l'or de leurs compositions s'y conserve sans alliage ; et la langue dans laquelle ils ont chanté l'hymne du Seigneur, après des siècles, pourra

(^) M. Grévin ne pouvait citer en^789 le fameux Requiem de Mozart, dont l'élucubration enveloppée de mystères, devait servir aux obsèques de ce compositeur qui eurent lieu en 1792'

retentir encore avec succès sous les voûtes des saintes basiliques. ))

— c< Il paraît, remarqua le chevalier d'un ton moqueur, que monsieur aime le plain-chant. Il nous permettra sans doute d'avoir un autre goiit. »

— « A mon tour, reprit Silfrid , je pourrais dire qu'il paraît que monsieur le chevalier ne veut pas me comprendre , car je n'ai fait que suivre un aperçu , auquel peut-être on trouvera quelque vérité.

« En effet , les monuments les plus dignes de l'admiration des siècles, sont redevables de leur conservation, comme de leur naissance, au sentiment religieux. Si entre toutes les musiques, celle d'église est la seule qui ait des chances de durée, les plus belles œuvres d'architecture, de peinture et de sculpture, n'existent également que par les temples. Le fer et la flamme se sont arrêtés aux [)ortes de ces asiles des arts. L'homme, par une sorte d'inslinct, a senti que sa pensée, tout en revêtant des formes matérielles, pour mériter une continuité de vie, devait se rattacher à ce qu'il y a de permanent sur la terre et au ciel. Les trois poèmes devant lesquels s'inclinent avec respect toutes les littératures de l'Europe, vien-

lient confirmer cette opinion, l^'lliade, rÉnéide» la Jérusalem , sont pleines de la divinité qui y respire , qui les anime et qui leur donne le mouvement. Lisez la Bible, lisez Homère, vous y verrez que toute musique a commencé par être religieuse. Les peuples à leur berceau, pour peu qu'ils fussent civilisés, n'ont pu en avoir d'autre j et peut-être est-ce là qu'il faut chercher l'empreinte de leur caractère primitif. Le reste a passé ou passera. »

— « Il est donc décidé, s'écria le marquis , que monsieur préfère les autres arts à la musique! »>

— « Cela n'est que trop évident, dit la comtesse, et la sentence est prononcée sans appel contre mes pauvres bouffes de Feydeau. »

— « Je voudrais, madame la comtesse, fut-il répondu par Silfrid , ne rien préférer et jouir de tout ce qui est bon, de tout ce qui est propre à élever l'âme, à échauffer le cœur d'un noble sentiment, ou même à l'attendrir : cependant je suis forcé de reconnaître que la poésie, et la littérature proprement dite, ont un avantage réel sur la musique. Convenez-en , madame, nous ne possédons rien des chants d'Amphion qui bâtit Thébes, de Therpandre à la lyre duquel l'éphore coupa une corde, de Timothée qui en ajouta

rleux à la sienne assez heureuse pour échapper à la même main. Où sont les strophes brûlantes de Tyrtée? Il n'en reste que quelques paroles dépourvues de ce feu qui ranima le courage de ses soldats. Nous ignorons même, sur quel mode, sortant des fortes poitrines des Spartiates, elles résonnèrent dans les vallons de la Messénie ; mais les œuvres d'Homère et de Virgile, de Sophocle et d'Euripide n'ont pas cessé de charmer nos loisirs- Ni le Tasse et l'Arioste, ni Corneille et Racine ne vieillissent. L'œil étonné admire toujours le vol sublime de l'aigle de Meaux; les accents du cygne de Cambrai ont conservé pour notre oreille la même douceur. Qui ne relira dix fois dans sa vie les aventures d'Aristonoûs , cette charmante amphore que l'on dirait fraîchement exhumée des ruines de Pompeï, tant elle exhale un doux parfum d'antiquité? Horace a continué d'être le poète des philosophes, si cependant notre Molière et notre La Fontaine ne lui disputent à bon droit ce titre. La fin des siècles les trouvera tous vivants de leur belle vie; « alors, » comme le dit un poète anglais dans un des plus beaux mouvements d'enthousiasme que je connaisse, « A-lors toute cette vaste étendue du ciel, et (r tous ces mondes qui roulent sur nos têtes ,

« périront avec les œuvres sacrées de Virgile ! n — « Grâce, grâce, s'écria le chevalier Diiplessis ! En voilà assez pour nous prouver que monsieur se range du coté des écrivains. Au surplus ne nous en étonnons pas : monsieur est écrivain lui-même. Il dépose, dans plus d'un recueil, des dissertations savantes qui auront aussi leur immortalité.

« A propos de recueils, pourquoi n'avonsnous pas encore joui de cet excellent morceau , mon cher Grévin, que vous avez envoyé au Mercure de France, en faveur des préjugés ? Ce serait, en vérité, dommage que l'éphore La harpe retranchât aussi cette corde de votre lyre... Je somme M. Marmontel d'en parler à son ami et collègue académicien... Figurez- vous que monsieur s'y prononce nettement, ouvertement, pour la noblesse et ses privilèges héréditaires.. . Par le temps qui court, j'espère que c'est là de la générosité!... Nous l'armerons chevalier l'un de ces jours, et il faudra bien que l'une de ces belles dames lui chausse les éperons d'or... »

— a Vraiment! » reprit la comtesse d'un ton de doute, car elle croyait à une nouvelle mystitication, dans laquelle elle se proposait d'entrer.

— « Très-vraiment, répondit le chevalier!

Mais La Harpe a refusé les honneurs de l'insertion à celte œuvre. Je le tiens de lui-même. C'est une chose criante ! Mon cher Marmontel , puisque le Mercure vous appartient plus encore qu'à lui, vous réparerez cette injustice qu'on ne saurait attribuer qu'à une misérable rivalité d'auteur. Il importe que nous ne soyons pas plus long-temps privés du fruit d'un aussi beau travail... Vous vous en souviendrez... »

La comtesse ajouta : « Oui, mon cher Marmontel, vous ne me refuserez pas, puisque c'est pour nos foyers que monsieur a la bonté de combattre! »

L'auteur des Contes moraux s'inclina en souriant, car il comprit parfaitement la plaisanterie. Celle-ci reçut même un surcroît de force du silence de l'académicien.

Nous le confesserons avec douleur, Silfrid, à cette attaque imprévue, se troubla; il balbutia quelques paroles sans suite, il baissa la tète, et eut la faiblesse de paraître humilié par celte révélation perfide , et presque publique, de l'échec qu'il avait reçu chez le vindicatif professeur de l'Athénée. Berthe en souffrit pour lui; la comtesse se flatta d'en tirer un double avantage : le plus essentiel à ses yeux était de pouvoir,

si elle Y était jamais réduite, objecter à son mari, que Silfrid, après s'éfre incliné modestement devant les supériorités de naissance, oublierait ce qu'il doit à sa propre opinion, en faisant descendre jusqu'à lui l'héritière d\ine illustre origine. I.e comte, qui avait présente à sa mémoire la lettre dans laquelle M. Grévin exposait une doctrine à laquelle la malveillance seule avait pu donner un sens forcé , ne le condamnait pas. Il n'essayait pas, non plus, de le défendre, par la crainte de prolonger une discussion évidemment pénible pour son jeune ami; et pourtant, il regrettait que celui-ci eût prêté le flanc à des adversaires peu généreux. Quant à Silfrid, il était accablé sous le poids d'un revers, dont il s'exagérait les conséquences. Son esprit avait perdu tout ressort. Il ressemblait à l'athlète qu'une chute violente aurait privé dans le premier moment de la libre disposition de ses organes. En vain le baron voulait l'encourager, en lui répétant qu'il réfléchirait sur sa manière d'envisager la musique , qu'il se sentait assez disposé à l'adopter, et qu'en définitive, cette controverse faisait beaucoup d'hon* neur au jugement, comme à l'instruction, de celui qui avait tenu tète à tout un cercle ligué

contre lui. Le malheureux jeune homme ne l'écoutait plus. Le coup qui venait de lui être porté, avait pénétré trop profondément; ses affections les plus chères en étaient blessées, et le fer, retourné dans la plaie par sa propre susceptibilité, pour un temps au moins, devait la laisser saignante.

En effet, le souvenir de la manière froide, et presque superbe, avec laquelle ce jour-là même M. Grévin avait été accueilli par la comtesse, joint à la réserve que Berthe s'était imposée dans lintérêt de son amour, vint ajouter à son état d'angoisse. Ses idées en étaient bouleversées ; elles se portaient vers ce qu'il pouvait redouter de plus funeste, un refroidissement dans l'affection de sa jeune amie. Alors , sans penser que sa brusque sortie du salon, en lui donnant la figure un peu honteuse d'un soldat vaincu qui bat en retraite, ajouterait à la joie de ses ennemis, il chercha son chapeau et sortit précipitamment de Thôtel. Sa fuite fut si rapide qu'à peine mademoiselle Olivier put lui glisser dans la main le billet destiné à le prévenir des événements de la veille. S'il l'avait osé, il se fut arrêté sous un réverbère et eût déchiré l'enveloppe qui oscillait entre ses doigts tremblants, tant il brii-

lait d'impatience d'en connaître le contenu! Par pressentiment, il y lisait déjà toute sa destinée. Anssi traversa-t-il au pas de course l'espace qui le séparait de son domicile. A peine entré dans sa chambre, il parcourut les lignes que la main de Berthe avait tracées, et son cœur fut trempé d'amertume.

« Elle ménage ma sensibilité , se dit-il ; elle a « pitié de moi, et elle ne m'apprend pas tout; « mais ce fatal billet suffirait seul pour me révé- « 1er ma misère dans toute son étendue. On m'or- « donne des ménagements; on veut que je borne « le nombre de mes visites, que mes lettres soient « plus rares, et l'on me renvoie généreiîsement à a des jours meilleurs! On me traite enfin comme « ces malades sans espoir, que le médecin dé- « laisse poliment, après avoir confié au temps le a soin de les guérir. Le comte a donc fini par me « trouver présomptueux, puisque, même en « chargeant sa nièce pour moi de paroles affecte tueuses, il l'invite à me recommander plus de « circonspection. Fournirait-il aussi des fils à « cette trame que sa noble épouse a ourdie au w sein de la société brillante dont elle est l'âme? «Serait-il dupe ou complice?... Cette femme « m'a voué sa haine; en vain je tenterais de la

« fléchir.... Chacune des paroles qui s'échappent « de ses lèvres de rose, est un poignard dont « elle me transperce; chacun de ses sourires me « tue! C'est sa fatale influence qui me poursuit, « depuis que mes pieds ont touché au pavé dé « cette ville. Ses amis, n'ayant pu m'annuler par « le mépris qu'ils s'apprêtaient à verser sur ma « tète à pleines mains, ont eu recours à une au- « tre arme. Ils l'enveniment, ils la trempent dans <« le poison mortel du ridicule , pour que, frappé « sous les yeux de la charmante créature à la voix « de laquelle je suis accouru, je tombe devant « elle la honte au front et le désespoir dans l'âme. « Les misérables ! Us connaissent la nature hu- « maine; ils le savent trop bien! Il n'y a pas au « monde de femme de quelque valeur, qui con- « serve son attachement à l'être dont on se sera « joué impunément en sa présence. »

A ces réflexions il en ajoutait d'autres non moins pénibles. Après avoir traversé dix fois l'espace qui séparait sa porte de sa croisée , avec un frémissement glacial de tous ses membres et le feu au cerveau, il s'arrêta devant le billet ouvert sur sa table. Le parcourant encore de l'œil, il continua de se parler à lui-même, tantôt mentalement, tantôt à haute voix.

«Non, se dit-il, M. de Saint-Méran ne s^est a pas joint à mes ennemis. Arrière toute pensée « qui lui serait injurieuse ! Il est noble de cœur et « de naissance, celui-là! Connaissant tous mes « projets, il m'a reçu avec bonté, et son serrement « de main n'a pas été une perfidie... Il faut qu'il « ne soit pas le seul arbitre de la destinée de sa « nièce; la comtesse a certainement des droits « que tous deux dissimulent. Il y a là tout im « mystère dans lequel Berlhe elle-même n'a pas « pénétré... Pauvre fille! on la sacrifiera à qucl- « qu'un qui n'aura vu que sa beauté , que sa riu chesse, et qui lui apportera en échange un « nom peut-être illustre, mais sous le poids du- « quel se traînera un héritier sans estime!... Elle « m'aimait , je l'aimais , et voilà que nous ne seu rons rien l'un pour l'autre! Le vent de l'adver- « site a soufflé sur mon berceau. Vainement ai-je « travaillé à orner mon esprit de quelques con- « naissances qui me sortissent de mon obscurité ; « vainement avais-je le désir de me consacrer à « la défense de cette folle société qui croule sans « le voir. Elle me repousse, elle ne veut pas de « moi; les temps marchent pourtant; ils s'accom- « plissent, et je ne serai pas là, Berthe, pour vous « dire: « Appuyez-vous sur mon bras; confiez-

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«f VOUS à votre ami; il aura de la force pour tous « deux, il saura vous faire un sort dont vous « n'ayez pas à rougir.

« Tout cela , mensonge , illusion! Les portes se « ferment devant moi. Eh bien ! on sera satisfait ; « on n'entendra plus le bruit de mes pas sur le u marbre des antichambres; ma présence n'im- <( portunera personne ; je ne sais même si je met- (( trai une adresse sur une lettre. Pourquoi, en « effet, continuerais-je de nourrir chez une hon- « néte créature, digne de toutes les félicités de la « terre , le feu qui me consume? La Providence, « qui l'a élevée , a sans doute voulu me la ravir. « M'appartient-il à présent de la faire descendre » jusqu'à moi? Quand le Ciel a parlé, la lutte « m'est-elle permise? »

Quelques jours se passèrent pendant lesquels Silfrid reçut de Berthe un second billet tel qu'elle pouvait l'écrire; mais il était bien court, bien peu rassurant, quoique tendre. L'orpheline y disait qu'elle ne négligeait rien pour plaire à sa tante; après quelques mots sur le concert auquel elle se préparait dans cette intention, elle parlait aussi de Rozières, et les regrets pleins de sincérité, donnés à la portion de sa vie écoulée dans cette obscure retraite, attestaient à la fois son

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amour et la candeur de son âme. Ici toute correspondance cessa, bien que Silfrid eût fait porter deux lettres à la rue de l'Université ; lui-même il s'était abstenu de paraître à l'bôtel Saint- Méran depuis deux semaines, lorsqu'il reçut la visite de son noble camarade de collège. C'était vers huit heures du soir. Après les questions ordinaires sur la manière dont le temps était employé par tous deux , le comte de Villeneuve s'adressa en ces termes à son ami :

«Sais-tu bien, mon cher Silfrid, que tu tombes dans la sauvagerie? On ne te voit plus nulle part. Tu as beau me dire qu'après avoir travaillé à ton instruction pendant le jour, tu donnes quelques-unes de tes soirées au délassement du théâtre ; je prétends que ce n'est pas assez. Il faut que tu sois malade ou amoureux... Mais où aurais-tu donc placé ta passion? Quelle est la cruelle pour les beaux yeux de laquelle tu soupires?.. Car je te vois triste et pâle comme lecrtvaliere il patilo d'une fière Napolitaine. 11 est vrai que tes joues n'ont jamais été en rivalité avec les roses... Serais-tu, par hasard, atteint de spleen? Demain je viens te chercher en phaéton , pour te promener au bois de Boulogne. »

A toutes ces questions, Silfrid avait répondu

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en éludant les unes, en satisfaisant, aux autres par quelques paroles suivies d'un sourire mélancolique, ce langage triste et sacré de douleur. Cherchant une diversion , le comte Gralien continua : ,

« Sais-tu bien, mon ami, que chez la comtesse tu as été éloquent, sublime même dans ta dissertation sur la musique! J'avais oublié de t'en faire mon compliment. Dis-moi donc où tu as pris cette connaissance d'un art pour lequel , il est vrai , je te savais des dispositions (car tu étais notre Amphion dans les fêtes de collège) , mais sur lequel tu as parlé en maître à l'hôtel de Saint- Méran! Avec quelle abondance , je dirais volontiers avec quelle richesse d'expression, les pensées se produisaient en sortant de ta bouche! D'honneur, j'eusse été tenté d'écrire sous ta dictée, comme je le faisais dans la classe , quand , tout occupé de ta composition , tu me jetais à la dérobée les phrases qui ont mérité plus d'une fois des éloges à la mienne. Dans cette soirée, tu as étonné plus d'une personne de ton savoir. Marmontel n'en revenait pas. Il était tout ébahi de ta faconde, qui , à la vérité, valait un peu mieux que la théologie passablement ennuyeuse de son Bélisaire. »

Silfrid gardait !e silence; mais ce qu'il entendait commençait à le réconcilier avec lui-même, à le rendre moins mécontent de lui et des autres. Encouragé par l'attention que son ami lui prêtait, le comte crut pouvoir l'interroger de la manière suivante :

— - « Apprends-moi donc quelle mouche t'a piqué au vif, pour t'obliger à quitter aussi brusquement le salon ? »

— « Est-ce que l'impertinente raillerie du rhevalier Duplessis aurait échappé à tes souvenirs? »

— '.< Sotte plaisanterie, méchant persifflage ! On ne saurait attendre mieux de cet homme. C'est la monnaie assez mince avec laquelle il paie les dîners auxquels on l'invite, ou auxquels on ne l'invite pas. Il est vrai qu'il a poussé les chosesun peu loin. Le baron de Clairvaux lui en a adressé de vifs reproches après ton départ ; mais le chevalier a pu lire dans les yeux de la comtesse son absolution pleine et entière.. Apprends-moi, de grâce, ce que tu as fait à celte chère danie pour qu'en sa présence on te ménage aussi peu , après des obligations dont ni elle, ni son mari, ne de vraient perdre la mémoire? Car tout le monde sait que leur nièce, cette jolie petite paysanne, qui commence à faire bruit au noble faubourg,

est ton élève. A Versailles , on ne parlait que d'elle la semaine dernière... »

— « Comment ? à Versailles ! que s'y serait-il donc passé ? »

— « Est-ce que tu l'ignores ? tu serais donc le seul. Un concert délicieux a eu lieu au château dans les petits appartements de la duchesse Diane de Polignac. La reine y a paru, mais préoccupée. J'y ai suivi le baron de Breteuil et je lui ai dû de tout voir, de tout entendre, de l'embrasure d'une croisée où il m'a placé. »

— « C'est ce que tu vas me raconter, n'est-ce pas mon ami ? je t'écoute. »

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