UNE ENTREVUE
Le père Harriot, laissant à ses deux fils le soin de mettre en meules ses fourrages, ou vivres^ pour les préserver de l'humidité d'un soir de septembre, élait rentré au logis par une porte latérale. Chemin faisant il avait appris de la bouche de sa servante Brigitte ( ce qui était déjà un sujet d'entretien pour tout le hameau ), que les deux battants de la cochère s'étaient ouverts devant un magnifique carrosse armorié, que quatre superbes chevaux blancs le traînaient, ayant des mors et des brides garnies en argent; qu'il en était descendu, d'abord, une belle dame couverte de dentelles et de pierreries ; qu'ensuite un seigneur , pour le moins duc et pair, à en juger par ses décorations, en élait sorti; qu'il devait être actuellement dans la salle basse du manoir , où sans doute il s'entretenait en secret avec la dame Harriot, et que bien certainement, mademoiselle Berthe allait devenir duchesse.
Ce récit surchargé d'un luxe de paroles, sous lequel tout s'agrandit et s'exagère au village, n'en imposa pas au bonhomme Ilarriot, qui, à son jugement droit, joignait quelque expérience. Ayant aperçu la calèche plus élégante que riche en station dans sa cour, il présuma que les chevaux qui l'y avaient conduite , se délassaient dans son écurie, vers laquelle il commença par se diriger, ne voulant pas qu'on leur épargnât le foin ou l'avoine. Après avoir reconnu les trois chevaux de poste d'un gris sale , et d'assez médiocre apparence , attachés au râtelier , après les avoir gratifiés d'une provende raisonnable, il invita le postillon , dont les traits lui revinrent à la mémoire, à faire sauter dans la cuisine le bouchon d'une bouteille de vin clairet, ce à quoi celuici eut la complaisance de ne pas se refuser. Le bon laboureur alla lui-même prendre, dans sa cave, la joyeuse liqueur que l'Automédon reçut de sa main. Ce devoir hospitalier étant accompli, le possesseur du manoir vint présenter, à la porte de la salle basse, ses cheveux blancs, son front découvert et sa figure d'honnête homme.
« Harriot, lui dit sa compagne, du plus loin qu'elle l'aperçut et d'un son de voix alléré par
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des regrets qu'elle n'essayait pas de dissimuler, c'est notre jolie Berthe que monsieur le comte de S. Méran vient nous redemander. Au moins, quand il l'aura vue, il avouera que nous n'avons épargné ni peines ni soins pour la rendre digne de ses parents, fussent-ils les premiers entre les princes et les cordons-bleus, qui brillent à la cour de notre bon roi Louis-Seize. »
En prononçant ces paroles, qui recevaient du cœur de la fermière une expression déchirante ( car elles étaient empreintes de toute la douleur d'une séparation prochaine ) , deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Suzanne Harriot, sans qu'elle pût en arrêter le cours. « Tranquillise-toi, ma chère femme, lui répondit l'excellent homme. Tu as nourri de ton lait cette enfant ; tu as passé des nuits à côté de son berceau, tu lui as tenu lieu de mère, et j'ai béni le Ciel de ce qu'il nous avait envoyé cette charmante créature, justement six semaines avant qu'il appelât à lui la fille qu'il venait de nous donner. Car je te connais, Suzanne, sans cette distraction, jamais tu n'aurais pu survivre à une pareille perte , tant tu chérissais notre pauvre petite Henriette! Encore étais-je absent pour la foire de Guibray, quand ce malheur nous arriva, et maintenant monsieur
le comte, tout le monde évite ici d'en parler, dans la crainte de renouveler les regrets de cette chère femme chez laquelle cette corde est restée sensible. Aussi je regarde comme un des jours les plus heureux de ma vie celui où mademoiselle Berthe nous a été confiée. Depuis qu'elle habite sous le même toit que nous, tout a prospéré dans cette maison.
— J'en suis enchanté, mes bonnes gens, reprit l'inconnu avec cordialité ! Mais pourriez-vous reconnaître la perisonne qui a remis cette enfant entre vos mains ?
— Oui, répondirent les deux époux, si elle s'offrait à nos yeux.
— C'est moi-même, répliqua l'étranger ; c'est de mes bras qu'elle a passé dans les vôtres. »
A ces mots, la surprise du couple fut extrême.
« Votre hésitation va cesser, reprit le chevalier de Malte et de Saint-Louis. Sans doute vous n'aurez pas oublié le couteau à deux branches que je séparai pour vous donner l'une, en vous assurant que personne ne se présenterait devant vous avec le pouvoir de réclamer la jeune Berthe , s'il ne vous montrait l'autre : la voilà ! »
En même temps l'étrangei* tira cette lame de l'étui qiù la contenait. Le mari et la femme s'en- J. 3
tre-regardant, raccordèrent aussitôt leurs souvenirs. La circonstance du couteau à deux branches s'offrit nettement à leur mémoire, et le père Harriot alla prendre, dans un vieux coffre, celle dont il avait été constitué le gardien. Rapprochée de sa jumelle, bien qu'altérée parla rouille, elle rentra avec facilité dans les entailles qu'elle avait précédemment remplies.
« Je ne m'étonne pas, poursuivit le comte, que mes traits se soient effacés de votre mémoire , il n'y a que trop de raisons pour qu'il en soit ainsi. Les peines de l'âme encore plus que celles du corps ont pesé sur mon existence; et seize années bien longues se sont écoulées, depuis que je vous fis appeller tous les deux à la tour de Sept-Monts, où mon frère, marié contre la volonté de ses parents, cachait les dernières semaines de la grossesse de sa jeune épouse. Cette infortunée succomba quelques jours après avoir donné la vie à sa fille. Le chevalier de Saint-Méran se proposait de reconnaître celle-ci dès qu'il entrerait en jouissance de l'héritage de son oncle commandeur de Malte; mais \ Ciel en l'appelant à lui p maturément, a trompé ses espérances. Dépositaire de son secret, j'ai éprouvé moi-même une foule de contrariétés qui m'ont empêché de me
présenter plus tôt devant vous. Aujourd'hui je viens remplir un devoir sacré : fidèle à la mémoire démon frère, je viens réclamer son enfant que vous reçûtes de ma propre main. J'espère que la somme convenue pour sa pension vous aura été régulièrement payée? »
Le vieillard lui répondit : « Vous aviez eu la
bonté d'acquitter la première année d'avance,
on a ainsi co ntinué; et depuis que mademoiselle
Berthe a atteint ses douze ans, sans doute encore
par votre ordre, on y a ajouté soixante bons écus,
dont nous lui avons laissé la libre disposition. Je
vous assure, monsieur le Comte, qu'elle en a
fait un louable emploi , sans que nous nous en
soyons aucunement mêlés. Aussi tout Rozières va
la regretter. Rapportez-vous-en à cet égard, au
digne M. Gré vin sous la direction duquel nous
l'avons mise; il vous dira s'il ne la regarde pas
comme une de ses meilleurs paroissiennes. Il y a
déjà des années que ça n'est plus une enfant; vous
pouvez nous en croire.... « Ne pleure donc pas
ainsi , ma bonne femme , ajouta le père Harriot
en prenant la main de son épouse éplorée, notre
fille Berthe sera heureuse ! Monsieur ne nous la
redemande certainement que pour son bien... J'ai
dit notre fille, el il nous le pardonnera, car notre
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intention était de lui assurer une part dans notre héritage, comme elle en a déjà une dans notre cœur... »
Ces paroles touchantes, loin de calmer la douleur de la dame Harriot, ne firent qvie rendre ses larmes plus abondantes. L'étranger en fut attendri; la Providence, pensa-t-il, a attaché une telle force aux devoirs sacrés de la maternité, que les femmes qui les acceptent ( ne fût-ce que par une sorte de substitution ), se trouvent associées aux peines et aux jouissances de la mère véritable. Le Ciel l'a sans doute voulu pour que l'enfant, frappé dans ses auteurs par leur mort ou leur oubli, ne devînt pas victime d'un cruel abandon. Les affections coulent alors d'une source nouvelle; elles passent dans d'autres cœurs, elles refluent vers le nourrisson lui-même; et la nature se venge souvent ainsi de n'avoir pas trouvé le berceau dans la chambre où les premiers vagissements ont retenti, le sein à côté de la bouche qui avait droit à une douce succion, et les bras d'une mère prêts à réchauffer de leur chaleur sympathique, le fruit détaché de ses entrailles.
Le comte se reprocha d'avoir autant tardé à réclamer la jeune Berthe. Il se crut trop fondé à
craindre que cette aimnble fille, déjà loin de son enfance, n'eût contracté, pour sa famille adoptive, des sentiments qu'il lui serait difficile de transporter ailleurs. Dans le soin que l'on prendrait de les déraciner , il alla jusqu'à voir une attaque à la morale. Quoiqu'il n'eût aucun reproche personnel à s'adresser relativement au séjour })rolongé de l'orpheline chez les Harriot, cette réflexion l'attrista. Cependant, dans la vue d'adoucir les regrets de la dame châtelaine, quelques paroles consolatrices sortirent de ses lèvres. Elles tendaient à établir en manière de traité, que la bonne nourrice pourrait voir son élève à Paris; qu'elle serait toujours bien venue à l'hôtel où une chambre lui serait réservée; que Berthe, accompagnée delà dame Desfeux gouvernante de la maison, se ferait un plaisir de visiter, de temps en temps, le village de Rozières où son enfance avait reçu de si tendres soins ; que son oncle et sa tante ne se refuseraient jamais à l'accomplissement de ce devoir religieux, et que, de la sorte, personne n'aurait à s'accuser, dans l'avenir, d'oubli ou d'ingratitude. Ces promesses étaient flatteuses : on n'y fut pas insensible; mais la plaie était trop récente , elle saignait trop encore au cœur de la pauvre Suzanne, pour que ce baume,
bien qu'il fut onctueux , eût toute son efficacité.
Ce fut après avoir offert à la dame Harriot ces impuissantes consolations, que le comte de Saint-Méran témoigna le désir de voir sa nièce. Berthe, toujours accoudée à sa fenêtre, où sa tête pensive continuait de reposer sur sa main , avait éprouvé un frisson à l'instant où sa nourrice l'avait appelée du bas de la première rampe de l'escalier tortueux. Regardant l'entrevue qui lui était ainsi annoncée, comme l'acte le plus solennel d'une vie écoulée jusque là sans événements remarquables , elle répondit à la voix émue de la dame Harriot d'un son de voix qui ne l'était pas moins; ensuite, par un mouvement indélibéré , elle s'agenouilla au pied de sa couche, et elle adressa mentalement au Ciel une courte prière que, sans craindre de nous tromper, nous pourrions traduire ainsi :
« Mon Dieu , disait-elle avec une ferveur qui » s'accroissait de la vraisemblance de ses conjec- » tures, si c'est un père devant lequel je vais pa- » raître , faites au moins qu'il me regarde avec » indulgence ! Mettez sur mes lèvres des paroles » qui puissent lui plaire , qui le disposent en ma » faveur. Inclinez son cœur vers son enfant, afin » que j'y prenne la place dont j'ai été privée par
» des obstacles sans doute indépendants de sa » volonté; car un père ne tient pas sa fille éloi- » gnée de lui sans de tristes et puissants motifs!.. » Mais si je m'abusais, si ce n'était qu'un ami » que la tendresse un peu tardive d'une mère » eût chargé de me voir, d'interroger mes sen- » timents avec l'intention d'apprendre ensuite » d'une bouche étrangère, si je suis digne d'habi- » ter sous le même toit que la femme à laquelle » je dois le jour,... que pourrai-je augurer d'un » tel oubli? rien que de fâcheux, car, pourquoi » n'était-elle pas dans cette calèche ? pourquoi. . .? »
Alors, dans la pensée qu'elle aurait à changer le séjour de Rozières contre un domicile où les affections , dont elle avait contracté la douce habitude, ne la suivraient peut-être pas, elle se troubla et, après avoir laissé sa prière imparfaite , elle se leva en s'écriant :
« O mon Dieu, sais-je ce qu'il me faut? Soyez » mon guide. Seigneur tout-puissant, vous qui » certainement aviez vos vues sur moi, quand » vous m'avez placée dans cette paisible demeure, » et que votre sainte volonté soit accomplie ! »
Des pas légers s'étaient fait entendre sur le plancher, qui servait à la fois de plafond à la salle basse , et de parquet à la chambre de l'or-
plieline; le bruit d'une porte que l'on fermait à l'étage supérieur, était parvenu au rez-de-chaussée; les yeux de l'étranger et du couple Harriot étaient toiu'nés vers celle de la pièce que ces trois personnages occupaient : elle s'ouvrit et le comte arrêta ses regards , avec une indicible satisfaction , sur une jeune personne d'une taille si heureusement proportionnée, qu'elle ne pouvait être taxée d'excès, quoique sa stature fût un peu plus qu'ordinaire. Ses cheveux, en partie, couvraient son front, sur lequel ils s'annelaient avec une négligence qui ne manquait pas de charme; en partie ils retombaient inégalement sur ses épaules, après avoir échappé à un bonnet, dont le ruban d'un rose pâle, dans sa fraîcheur, était moins doux à l'œil que le tendre incarnat du teint de l'orpheline. Une robe d'indienne à fond blanc se dessinait sur des formes que le sculpteur le plus habilement passionné pour son art, eût voulu modeler. La main non gantée , mais d'une blancheur rare au village, le pied chaussé d'un bas de coton et d'un simple soulier de cuir, mais d'une grande propreté, étaient fidèles à la loi qui établit entre eux des rapports ; chacun justifiait ce que pour l'un promettait l'autre.
C'est surtout de l'eusemble de cette charmante fille qu'il faudrait parler, et c'est ici que la parole, comme la plume, serait impuissante! Qui dirait le calme de ce front aussi pur que la neige solitaire dont les pas de l'homme n'ont point terni l'éclat? Qui raconterait la grâce d'un sourire à demi-exprimé, et auquel il suffit de révéler le contentement intérieur d'une âme en paix avec elle-même , contentement dans lequel l'amourpropre n'oserait réclamer la moindre part ? Quelle palette aurait des couleurs pour tant d'harmonies morales et intellectuelles? Mais surtout quelle ne serait pas l'audace qui s'essaierait à décrire ce coup-d'œil ravissant, à demi-voilé, encore timide et qui , en se prolongeant d'une manière ineffable, semble tracer une route veloutée, sur laquelle on se sent entraîné vers le foyer céleste dont il émane? Sortant à peine de son seizième étéjBerthe n'était plus une enfant, ainsi que l'avait dit d'elle le père Harriot, mais un être arrivé à sa destination sans le savoir, réunissant, dans ses traits d'un accord parfait, le charme de l'ingénuité et la candeur du jeune âge , aux formes déjà prononcées, et à cette volupté décente qui sied si bien à la compagne de l'homme, quand l'art, chez elle, n'a pas étouffé ou corrompu la
nature. En un mot, Berlhe était une femme dans la sainte acception de ce mot.
Aussi, lorsquavec une aisance exempte de hardiesse, elle s'approcha du fauteuil où le comte était assis et non loin duquel les époux Harriot se tenaient debout, l'un ayant son chapeau à la main, l'autre croyant toui'ner un fuseau qui restait immobile entre ses doigts, le chevalier de Saint-Louis oublia que cette jeune personne lui appartenait de bien près; se levant de son fauteuil, et cédant à un mouvement irréfléchi, qui tenait du respect , il prévint le salut que Berthe allait lui offrir. « Monsieur, lui répondit-elle, » rassurée par cet accueil et d'un son de voix » plein de douceur, ma bonne nourrice , l'excel- » lent M. Harriot que je trouve rassemblés ici, » en m'appelant près de vous , m'ont fait présu- » mer que vous désiriez ma présence : pour peu » que votre visite réponde à mon espoir, je leur » en saurai gré. Ce sera une obligation à ajouter » à bien d'autres... Croyez , monsieur, que je vous » écouterai avec recoimaissance , si vous avez à * m'entretenir d'êtres qui ont droit à toute ma » vénération, quoique leurs bienfaits, comme » ceux du Ciel , aient été jusqu'ici couverts pour » moi , d'une ombre mystérieuse.
— Ma fille... ou plutôt ma charmante nièce, » .s'écria le comte surpris qu'une enfant élevée » dans un village à trente lieues de la capitale , » s'énonçât avec cette propriété d'expression, » oui, j'aurai à vous parler de ces êtres... que » votre vue comblerait dé joie, si nous avions » eu le bonheur de les conserver... Mais, madame » la comtesse de Saint-Méran et moi , nous vous » en tiendrons lieu; heureux au moins de les » remplacer près de vous, nous en remplirons » les devoirs. La fille de mon frère sera notre fille » chérie. Nous n'avons point d'enfants; elle sera, J> elle est déjà la nôtre. Nous lui servirons de père, » de mère; oui, répéta-t-il, de père!., car l'ai- » mable Berthe, je le vois, méritait d'en trouver » un qui répondît à son cœur. »
Il lui donna un baiser au front; il la regarda et puis l'embrassa encore. En effet, non content d'admirer la noble régularité de ses traits, il y trouvait une ressemblance qui flattait en secret son orgueil. Après quelques instants de cette douce contemplation, il se tourna vers le couple hospitalier.
« Mes bons amis , dit-il à M. et à madame Harriot, comment vous témoignerai-je ma vive, ma profonde gratitude? Vous me rendez
notre Berthe, telle que je l'eusse souhaitée... Je veux dire , telle que mon frère lui-même l'eût souhaitée, s'il avait survécu à la mère de cette enfant... Non , jamais je n'eusse osé attendre autant de vos soins! De grâce, apprenez-moi ce que je puis faire pour vous! Que désirez-vous? j'ai quelque crédit à Paris, à Versailles , jamais il n'aura eu un meilleur emploi. »
Suzanne sanglotait; le bon Harriot prit la parole.
«Monsieur le Comte, grâces à Dieu et à vous, nous n'avons rien à souhaiter. Quand vous nous confiâtes cette bonne et jolie créature, pardon, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers l'orpheline, si j'use, en parlant de vous, de termes peu convenables!.. »
A ces mots, Berthe, les larmes aux yeux, alla se jeter entre les bras de l'honnête laboureur, et dans cette action , toute de sentiment , elle s'accompagna des paroles suivantes :
« C'est moi, bon Harriot, qui vous supplie d'en agir toujours ainsi avec l'enfant que vous avez tenue si souvent sur vos genoux , pour les fantaisies de laquelle vous avez eu tant de complaisances, et qui a trouvé la plus tendre des mères dans votre digne et bien-aimée compagne.
UN FIN 1) SIÉCL . 45
Ah ! je ne veux cesser jamais d'être votre fille à tous deux. Traitez-moi donc comme telle... Le destin qui m'attend aura beau changer ma situation, mon cœur, je l'espère, restera toujours ce qu'il est pour vous! Je vous dois tant! si j'ai le bonheur de plaire à une autre famille, ne sera-ce pas encore votre ouvrage? De grâce, ne me retranchez jamais de la vôtre! »
En prononçant ces mots , auxquels le timbre de sa voix argentée communiquait un charm e infini, elle couvrait de ses baisers, elle mouillait de ses larmes les cheveux blancs du vieillard; ainsi une belle rose, agitée par un souffle de vent, laisse tomber sur des lis les perles qu'une nuit humide a amassées dans son sein. En se retournant pour partager ses caresses avec sa mère d'adoption , Berthe ne la trouva plus à ses côtés. La pauvre châtelaine n'avait pu résister à la douleur d'une séparation devenue imminente, et se couvrant les yeux de son tablier, elle s'était enfuie de la salle basse, après avoir laissé tomber, dans le trajet, et quenouille et fuseau.
Le père Harriot reprit la parole :
« Les femmes sont ainsi, monsieur le Comte; elles sentent plus vivement que nous; mais, Dieu aidant, cette douleur se calmera; l'église est à
la porte, et Suzanne, en y passant un quart d'heure ou deux, y trouvera du soulagement ; d'ailleurs nous avons de bons fils qui m'aideront à la consoler.
» Je vous disais donc (et votre bonté me pardonnera d'y revenir) que, lorsque vous nous confiâtes cette chère enfant, nous étions loin de l'aisance dont vous pouvez remarquer les preuves autour de nous. Pourquoi vous cacherai-je, monsieur le Comte , que nous la devons à la prolongation de vos bienfaits ? Ils nous ont permis de faire des économies, tout en étendant notre culture. Songez-y bien : avec cent écus, la pension et l'entretien de mademoiselle Berthe eussent été suffisamment défrayés. Quand nous l'avons vue croître, j'en ai employé cent autres à lui procurer des maîtres. Notre respectable curé , plus d'une fois, l'a éclairée de ses avis et de ses conseils. Tantôt au presbytère , tantôt chez nous, il lui donnait des leçons d'histoire et de religion. Pour cela, j'ai eu assez de peine à lui faire accepter, de temps à autre , une pièce de vin de Bordeaux , qu'à son insu on prenait la précaution de rouler auparavant jusqu'à sa cave; encore, les malades en buvaient-ils plus que lui.
CNB FIN DE SIÉ(^LE. W
» J'ai donc mis en réserve , à chaque bout de l'an , un bon sac d'écus. Joignez à cela la bénédiction descendue d'en-haut sur nos granges , sur notre étable et sur nos vergers, depuis que mademoiselle Berthe a dormi sous ce toit : et voyez, monsieur le Comté, si nous pouvons encore vous demander quelque chose? »
— Eh bien, mon cher Harriot, je puis vous assurer, de mon côté, que le Ciel récompensera ce désintéressement. Mais, quelque chose qui vous arrive, comptez sur moi! De ma vie, je n'ai rien promis que je ne l'aie tenu ; et ce ne sera pas quand il s'agira de vous, que je manquerai à ma parole. »
Telle fut la réponse du comte; mais Berthe , à son tour, s'était éclipsée de la salle basse. On ne douta pas qu'elle n'eût suivi sa nourrice. En effet, on la vit bientôt rentrer tenant la fermière châtelaine par la main, après l'avoir tirée de la laiterie, où la pauvre femme était allée chercher un refuge pour sa douleur. Aux consolations offertes avec une sorte de succès par l'orpheline, le comte ajouta quelques mots obligeants, et l'hontiéte Harriot retourna à ses fourrages, dans la compagnie de son épouse qui le suivit moitié de gré, moitié entraînée par le vieillard; car
celui-ci avait cru convenable de laisser seuls l'oncle et la nièce dans un moment, où ils auraient sans doute à se faire des communications de quelque importanc. Le comte de Saint-Méran, qui avait accompagnée la fermière jusqu'au vestibule, l'y arrêta pendant deux minutes, pour lui adresser une question.
«Je me rappelle, dit-il, que Berthe doit porter un signe naturel au pied gauche, signe qui, au besoin, eût pu servir à la faire reconnaître. Madame de Saint-Méran a trouvé , dans les papiers de sa belle-sœur, une note qui en constate l'existence, et elle m'a chargé de vous en parler? »
— «C'est au pied droit, répondit Suzanne. Madame la comtesse pourra l'y voir, si vous n'aimez mieux , dès à présent, charger votre dame de compagnie de cette vérification. »
— '< C'est bien, reprit le comte, w La fermière rejoignit ensuite , d'un pas lent , son mari , qui descendait les degrés du perron. Le chevalier de Saint-Louis rentra, de son côté, dans la salle basse, où sa nièce debout entre les deux fenêtres, était restée livrée à ses réflexions. Il s'avança vers elle et, la prenant par la main, il l'invita à s'asseoir. Rapprochant un second fau-
leuil, couvert d'un point de Hongrie, que le temps n'avait pas trop endommagé , il s'assit luimême à ses côtés , pour s'entretenir plus familièrement avec elle.