UN MÉNAGE EN
Que de choses on eût eu mutuellement à se dire dans ce téte-à-téle, si la parole avait pu y devenir de part et d'autre la fidèle expression de la pensée ! Berthe n'avait rien à cacher, absolument rien ; mais le comte n'était pas dans la même situation. Un secret pesait sur son cœur, et il était près à chaque instant, de le laisser échapper de ses lèvres. La parole d'honneur qu'il avait donnée avant son départ de Paris , avait eu seule laforce d'y retenir un aveu. Peut-être encore pour des yeux plus clairvoyants aurait-il déjà transpiré dans ses regards et dans le son de sa voix. C'est une fable qu'il avait imaginée et débitée aux époux Harriot, quand il leur avait parlé d'un frère et d'une belle-sœur : c'était lui qui était le père de l'orpheline confiée à leurs soins; c'étai
la comtesse de Saint-Ménin qui en était la mère; et il fut obligé de soutenir une lutte assez vive contre lui-même pour ne pas proclamer à l'instant sa paternité. Il est vrai qu'en cela, l'amourpropre avait ajouté sa force au cri de la nature qui , certes , eût eu bien moins de retentissement, si 13er(be avait été moins jolie et moins spirituelle. Il faut pourtant reconnaître que ces seules qualités n'avaient pas décidé de l'adoption que le comte avait déjà prononcée dans son cœur. La bonté dont un charmant visage portait l'empreinte, l'égalité de caractère et la douce sensibilité queBerthe, jusque là orpheline, avait montrée en s'attendrissant avec un couple de vieillards, un peu au-dessus de leur condition, mais qui, dans la langue de leurs voisins, n'étaient que des/èrmiers renforcés, enfin, la modération de ses désirs à l'instant même où la fortune pouvait les combler, pour le comte de Saint-Méran, ne laissaient pas d'ajouter beaucoup de prix aux avantages physiques dont cette jeune personne avait été pourvue avec tant de largesse.
Qui l'empêchait de s'abandonner hautement à une émotion en faveur de laquelle parlaient tant de motifs? Qui refoulait, au fond de son âme, des sentiments, dont l'explosion très-na-
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turelle l'eût soulagé d'un poids , bientôt trop pénible à porter dans les rapports fréquents de l'intimité domestique? Une seule chose, la promesse qu'il avait faite à la comtesse son épouse! c'est ce qui demande une explication.
L'héritier principal de la maison deSaint-Méran, auquel tous les biens de la famille étaient substitués, vivait avec luxe et venait de former une alliance brillante, pendant que son frère puîné, simple chevalier de Malte, était réduit à une pension alimentaire. Ce dernier allait voir, chaque semaine à Paris , une cousine , religieuse professe du couvent des Annonciades qui, parfois , se faisait accompagner, au parloir, d'une jeune amie, peut-être imprudemment confiée à ses soins. Hortense , fille unique du marquis de la Chataigneraye trop répandu dans un monde dissipé pour surveiller l'éducation d'une enfant de quinze ans , ne put voir aussi souvent un jeune homme bien né , instruit, sur lequel la nature avait versé avec libéralité ses dons les plus rares , tandis que les conventions sociales le condamnaient presque à un état de pauvreté, sans se sentir entraînée vers lui. Le chevalier de Malte n'était pas cuirassé contre des charmes, dont un cœur tendre, cxpansif et précoce, luiadressait près-
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que l'hommage dans chaque regard , dans chaque parole. Des entrevues furent ménagées entre les deux amants. Hortense n'avait pas achevé son troisième lustre, sans que sa passion pour le jeune Arthur de Saint-Méran, n'eût coûté cher à son innocence. L'état de sa santé vint ajouter bientôt, à son amour, un instinct maternel dont elle ne s'affligea pas, et qui fortifia , dans sa pensée, l'engagement pris avec elle-même, de dédommager le chevalier des injustices du sort par le don de sa main. Ce son tdelces caractères décidés, auxquels les obstacles ne semblent que des occasions plus ou moins heureuses, de déployer leur vigueur. Elle aimait et elle y trouva une partie de sa force. Aussi, en déclarant sa situation à son père, elle eut le courage de lui demander un époux. Blessé dans son honneur, contrarié dans ses projets ambitieux, le marquis de laChataigneraye, commença par soustraire sa fille aux Annouciades, non sans avoir exhalé son juste mécontentement en présence de l'abbesse; ensuite il appela en duel le phevalier de Saint-Méran et le laissa au bois de Boulogne, percé de deux coups d'épée , dont l'un mit en péril les jours du séducteur de sa fille.
Rester fidèle à celui qu'elle avait juré de pren-
dre pour époux, fut une conséquence naturelle du caractère de cette jeune personne. Le sang versé par la main d'un père lui parut mettre le sceau à sa foi. Elle y vit presque un sacrement. Reléguée au fond d'un château del'Auvergne, elle y vivait de souvenirs et d'espérances. Un billet qu'elle eut l'adresse de faire parvenir à son amant lui apprit à la fois saretraite et ce qu'elle attendait du courage de l'homme auquel elle avait confié sa destinée. Ce fut le cœur du chevalier qui répondit à cet appel. A peine convalescent de ses blessures , il était sous les murs crénelés du château féodal- Hortense en fut enlevée par M. de Saint-Méran , secondé de l'un de ses amis propriétaire de la tour des Sep t-Monts dans le Soissonnais. Un voyage adroitement combiné transporta dans cet asile les deux fiancés avec un tel secret , qu'ils échappèrent aux recherches du marquis. Mais un séjour prolongé dans un village, quelque obscure que soit cette retraite, aura toujours ses périls. Par cela même qu'on y est inconnu, on éveille l'attention. Uni par les liens de l'honneur à sa compagne, décidé à fortifier, le plus promptement possible, ces noeuds de ceux de la religion , le chevalier de Saint-Méran se hasarda à rentrer dans Paris avec son amante.
IVrsonne n'ignore en effet que de toutes les villes du royaume, c'est celle où il est le plus facile de vivre ignoré, pour peu qu'on y apporte de prudence. Tel fut le motif de son choix; mais son signalement était donné aux portes de la capitale. A peine franchissait-il la barrière du Trône, qu'arrêté par un exempt de police il fut jeté dans une voiture qui, escortée de deux cavaliers de maréchaussée, en vertu d'une lettre de cachet , le conduisit à Toulon. Le commandant de ce port, soumis aux ordres qu'il avait reçus de la cour, les exécuta en le faisant partir pour Malte. A peine Arthur eùt-il le temps de s'aboucher avec un banquier entre les mains duquel il déposa le titre original d'une rente sur l'Hôtel-de-Ville de Paris, unique don d'un oncle décédé commandeur de son ordre. Ce dépôt confié à la discrétion d'un honnête homme, devint le gage des quinze cents livres de rente assurées à la jeune Berthe. Ce qui y fut ajouté subséquemment était dû aux souvenirs un peu attiédis d'une mère. Le malheureux chevalier de Malte , à contre cœur, armé contre les barbaresques sans avoir encore prononcé de vœux , captif chez les Tunisiens pendant dix-huit mois, échappé à ses fers sur une felouque devenue bientôt le jouet
des vents, des côtes d'Afrique transporté par une suite de vicissitudes au Bengale , où les secours de son bras et de son intelligence offerts à Typosaéb, en furent largement récompensés, rentra enfin dans sa patrie après cinq ans d'absence, pour y prendre le titre de comte de Saint-Méran , et y recueillir l'héritage de son frère aîné mort sans postérité.
Hortense lui était restée fidèle : aussi leur union ne pouvait plus éprouver d'obstacles , que ceux qu'ils y mettraient eux-mêmes, comme bientôt il sera facile de s'en convaincre. C'est ici qu'en traits rapides nous avons à continuer le portrait de cette jeune femme, destinée à occuper une place assez importante dans notre récit. Plus tard , de sa propre main , elle y donnera les derniers coups de pinceau.
Mademoiselle de la Chataigneraye, avait été douée par la nature de plus d'esprit que de jugement, de plus d'imagination que de sensibilité. Elle était susceptible de se passionner, sans que son cœur fût très-ému. Ses sens parlaient plus haut que celui-ci; et pourtant, une puissance supérieure à tout le reste, régnait en maître absolu chez elle , et, fortifiée par le laps des ans, était parvenue à gouverner despoliquement tous
1rs actes de sa vie. C'était un désir de plaire qui ne connaissait pas de bornes. La nature et l'éducation de couvent semblaient s'être conjurées pour en favoriser le développement. ïlortense était belle , sans que sa yjhysionomie fût trèsexpressive. Ses traits ne s'animaient, pour ainsi dire, que sous le fouet d'une passion violente. Alors l'éclair jaillissait de ses yeux, sa voix éclatait avec des intonations , dans lesquelles on eût vainement cherché la douce mélodie d'un organe féminin. Rarement vit-on sa paupière s'humecter de quelques pleurs. Encore, précédaient-ils presque toujours une scène d'emportement. Sa figure, remarquable par sa régularité, pouvait être comparée à un beau ciel, mais à un ciel des trojnques, où il pleut rarement , et où les tempêtes s'annoncent par des gouttes de pluie larges et brûlantes.
Hortense était riche et d'une naissance illustre, double mérite avec lequel il lui était difficile d'échapper aux louanges de ses compagnes, aux caresses des dames Annonciades , aux complaisances de l'abbesse et aux adulations des amis de son père, souvent admis à la visiter avec lui dans le parloir. Certain jour, au moment où le marquis s'éloignait accompagné de l'un de ses inti-
mes, elle eul le malheur d'entendre celui-ci dire à l'oreille de M. de la Chataigneraye , mais de manière qu'il n'en échappât pas un mot à celle de la jolie recluse : « Voilà une figure, dont on » entendra parler, et qui fera plus d'une passion » dans le monde Parisien ! » A peine parvenue au dernier mois de sa quatorzième année, la petite pensionnaire se crut obligée de faire une passion pour obéir à l'oracle. L'accomplissement de la prédiction devait appartenir au chevalier de Saint- Méran. En cela, Hortense joua de bonheur; car ce jeune homme était digne par son éducation et ses mœurs, encore plus que par les avantages de sa noble physionomie, d'inspirer un sentiment vrai. La bonté du roi lui avait ouvert l'école militaire de Paris. S'il s'y était livré à des études sérieuses, tandis que ses camarades n'étaient occupés que déplaisirs, il n'avait pas négligé, non plus, la culture des arts d'agrément. Suivant le mot d'un ancien , il avait su sacrifier aux grâces. Son talent en musique allait au-delà de celui d'un amateur de première force; sa voix mordante dans les notes basses, avait du moelleux et de la suavité dans les tons élevés.^Un artiste ordinaire se fût contenté de son talent en peinture; et comme mademoiselle de la Chataigneraye joi-
gnait à son vif désir de plaire, un esprit assez pénétrant, une repartie au moins prompte si elle n'était pas toujours spirituelle, et toute la fraîcheur de son âge, l'inclination devint bientôt réciproque. Hortense, à peine nubile, voulait avoir l'honneur d'un attachement sérieux : ce fut son préservatif contre d'autres séductions. Dans son amour, elle versa tout son amour-propre. Aussi la volonté du marquis , arrachant son amant de ses bras , la trouva inflexible. Ce fut l'orgueil du père qui fut obligé de fléchir devant celui de la fille; aucun effort ne put soulever le voile qui avait couvert son absence pendant son séjour à Sept-Monîs ; les nouveaux partis qui se présentèrent furent repoussés avec dédain ; et , le marquis ayant succombé à une pleurésie , dont on accusa une chasse trop fatigante, après une nuit prodiguée à une autre sorte de plaisirs, Hortense se trouva libre.
Ce fut à peu près le moment où le chevalier de Sainl-Méran rentra lui-même en France poury recueillir une fortune dont il eût pu se passer, sans éprouver de gêne, et un titre sur lequel il n'avait javais compté; mûri à l'école du malheur, il ne devait ni abuser de l'une, ni compromettre l'autre. De toutes les faveurs dont après tant
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(Véprenves le Ciel le comblait, le pouvoir de donner un nom à son épouse, un état à son enfant, lui sembla la plus signalée. De ces deux devoirs également sacrés pour lui , à son vif regret , il ne put remplir qu'un seul. Hortense avait atteint sa vingt-deuxième année : depuis quelque temps elle était devenue l'objet d'une foule de recherches qu'elle ne devait pas toutes à sa fortune; car ses grâces formées, la vivacité de son esprit, son élégance, et jusqu'à son ton plus décidé que ne l'est dans la vie ordinaire celui d'une femme de son âge, avaient une véritable puissance d'entraînement. Mais , si ces qualités avaient pris chez elle du relief, les défauts jetés en germe dans son âme, s'étaient également développés. Avide de louanges, les désirant à tout prix, fière d'un sentiment qui avait fait du bruit, encore plus qu'elle n'en était maîtrisée, elle voulait jouir de la sorte de renommée qu'elle avait conquise, sans porter la peine d'une faute dont il ne restait plus de traces. En effet, la tour de Sept-Monts l'avait couverte de son ombre, et le dépôt confié au village de Rozières était absolument ignoré; elle exigea que cette erreur, d'une époque déjà reculée, y demeurât ensevelie. En vain le comte de Saint-Méran eut recours aux supplications; en-
vain il fit entendre ce cri d'amoiir paternel qui mettait en vibration toutes les fibres de son cœur; aucune corde ne frémit à l'unisson dans celui d'une mère. Hortense fut inflexible. Ressaisie de son entière liberté , elle ne consentit à en aliéner une partie, en marchant à l'autel, qu'après que le comte se fut engagé , sur sa parole d'honneur, non-seulement à garder le secret de la naissance de Berthe, mais encore à s'abstenir de toute tentative pour la voir. Ici , il ne faut pas l'oublier, l'amour-propre de la femme du monde, avec assez d'adresse, se cacha sous un voile de pudeur. Les grands mots de décence, de morale publique furent prononcés; c'est en gémissant que l'on se voyait forcée de leur immoler la nature, et une larme vint briller ini moment au bord d'une paupière soyeuse. De la sorte, sans être absolument oubliée, la pauvre Berthe n'occupa plus qu'une place éventuelle dans l'avenir du ménage qui allait se former, et dont elle était pourtant le premier lien. L'infécondité de la couche nuptiale pouvait seule la rendre à sa famille; obscure commensale de la ferme Harriot, il était très-probable qu'elle y finirait ses jours, malgré les bonnes intentions de l'un des conjoints.
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Formée sous ces tristes auspices , l'union du comte et de la comtesse de S;nnt-Méran ne fut pas heureuse. Un fils naquit sans la resserrer beaucoup. Son tempérament faible et délicat jetait sans cesse les deux époux dans de mortelles alarmes. Horteuse finit par ne trouver de meilleurs moyens de se dérober à celles-ci , qu'en se plaçant au centre d'un cercle d'hommages et d'adorations. Belle, opulente, elle s'enivrait de l'encens qu'en ce monde on ne cessera jamais de brûler sur l'autel de la richesse et de la beauté. Au milieu de ce prestige, entourée d'étrangers qui affichaient hautement leurs espérances, et qui attendaient le moment d'en proclamer le succès, elle voulait persuader au comte qu'elle avait trouvé le bonheur, et qu'il devait se juger heureux lui-même de ce que son hôtel était un des mieux meublés , sa table des mieux servies , chacune de ses voitures du meilleur goût, et sa femme Tune des plus jolies et des plus élégantes de tout Paris.
Après avoir passé par des épreuves pénibles, Arthur eût souhaité que ses jours coulassent plus paisibles au sein des arts et de l'amitié; Tant de bruit l'importunait; tant de dissipation plongeait son âme dans un vide accablant. Isolé
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au milieu de la foule , il ne voyait à ses côtés que déceptions. Une mélancolie maladive devint l'état habituel de son âme. Sa santé en fut altérée. Lui qui, du fond de l'exil, tournant ses regards vers la patrie absente , vers une épouse le premier de nos amis dans l'ordre providentiel, lui qui avait rêvé les douceurs du toit domestique, il reconnaissait avec amertume que son Hortense , tout en lui conservant un attachement, dont suivant le monde il n'avait pas encore le droit de soupçonner la sincérité, existait peu pour lui. Il lui arrivait parfois de se demander ce qu'à bien dire une femme ainsi répandue, volant d'un plaisir à un autre, d'une loge de spectacle à une salle de bal, réserve à son bénévole mari? Et avec le sarcasme d'un sourire, il se répondait que c'était en vérité bien peu de chose.
Ce n'est pas ainsi qu'il avait entendu ordonner sa vie. Ce n'est pas ainsi qu'il l'avait comprise! Retiré dans son appartement solitaire pendant l'absence de la comtesse, combien de fois ne regrettat-il pas de ne pouvoir ouvrir, de temps en temps, sa porte à l'humble créature oubliée dans un hameau et dont les jeux enfantins lui eussent été une douce distraction! Dans sa douleur, il lui arriva souvent de maudire cette
richesse qui, en lui imposant l'embarras d'un luxe excessif, semblait autoriser jusqu'à un certain point, la vie dissipée à laquelle la comtesse de Saint-Méran jetait ses heures à pleines mains, comme ces fleurs d'un jour, dont on fait litière après qu'elles ont paré le salon de la veille.
Un événement triste en soi, mais sur lequel le comte Arthur fonda l'espoir d'un meilleur avenir, changea pendant quelques semaines l'aspect de l'hôtel de Saint-Méran. Échappant à une demi douzaine de médecins qui avaient commencé par paralyser les forces de la nature, l'héritier présomptif d'une grande fortune termina sa vie languissante. Il s'éteignit plutôt qu'il ne succomba à une maladie caractérisée. Hortense fut obligée à des pleurs. Respectant cette affliction , Arthur, alors même qu'il entrevit le moment où il pourrait appeler Berthe à ses côtés, crut devoir différer la tentative à laquelle il se proposait de se livrer dans ce dessein. Deux mois s'écoulèrent; la comtesse dévorée d'ennui et n'osant encore rentrer dans le tourbillon, auquel un esprit de convenance , plus qu'une perte récente , venait de la soustraire , se plaignait de sa solitude , bien qu'une société peu nombreuse d'amis honnêtes s'efforçât d'en rompre l'uniformité. Mais s'ils
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avaient de l'instruction, s'ils cultivaient avec succès des talents agréables, ils étaient presque tous de Tâge de son mari. Civils et respectueux, ils étaient économes, envers la maîtresse de la maison, de ces louanges dont elle aimait à se repaître. Au moment où elle faisait le procès à sa situation , Arthur parla de Berthe. Il fut écouté. Pour la première fois, depuis des années révolues, les lèvres d'Hortense exprimèrent un sentiment. Son illusion alla jusqu'à prendre son ennui pour un retour de tendresse maternelle; ce fut sous cette livrée qu'elle l'offrit au comte. En songeant qu'elle pourrait avoir près d'elle , une faible créature entièrement dans sa dépendance , elle se familiarisa avec l'idée de tirer sa fille de son obscurité.
M. de Saint-Méran accueillit ce projet comme une résolution née du propre mouvement de son épouse; il y avait de sa part, quelque adresse à lui en laisser l'honneur. Aussi , l'acceptant comme un bienfait, il lui en rendit grâces, et il se chargea d'aller en personne, réclamer l'orpheline à Rozières. Des chevaux de poste furent commandés pour cinq heures du matin.
Le comte Arthur s'était endormi avec la douce pensée qu'un être de plus à chérir, allait être as-
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socié au sort des habitants de l'hôtel. Quelques renseignements imparfaits lui étaient parvenus sur cette jeune personne. Comme ils lui étaient favorables , il se plut à l'embeUir, dans ses rêves, des qualités les plus propres à justifier l'attachement dont il se proposait de lui donner des preuves. Si son sommeil eut des songes flatteurs et d'une tendre bienveillance pour son enfant, celui de la comtesse fut très-agité; ou plutôt, de toute la nuit elle ne put clore sa paupière.
Le nom de mère est doux à entendre; ce n'est pas l'oreille seule qui en est émue ; mais lorsqu'au sortir d'une bouche de seize printemps , il s'adresse à une femme de trente-trois étés, qui n'a pas renoncé au désir de plaire , et qui redoute que les moyens d'y parvenir ne lui échappent bientôt, il perd beaucoup de sa mélodie. La jeunesse de l'une raconte trop haut la maturité de l'autre; et ce voisinage, quand il ne réjouit pas les entrailles d'une mère, lui devient importun. Donnant à sa pensée secrète une couleur de décence , la comtesse de Saint-Méran résolut d'échapper à ce péril. Elle fit avertir son mari par un message, de passer dans sa chambre avant qu'il montât en voiture.
Quand le comte Arthur eut pénétré dans cet 1. 5
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appartement auquel l'or et le marbre, drapés de ces étoffes légères que les Grecs de l'Ionie appelèrent de l'air tissu, communiquaient plutôt l'apparence d'un temple que celle d'un asile préparé pour le repos de la nuit , son épouse l'invita à s'asseoir sur le bord de sa coucbe moelleuse , et, lui tendant la main comme une souveraine bien veillante, elle s'exprima en ces termes :
« Monsieur le Comte, j'ai pensé que notre Ber- » the en tombant presque des nues dans cet hô- » tel , prêterait à des propos dont nous devons j) éviter l'embarras. Vous le savez, Paris montre 7» plus d'indulgence pour les fautes du moment 3) présent, que pour celles qui sont d'une vieille » date. Ces dernières , en effet , ont perdu , à ses » yeux, les accessoires qui pouvaient leur servir » d'excuse. Nous ignorons ce que c'est que cette » enfant, si elle a quelque figure, si elle est préï) sentable à nos amis. Croyez-moi , sous le titre » de votre nièce, elle sera reçue avec plus de 7) bienveillance,quesielle portait celui notre fille. » On en exigera moins , on lui accordera plus. Ain- » si, mon cher Comte, si vous voulez la voir » bien accueillie de moi , elle n'arrivera à l'hôtel » qu'avec la qualité de parente. Et encore une dey» moisellededouzeansà conduire bientôt dans le
» monde, m'imposera une tâche assez pénible.
— « Dites de seize ans , ma chère Hortense , » reprit le comte affligé du triste jour que cette proposition jetait sur le cœur froid et personnel de sa compagne.
La comtesse de Saint-Méran s'écria comme effrayée :
« Seize ans^ bon Dieu ! je ne m'y serais jamais attendue. J'étais donc une enfant quand,... en vérité, monsieur le Comte, vous eussiez dû m'épargner un peu plus... Que faire à présent de cette grande fille?., qui n'aura reçu aucune éducation!., vous me donnez là un joli pendant d'oreille, il faut en convenir! c'est une vraie cruauté!.. »
« Hortense, c'était précisément l'âge que vous aviez, quand.... »
Monsieur, tout cela n'a pas le sens commun.. vous pourriez vous tromper dans des calculs qu'il est inutile de vérifier.... enfin j'ai consenti , je ne retirerai pas ma parole; mais si je cède à vos importunités, vous savez à quelles conditions je souffrirai que Berthe entre dans cet hôtel. J'espère, monsieur, que vous vous y conformerez; je compte même sur votre parole d'honneur.. » A l'instant où la voiture franchisssait la
porte cochère , la comtesse en se regardant dans la glace placée au fond de son alcôve, et souriant à sa propre image , se disait à haute voix : « A » tout prendre, vaut mieux encore passer pour j) une jeune tante , que d'être une vieille ma- » man. » Si la vie et les sentiments de cette femme avaient pu être mis en doute , ce seul mot, sorti de sa bouche , eût été celui de l'énigme ; toute son existence y était résumée.