LE DUO
Entraîné par un sentiment paternel, que déjà tout justifiait à ses yeux, vers la jeune Berthe auprès de laquelle nous l'avons laissé assis, tenu dans une discrète réserve par la nécessité de résister à cette impulsion et par la crainte que plus tard sa fille n'en portât la peine , d'ailleurs esclave de sa parole, le comte de Saint-Méran dissimulait de son mieux l'agitation de son âme, à la faveur d'un ton d'aisance familier aux personnes
qui ont vécu dans le grand monde. Il interrogea l'orpheline sur son voisinage, sur les personnes avec lesquelles elle avait le plus de rapports , sur ses occupations et ses lectures. Les réponses à chacune de ces questions furent courtes et modestes. L'accent d'innocence avec lequel elles furent prononcées, y répandit un charme touchant. « Pour voisinage, dit-elle, on avait le presbytère, l'église et les cabanes ; pour société , le respectable pasteur de cette petite paroisse et son neveu qui se destinait à l'état ecclésiastique ; pour occupations, les soins delà laiterie, du linge, des abeilles et du colombier; pour bibliothèque, la sainte Bible dont chaque jour, avant la prière du soir, elle lisait quelques pages à la famille rassemblée, les sermons de Massillon et du père Cheminais que lui prétait le bon curé; liste à laquelle elle ajouta, non sans un léger trouble , les oeuvres de Gessner traduites par Turgot sous le nom d'Huber, le livre de Télémaque, le Spectateur anglais et la Jérusalem délivrée qu'elle tenait de la main du jeune Silfrid. »
« Mon aimable Berthe , remarqua le comte en souriant, dans ce poème admirable du Tasse, il y a une douce Herminie à laquelle je serais tenté de vous comparer, puisque comme vous elle a
trouvé un asile chez des bergers et au fond d'une retraite ignorée. »
Au nom d'Herminie, le tendre incarnat des joues de Berthe reçut une teinte plus vive, ce qui n'échappa point au regard observateur du comte. Cependant une lacune eut lieu dans l'entretien de l'oncle et de la nièce. On avait peutêtre l'esprit trop préoccupé ; on était de part et d'autre trop oppressé du sentiment d'une situation nouvelle, pour ne pas lui payer ce tribut silencieux. L'orpheline fit cesser cette pause , en s'informant de la santé de sa tante et en demandant au comte, si une nièce élevée au village n'aurait pas quelques droits à son indulgence ? « C'est beaucoup , poursuivit-elle , que madame » la comtesse de Saint -Méran ait bien voulu son- » ger à moi sans me connaître, puisque c'est à sa T. bonté que je dois , comme vous me l'avez ap- « pris, les deux cents livres dont depuis trois ans » on m'a laissé l'entière disposition. Je serai heu- » reuse de lui en témoigner ma reconnaissance. )) Mais, après un si long séjour à Rozières, je » crains d'être dépouvue de tout ce qui a droit » de lui plaire. Elle me permettra au moins de la » chérir, et en cela j'espère que mon cœur ne » sera jamais en défaut.
— aMa chère, ma bien aimée Berthe, reprit le comte en lui serrant tendrement les deux mains dans les siennes, vous avez des titres personnels à son amitié... ainsi que vous possédez déjà la mienne sans la moindre réserve !.. C'est nous qui avons à nous reprocher l'oubli dans lequel nous vous avons laissée !.. moi surtout ! moi !
» Et pourtant, murmura-t-il à voix basse, et en se levant de son fauteuil, je doute que cette chère créature valut tout ce qu'elle vaut aujourd'hui , si elle avait reçu la brillante , mais trop futile, éducation de la maison maternelle ? »
Après s'être promené quelque temps dans la salle basse, le comte s'arrêta comme par distraction, le dos tourné à la croisée. Tourmenté de son secret, jamais il n'en avait plus senti le poids. Ses yeux s'étaient dirigés sur Berthe, dont il rencontra le regard plein d'une tendresse filiale; peu s'en fallut qu'attiré par une force devenue irrésistible , il ne courût vers elle pour la serrer dans ses bras et s'y délivrer de son pénible fardeau. Afin de se dérober à cette pensée, et ne trouvant pas sur ses lèvres des paroles à l'aide desquelles il lui fût possible de cacher son trouble, il s'approcha du clavecin, des touches duquel sa main habile obtint quelques brillants arpèges.
« Berlhe , dit-il ensuite, on m'a assuré que vous étiez musicienne. Chantez -moi un air de Grétry ; je vous accompagnerai sur cet instrument. »
— «Musicienne! non, répondit aussitôt la jeune fille; mais j'aime la musique, et je crois, monsieur,., mon cher oncle, reprit-elle en s'approchant du clavecin, qu'il y aurait moins de modestie à vous refuser qu'à contenter votre désir. »
La partition de l'opéra comique du Sihain était sur le pupitre; Bertheen tourna les feuillets un à un , sans regarder le comte. Elle lui demanda en même temps s'il aurait la complaisance de lui servir de second pour un duo qu'elle avait chanté la veille avec Silfrid? « Eh bien oui, répli- » qua le comte Arthur ! je suppose qu'il me reste » encore assez de voix pour vous accompagner, » quoique depuis des années je n'aie pas eu « l'occasion de la faire entendre , et par consé- » quent de m'écouter un peu moi-même. » Et il continua à laisser ses doigts errer sur le clavier.
Quelle fut sa surprise, quand la main de Berthe se fut arrêtée sur la page où était noté le duo de la scène huitième ! A quelle émotion ne fut-il pas livré, lorsque se substituant à V Hélène de cette œuvre musicale, sa propre fille , du go-
sier de laquelle coulèrent des sons qui eussent fait honneur à celui de madame la Ruette , modula ces paroles attendrissantes : Dans le sein d'un perCf ton cœur va voler. Paroles auxquelles il répondit, sans s'apercevoir de l'altération de celles qu'il plaçait dans la bouche de Si/vain : à ce nom de père, je me sens troubler, (i)
Le duo ne put être achevé, non que Berthe n'exécutât sa partie avec goût et avec un organe enchanteur, que la moindre culture eût conduit à la perfection ; mais avant qu'ils fussent parvenus à la moitié de ce morceau d'ensemble , les doigts du comte pesaient à peine sur les touches du clavier, et sa voix était restée comme suspendue et noyée dans les larmes. Forcé de s'avouer qu'il ne pourrait parvenir à la fin du couplet, il quitta la chaise sur laquelle il était assis, pour retourner à son fauteuil. Berthe qui craignit d'avoir réveillé chez lui de trop cruels souvenirs , le regarda en ce moment, et fut effrayée de l'altération de ses traits. L'existence du parent qui venait la réclamer, était encore toute mystérieuse à ses yeux : sans chercher à provoquer des com-
{\} Dans la réplique de ce duo, Marmontel fait dire à Silvain : Au nom de mon père , je me sens troubler. Madame la Ruette , dans cet opéra-comique , créa le rôle d'Hélène.
munications auxquelles elle ne se croyait aucuns droits , elle feignit de n'avoir point remarqué un trouble qui ne pouvait avoir qu'une cause morale, et elle se borna à offrir au comte l'appui de son bras. Avec ce support, le chevalier de Saint-Louis trouva le trajet facile ; le fardeau de ses peines lui en parut même allégé ; aussi en témoigna-t-il sa reconnaissance à sa nièce par les paroles suivantes :
« J'eusse dû me défier un peu plus de mes forces , ma chère Berthe. J'attendrai sagement qu'elles soient mieux rétablies, pour faire de la musique avec vous. Ce n'est pas de l'injure des ans que j'ai le plus à me plaindre. Votre main , ma chère enfant, est destinée à panser d'autres plaies. J'en ai au moins l'espoir, et je sens que déjà je dois beaucoup à votre présence... Voilà que le soleil penche vers son couchant : n'est-il pas temps, ma chère nièce, que vous fassiez vos préparatifs de départ? Voulez-vous que j'appelle madame Desfeux pour qu'elle vous soit de quelque secours?
— < Cher et bien aimé parent, répondit l'orpheline , vous me permettrez de solliciter de votre bonté un délai de vingt-quatre heures. Après seize ans de séjour dans ce hameau , que mille
attentions, auxquelles j'étais sans droits, m'ont fait regarder comme ma patrie , vous n'exigerez pas que je l'abandonne en me bornant à tourner vers lui un triste et peut-être dernier regard. Le voyageur qui , pendant un orage, a trouvé un abri sous un arbre , lui accorde un peu plus en le quittant. »
— c( Je serais fâché, mon aimable Berthe, de vous empêcher de remplir des devoirs. Mais il me semble que ceux-ci ne sont point assez multipliés pour ne pas vous permettre de vous en acquitter dans une heure , pendant laquelle je vous attendrais encore. Les distances sont ici tellement rapprochées qu'à la rigueur ce temps pourrait vous suffire. Toutefois , si vous en souhaitez davantage... »
— «Mon bon oncle, n'ai-jepas à donner le baiser d'une sœur aux enfants de mon père et de ma mère d'adoption, que les ténèbres du soir ramèneront seules au logis ? Je voudrais visiter dans les cabanes de Rozières et de Sept-Monts quelques pauvres vieillards infirmes qui se sont accoutumés à ma présence. Oh ! le cœur me serre de penser qu'ils auraient à me reprocher demain de m'être éloignée d'eux , et peut-être pour bien long-temps, sans les avoir vus ! L'église, comment
passer devant elle sans y entrer? comment ne pas m'agenouiller encore une lois, sur les degrés d'un autel pour lequel je n'aurai plus de fleurs? Oncle bien-aimé, est-ce que le digne M. Grévin, pasteur de ce petit troupeau dans lequel il m'a comptée et marquée, à bien dire, comme la plus cbère de ses brebis, n'aura pas mes adieux? Ne faut-il pas qu'au moins, avant mon départ , sa main vénérable repose un instant sur ma tête? sa bénédiction m'attend, vous m'en voudriez de la dédaigner à la veille d'entrer dans un monde que l'on dit seméd'écueils... Je ne crois même pas que je puisse sortir du presbytère, sans saluer, au moins de quelques paroles , son neveu , ce bon jeune homme qui a perdu, pour moi , une grande partie de ses heures, et auquel je dois presque toute cette faible instruction qui m'a valu votre indulgence?.. Le pauvre Silfrid ! je suis certaine qu'il me regrettera ! »
N'était-ce pas dire qu'elle le regretterait ellemême? Dans cette supplique rapidement prononcée et avec une sorte de volubilité , il occupait, à la vérité, la dernière place : s'il avait pu lire dans le cœur de Berthe , il s'en fût cependant contenté, car c'est toujours celle qu'une jeune fille accorde à ce qu'elle chérit le plus. Écrit-
elle une lettre? ce sera l'objet de son postcriptum : il en sera de même, soit qu'elle entre dans un salon, soit qu'elle salue autour d'elle en le quittant. Dans le premier cas, son coup-d'œil est prompt comme l'éclair, il s'inquiète, ou il se réjouit; mais c'est son dernier regard qui est ordinairement rempli d'amour. En se reposant d'une manière furtive sur l'être qu'elle a seulement entrevu , en se prolongeant avec une volupté timide et presque voilée, il semblera lui dire qu'il n'a rien à redouter d'un éloignement. En effet , ce n'est pas abandonner quelqu'un que de le quitter ainsi. On reste au moins dans sa pensée; on est assuré d'y continuer un doux et charmant entretien. Qui ne sait que dans ces occasions c 'est toujours le dernier visage aperçu dont on se souvient le mieux ?
Le comte de Saint-Méran fut touché de cette prière , qui lui était adressée au nom de tout ce qui est en possession ici-bas de faire palpiter le plus délicieusement le cœur de l'homme. Sans la moindre difficulté , il fut convenu entre l'oncle et la nièce , que celle-ci resterait à la ferme Harriot, avec madame Desfeux, jusqu'au lundi matin. Quant au comte, comme il avait à traiter d'affaires à Soissons, il donna l'ordre d'atteler
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sans autres délais , se proposant d'envoyer la voiture prendre Berthe au jour et à l'heure indiqués. On était au samedi : c'était permettre à l'orpheline de coucher encore deux fois sous le toit hospitalier. Elle en sut gré à son oncle qui , avant de s'en séparer et de poser ses lèvres sur l'ivoire de son front, lui remit une petite bourse gonflée d'une douzaine de louis d'or , en lui disant qu'il souhaitait contribuer en quelque chose à ses distributions du lendemain.
Dès ce moment , Berthe vit se dissiper une partie de ses inquiétudes sur son avenir. Quelles craintes nourrir en effet, qu'attendre de fâcheux de la demeure nouvelle qui allait la recevoir, puisqu'elle y serait à côté d'un parent ami des arts, assez bon pour mettre quelque prix à ses faibles talents, compatissant à la misère du pauvre, et de l'amitié duquel sans trop d'efforts elle se voyait déjà en possession? Plus d'alarmes ! Le bel hôtel de la rue de l'Université, ce luxe d'appartements , cette foule de serviteurs couverts de leur riche livrée , la brillante société à laquelle ils ouvriraient les portes , passaient sans se faire redouter devant les yeux de l'orpheline. Un appui lui était assuré ! Après avoir eu le bonheur de plaire à un riche seigneur, et ce qui n'était pas
moins dans son esprit, à un homme de goût, elle se disait que sous une telle protection elle serait probablement à l'abri d'un examen trop rigoureux. Pourquoi sa tante n'aurait-elle pas la même indulgence? Berthe y comptait; et pourtant c'était de ce côté que quelques nuages venaient traverser l'horizon de bonheur dont la riche perspective se déployait devant elle ! Rassurée par un signe de la main et un sourire du comte qui, de la portière de sa voiture, lui envoyait le salut du départ en sortant de la cour de la ferme, elle rentra dans sa chambre.
Après avoir employé un quart d'heure à rassembler ses idées, elle sentit la nécessité de mettre à profit le temps que la complaisance de son noble parent laissait à sa disposition. Elle descendit dans la salle basse , où deux baisers bien tendres furent donnés à la bonne nourrice qui n'avait pas encore séché ses pleurs. De là, aucun des autres commensaux n'étant au logis , il était naturel que la direction de ses pensées la conduisît à l'humble habitation du pasteur de ce petit hameau. Le sentier par lequel on y arrivait traversait le cimetière. Jamais les réflexions de Berthe n'avaient été aussi mélancoliques qu'elles le furent, lorsque ses pieds touchèrent, et peut-
être pour la dernière fois, cette terre, asile suprême d'une vie laborieuse. Elle avait toujours pénétré dans cette enceinte avec le sentiment de respect dû à la cendre des morts , mais sans une pénible préoccupation ; il n'en était plus ainsi : c'était un adieu que chacun des ses regards adressait aux débris de quelques existences villageoises, dont elle avait été la paisible contemporaine. Ici reposait la vieille mère de sa nourrice, à laquelle ses premiers pas avaient été redevables d'un appui ; là une frêle charpente d'enfant moissonné dans son berceau. Le tertre , depuis longtemps tassé sur lui-même , couvrait les restes de sa sœur de lait. Berthe l'avait entouré d'un treillis de saule , faible et suffisante protection donnée à quelques fleurs emblème d'innocence , telles que des narcisses à la tête penchée d'une floraison printannière, deux touffes de lis dont les beaux pétales teints de l'or de leurs étamines s'épanouissaient plus lard , et une bordure de violettes automnales au doux parfum.
a Chère petite, murmura l'orpheline en s'age- « nouillant sur le gazon humide de la rosée du « soir, sans moi tu vivrais probablement encore; « tu serais la consolation de la femme qui gé- « mit sur mon prochain départ. Car c'est moi qui
« ai détourné de tes livres le vase où tu avais « droit de puiser l'aliment de ta vie. Pauvre petite « sœur, ange qui as retrouvé sitôt des ailes pour i< t'envoler, malgré le bonheur dont tu jouis dans « les cieux, puisque l'existence terrestre sera « toujours un bienfait du créateur, pardonne- « moi d'avoir contribué à te la ravir ! prie aussi « pour'raoi, car lu es au port, et ma nacelle est « menacée de plus d'une tempête sur la mer oraa geuse où l'on veut qu'elle s'aventure ! Sais-je « s'il ne m'eût pas mieux vallu vivre et mourir, « comme toi, au village ? »
La nuit commençait à envelopper de ses ombres et la modeste église et l'ossuaire construit à son chevet. Le sapin planté au sud du cimetière prenait déjà , aux yeux de l'orpheline, des formes gigantesques. Ses rameaux étages, formant avec leur tige supérieure un angle obtus, s'inclinaient vers le sol comme de longs bras chargés de tentures funèbres. Berthe se leva, pressa son pas et entra à la hâte dans la cour du presbytère , l'esprit frappé d'une terreur que jusque là elle n'avait pas connue. Sa jeune imagination n'était point cependant en proie à une crainte superstitieuse ; mais le sentiment religieux, qui la dominait en ce moment , tenait d'une exaltation 1. 6
propre à lui montrer un péril dans le voyage qu'elle allait entreprendre. Fermée d'un simple loquet, la porte du logis hospitalier s'ouvrit, sans peine, sous ses doigts délicats. I>a jeune fille parcourut en tremblant, sans rencontrer personne, toutes les pièces du rez-de-chaussée, dont se composait cette résidence surmontée, pour tout étage, d'un long grenier. Son effroi s'accrut de cet air de solitude qui n'avait qu'une cause bien naturelle. Le curé visitait en effet un malade, et la servante Thérèse l'avait suivi chargée d'un pain et d'un bouillon. Ainsi le digne ministre du Dieu de charité songeait aussi à soutenir le corps, en même temps qu'il fortifiait l'âme contre les peines de la vie.
Berthe, mécontente de son isolement , se réfugia dans le jardin ; car on cesse bientôt d'être seul en présence de la campagne que réchauffent les rayons du soleil ou qui se repose dans le calme d'un beau soir, alors que la voûte éthérée semble assombrir son azur, pour permettre aux étoiles d'y étin celer comme autant de diamants détachés de la couronne de l'Eternel. Les pas de l'orpheline la conduisirent insensiblement vers un berceau construit dans un coin du potager et qui, couvert de clématites en fleurs, s'ouvrait
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s.U'un mur à hauteur d'appui. De cette fenêtre rustique, l'œil dominait le château de Sept-Monts et les collines auxquelles il doit d'être ainsi nommé. Ce simple re'duit avait acquis plus d'un titre aux préférences de Berthe : la tour qui l'avait vue naître dressait, en face, son architecture massive ; les premiers rayons du matin le réjouissaient de leur présence, et plus d'une fois la jolie demoiselle de la ferme Harriot s'y était livrée à des lectures attachantes, soit seule, soit dans la société de l'un des deux hôtes principaux du presbytère. A l'instant où , attirée par le parfum des clématites, elle s'approchait du berceau pour y chercher un asile de quelque minutes, un soupir prolongé en sortit et parvint à son oreille.
— « Est-ce vous, Silfrid?» demanda Berthe d'une voix mal assurée.
— « Je craignais que vous ne nous eussiez quittés pour toujours, répondit le jeune homme. On vous disait partie déjà avec le riche seigneur qui est venu vous réclamer ; on affirmait même vous avoir vue dans sa voiture. »
— « Vous me jugez bien sévèrement, Silfrid; ou bien vous regardez cet étranger, quel qu'il soit, d'un œil fort prévenu, piiisque vor«s supposez que j'eusse comenti à m'éloigner de vous
sans vous avoir fait mes adieux, ou qu'il eût refusé de in'accorder quelques heures pour prendre congé de mes meilleurs amis, pour leur dire que j'emporte , de Rozières, un cœur reconnaissant de leur bontés ? »
— a Mademoiselle , c'est que dans les grandeurs on oublie bien promptement les obscurs compagnons d'une vie modeste. »
— «Je ne suis donc plus Berthe pour vous, monsieur ! N'est-ce pas m'apprendre que vous ne voulez plus être Silfrid pour moi ? »
— « Ainsi l'ordonnera la société dans laquelle vous allez vivre... »
— «Cruel ami, il vous coûte bien peu de m'affliger dans le moment présent et de flétrir mon avenir en détruisant une espérance, sans laquelle mon départ de Rozières me serait trop pénible ! Vous croyez donc que Berthe sera ingrate, oublieuse de ce quelle aimait ! Vous allez jusqu'à prétendre qu'elle effacera de sa propre main, du registre de ses jours, ceux qu'elle a passés en paix dans cette retraite et qui seront probablement les plus hein^eux de sa vie ! »
— « Je le crains, Berthe ! Puisque nous sommes seuls sous ce feuillage, en face de cette ruine qui a été voire bei'ceau (car vous y avez ouvert vos yeux, pour la première fois, aux rayons du jour),
puisque la faveur d'un dernier entretien avec vous m'est accordée par un bienfait du Ciel , il faut que je vous révèle l'état de mon cœur. Je ne vous demanderai pas même de la pitié. Je sais trop que depuis trois heures nos situations respectives sont changées. ..Ce que je vais vous apprendre ne vous engagera à rien, absolument à rien; mais ce me sera un soulagement de vous l'avoir dit.
« Je vous aimais, Berthe, alors que vous étiez la simple orpheline de la ferme Ilarriot... Je vous avais vue croître presque sous mes yeux. Chaque jour développait en vous une grâce nouvelle ; bientôt vint à me sourire le projet de cultiver un aussi heureux naturel. Il me fut ^doux de penser que votre espi'it devrait quelque chose au mien. Toute l'explication de ma conduite est là. Si j'ai contrarié les désirs de mon oncle qui , pour me résigner sa cure, attend, avecTagrément de son évéque, que je sois engagé dans les ordres sacrés; si, opposant délais sur délais à sa volonté, j'ai doublé mes cours de rhétorique et de philosophie, par une prétendue nécessité de cultiver en moi le talent de la parole , avant de me dévouer au service de l'autel , c'est que Rozières me retenait à Soissons ; c'est pour cela que, tout récemment encore, j'ai feint une affection de
poitrine qui ne me permelttait d'entrer au séminaire de celte ville qu'après l'année révolue. Que Youlais-je, ma charmante amie? vous voir, vous aimer , rester près de vous et gagner du temps! Je ne vous cacherai rien : j'ai eu la cruauté de désirer que cette source, d'où l'or coulait jusqu'à la ferme de llozières, vint à se tarir ! j'ai souhaité que la main qui l'épanchait si largement, se détournât de vous, se desséchât même... je l'espérais, car au bout de seize ans, à ne consulter que la marche ordinaire de la nature, il devait survenir quelque accident dans la famille de vos protecteurs. Puisqu'un voile épais était étendu sur votre naissance, puisqu'après un laps de temps considérable,... il n'était pas soulevé le bienfait périodique par lequel il était pourvu à vos besoins, de manière ou d'autre, devait toucher à son terme. Je hâtais ce moment de toute l'ardeur de mes vœux. Oui, Berthe, j'y eusse vu une grâce céleste ! »
La jeune fille était émue; les battements précipités de son cœur soulevaient son sein , et Thaleine brûlante de l'étudiant se confondait dans la sienne. Un vague instinct de pudeur porta Berthe à se couvrir les yeux de son mouchoir, comme si elle s'était crue en plein jour. Ce mou-
vement n'était point échappé au regard de Silfrid, qui, d'une voix plus ferme et plus accentuée, poursuivit son récit en ces termes.
« Accusez-moi de dureté, d'égoïsme même, j'y consens. Car j'eusse voulu vous voir abandonnée de toute la terre ; je me trompe , de tout ce qui eût prétendu avoir quelques droits sur votre personne , pour vous dire ensuite : M Berthe, vous m'êtes plus chère que le jour; « mes facultés entières vous appartiennent. Mon ff esprit, dont j'ai soigné la culture pour vous en « consacrer les prémices et pour vous assurer w plus tard une douce aisance , est plein de votre « image ! Déjà mes efforts ont été couronnés de » quelque succès : des gens de lettres , dont vous u lirez bientôt les écrits , ont reçu de ma main M et admis dans plus d'un recueil, des pages qui « ont mérité leur approbation. Mon père exerce « honorablement une profession libre. C'est lui, H Berthe, qui a été appelé en secret aux couches (( de votre mère , et qui , pendant qu'un front de » jeune femme se cachait sous une gaze légère, (< a favorisé des soins de son art votre entrée « dans la vie ; c'est encore sur son indication « que vous fûtes confiée aux époux Harriot î (< Voulez-vous , Berthe, que nos destinées soient
» à jamais unies dans ce monde, comme dans » l'autre ?.. Voulez-vous me donner le bonheur » et le tenir de moi?...
« Voilà les paroles que je me proposais de vous adresser! mais pour vous les dire, j'attendais qu'il se fît une lacune dans les termes de votre pension , jusqu'ici trop rigoureusement acquittés. Il y a dix-huit mois qu'un délai eut lieu. J'y vis un signe d'oubli prochain en rapport avec la félicité que j'avais rêvée. J'acceptai l'augure; il me combla de joie pendant trois semaines , au bout desquelles l'inconnu, le détestable commis voyageur vint renverser de son apparition toutes mes espérances, et voilà qu'aujourd'hui on vous réclame! Oh! comme je m'étais abusé! vous allez, mademoiselle, prendre dans le monde la place qui vous était due: la mienne est ailleurs; vous allez être appelée aux fêtes de l'opulence : ce ne seront plus celles de l'obscur hameau de Rozières !... il ne me reste qu'à vous faire mes adieux , qu'à recevoir les vôtres. »
Ces derniers mots s'échappèrent presque convulsivement de la poitrine oppressée de Silfrid. En ce moment, le disque argenté de la lune, qui apparaissait à l'horizon au-dessus de la vieille tour, éclairait de sa vive lumière le visage du
jeune homme, dont le chapeau étaità terre. Des larmes tremblaient dans ses yeux tournés vers Berthe ; deux lignes soucieuses traversaient son front élevé , et ses cheveux d'un blond cendré se partageaient également pour retomber sur ses épaules. En cet état, sa tête découverte ressemblait à celle du Christ de Holbein , alors que l'artiste de l'Helvétie obtint de son pinceau une personnification humaine, mais sublime, de la douleur d'un Dieu. Quant à l'orpheline, le langage absolument nouveau qui parvenait à ses oreilles, la livrait à une agitation moins pénible qu'embarrassante. Vierge chaste , elle ne s'expliquait pas encore toute la portée des paroles qui lui étaient adressées. Celles-ci cependant, en descendant dans les profondeurs les plus mystérieuses de son être, y avaient donné l'éveil à des émotions jusque là inconnues. Si sa tête eu était troublée , son cœur y trouvait un charme ravissant. De cette confusion de sentiments, dont elle n'avait pas eu le temps de se rendre compte, sortit la réponse suivante qui se teignait de leur couleur à tous, ainsi que le cristal d'une onde pure reflète les fleurs diaprées et les ombrages mystérieux qui s'élèvent sur ses bords.
— « Vous me dites que vous m'aimez , Silfrid :
90 UDE Fm DE SIÈCLE.
ne le savais-je pas depuis long-temps ? aiiriezvous pris tant de soins de moi, auriez-vons perdu tant d'heures pour m'instruire , si je n'avais eu votre affection ? Pourquoi douteriez-vous de la mienne? ne vons est-elle pas justement acquise comme à votre respectable oncle, comme aux bons époux Harriot?.. Je crois même vous aimer mieux, au moins d'une autre manier e...lN'étais-je pas toute triste quand le samedi au soir, vous tardiez à arriver de Soissons ? Mon inquiétude, qui frappait tous les yeux, n'a-t-elle pas laissé plus d'une fois sur mon visage des traces, dont vous vous êtes aperçu ? Mon trouble ne durait-il pas après votre arrivée?.. Non, Silfrid, ce n'est pas vous qui me trouverez ingrate; je détesterais Paris s'il me faisait oublier Rozières.. C'est pour vous le dire que je voulais vous voir avant mon départ. Oh ! j'espère que ce n'est pas la dernière fois que nous nous trouverons ensemble!.. Silfrid ne peut être banni de la mémoire de Berthe; elle sait qu'elle lui doit beaucoup, et il ne lui en coûte pas de penser souvent à sa dette... »
Ces paroles avaient une odeur d'innocence qui, en attestant la pureté des lèvres dont elles s'exhalaient comme un parfum , déposaient également de la vertu du jeune homme qui avait
respecté, pendant des années, la fleur mise en oubli dans cette profonde solifude. Peut-être Berthe eût déposé dans sa réponse, quelque chose de plus significatif et de plus en harmonie avec ses impressions personnelles, si elle avait eu le loisir de les interroger. Il faut avouer encore que le son de la cloche, par laquelle Silfrid fut averti, à la fois, de la présence de son oncle et de l'heure du souper, arracha un soupir à l'aimable fille, en même temps qu'il fit cesser son embarras.
~ c( Je vous accompagnerai auprès de M. Grévin , ajouta Berthe d'un ton affectueux; n'ai-je pas aussi à lui rendre grâces de ses constantes bontés pour moi ? »
— «Soit!;) répondit tristement Silfrid qui oublia de lui offrir son bras, et qui, marchant devant elle, se plaignit en lui-même d'avoir été mal compris ou de n'être payé d'aucun retour. A peine entré dans la maison, il prit le chemin du cabinet où son lit était dressé; avant de fermer sa porte , il pria la servante Thérèse de l'excuser auprès de son oncle, s'il ne paraissait pas à table. Un mal de tête, auquel il était sujet, servit de prétexte à son absence.
M. Grévin ne fut point surpris de voir l'orphe-
line se présenter clans son petit salon. En passant par la ferme Harriot, il venait d'y apprendre l'événement du jour, et il n'ignorait pas que sa jeune paroissienne s'était acheminée vers la maison curiale.
«Approchez, mon enfant, lui dit-il; vous ve- « nez chercher ma bénédiction au moment où « le monde est prêt à vous entourer de toutes ses « séductions, et certes, c'est une raison de plus « pour que je ne vous la refuse pas ! Vous l'aurez « donc deux fois. Ce soir, vous la recevrez de la « main de votre vieil ami: et, demain dimanche, a ce sera le pasteur, par lequel vous avez été « élevée dans notre sainte religion , qui vous la « donnera à l'église ; car j'ai su , avec plaisir, « que vous avez souhaité assister, encore une « fois , à l'office divin de la petite paroisse de « Rozières avant de cesser d'être au nombre de « nos ouailles. »
«Je vous bénis, dit le vieillard, en étendant ses deux mains sur la tête de l'orpheline, et j'appelle sur vos jeunes années, toutes les grâces que le Père céleste dispense à ses élus! Je suis peu de chose en ce monde, ma chère fille; mais le Ciel écoute volontiers les vœux d'un vieillard qui, dans le cours de sa longue carrière, ne l'a jamais sup-
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plié que pour autrui. C'est donc avec confiance que je l'implore en ce moment pour vous. Puisse-t-il vous préserver des pièges qui attendent votre vertu ! Bertlie, la nature vous a traitée avec faveur : selon le monde , vous êtes belle ; continuez à l'être selon Dieu. Car la beauté que le monde va reconnaître en vous, lui fournira des armes contre votre bonheur, tandis qu'en conservant la beauté de l'âme, vous serez agréable au Tout-Pouissant, dont la bonté récompense, tôt ou tard , tout ce qui a été fidèle à sa loi.
«Je ne vous dis pas, pour cela, mon enfant, de blâmer la manière de vivre des parents qui ont désiré près d'eux votre présence , encore moins de vous soustraire à leurs usages : ce serait par une conduite déplacée , frapper la leur d'une censure qui ne vous est pas permise. Croyez qu'au sein même de Paris, au milieu de ses fêtes et de ses plaisirs, on peut sanctifier ses jours, en ne s'y laissant pas trop entraîner, en conservant ses principes de religion, en se recueillant quelquefois dans la solitude, et surtout en n'oubliant jamais qu'alors que les heureux du siècle en savourent les déUces, il existe, dans la même enceinte de murs, des infortunés auxquels ne suffit pas le pain trempé de larmes, dont ils sont re-
devables à un travail honnête et opiniâtre!
« Je vous ai bénie , ma chère fille ! levez-vous et si vous le voulez , vous partagerez encore une fois avec nous notre modeste repas.... Où est doue Silfrid? »
La servante s'étant acquittée du message dont elle avait été chargée par le neveu de M. Grévin, Berthe assista pendant quelque temps au repas frugal du pasteur, mais sans y prendre part ; car elle eût craint de mécontenter la famille Harriot, si, à la veille d'un séparation sans terme , elle n'avait paru à la table où elle avait eu sa place pendant tant d'années. Au moment où le bon curé enjoignait à Thérèse d'accompagner l'orpheline pendant son retour à la ferme , Silfrid qui , à travers la mince cloison de son cabinet, avait entendu cet ordre, parut à la porte, déclara que sa douleur de tête était, en grande partie, dissipée; et après avoir affirmé qu'il se trouverait bien de la fraîcheur de l'air, il offrit à sa voisine le compagnon de route sur lequel , pendant les vacances , elle avait presque acquis le droit de s'appuyer pour rejoindre ses parents adoptifs, quand sa visite au presbytère se prolongeait dans la soirée. Us sortirent ensemble, mais quelque doux que fut ce support, il ne fut accepté
qu'à l'instant où le couple entra dans le sentier qui traverse le cimetière. Tous deux se turent jusqu'au moment où ils se virent en face du portail sombre et surbaissé de l'église. A cet endroit du trajet, Silfrid s'arrêta subitement, sans alléguer aucun motif" de cette pause. Suspendue à son bras, Berthe, sans l'interroger, obéit à ce temps d'arrêt. Cette station ne dura que quelques secondes, au bout desquelles le jeune homme prononça les paroles suivantes, de ce ton ferme et saccadé qui annonce une résolution prise, bien que le cœur ait eu à en souffrir : « Mon oncle sera content /je 'me ferai prêtre! »
Ensuite la marche du couple continua dans le même silence. A l'instant où tous les deux venaient de franchir la pierre plate, verticalement posée et par-dessus laquelle on avait à passer, pour sortir de l'enceinte funèbre dont la grande porte ne s'ouvrait qu'aux jours de procession ou d'enterrement , Berthe arrêta ses pas , à son tour, et pressant le bras de l'étudiant, sans le regarder, elle n'articula que ces seuls mots avec un accent plein de douceur : « Silfrid, il faut attendre. C'est Berthe qui vous le demande. » M S attendrai y w fut-il répondu.
Aucun autre mot ne sortit de leur bouche, quoiqu'on eût encore un espace de deux cents pas à parcourrir avant d'arriver à la ferme. La cloche fut agitée par la main tremblante de l'orphelinej la porte s'ouvrit et l'on s'y sépara, non sans avoir beaucoup à réfléchir de part et d'autre. Deux paroles bien simples venaient de s'échanger : mais elles étaient pleines d'avenir pour chacun de ceux qui les avaient prononcées. Elles étaient saintes dans leur pensée, comme la terre sur laquelle ils avaient porté leurs pas.
f LES ADIEUX, LE VOYAGE.
Nous aurions quelque peine à décrire la situation d'esprit de Berlhe , à l'instant où elle vint s'asseoir à la table hospitalière de ses vieux amis. Mais nos lecteurs et surtout nos lectrices ( soit qu'elles jouissent de cette fraîcheur de jeunesse et de pensée qui appartient, pour leur sexe, au printemps de la vie; soit que, revenant sur ces jours de richesse sensitive dont ie regret les at-
triste encore dans les longues soirées d'hiver, elles interrogent leurs souvenirs), se représenteront facilement l'état d'une jeune fille livrée tout-à-coup à la double impression d'un changement subit de fortune et d'une déclaration d'amour que (chose assez rare en ce monde!) elle n'a pas prévue.
Malgré ses efforts pour dissimuler son émotion , l'orpheline fut pensive pendant une partie du repas. Les larmes aux yeux, on la félicitait sur les plaisirs qui l'attendaient à Paris, et c'était avec un sourire mélancolique accompagné de soupirs, que de son côté elle répondait à ces congratulations. Il était évident que l'événement du jour dérangeait tout le bonheur d'une famill e Chacun sentait que Berthe allait lui manquer; chacun le disait à sa manière jusque dans son silence. Mais celte manifestation d'un sentiment commun se prononça bien plus vivement sur tous les visages , lorsque l'orpheline , ouvrant la Bible à la page où elle en était restée après sa dernière lecture, arriva au récit du départ du jeune Tobie, sous la conduite de l'ange, pour h ville de Rages dans le pays des Mèdes. Elle ne put elle-même prononcer les versets suivants sans une grande altération de sa voix :
..... « Tobie dit adieu â son père et à sa mère , et ils se mirent tous deux en chemin.
Aussitôt qu'ils furent partis, sa mère commença à pleurer et à dire : Vous nous avez ôlé le bâton de notre vieillesse et vous l'avez éloigné de nous.
« Plut à Dieu que cet argent, pour lequel vous l'avez envoyé, n'eût jamais été !
« Le peu que nous avions nous suffisait, pour croire que ce nous eût été une assez grande richesse de voir notre enfant avec nous. »
Au moment où ce dernier verstt s'échippait à sons rompus des lèvres tremblantes de la jeune fille, des sanglots étouffés se firent entendre dans un coin de la salle basse où la famille, maîtres et serviteurs, se rassemblait pour la prière après le repas du soir. Il serait superflu de remarquer qu'ils partaient de l'endroit où la dame châtelaine était agenouillée. Leur effet fut sympathique, et l'honnête Harriot, malgré la fermeté de son âme, eut besoin de promener le dos de sa main sur ses paupières , en même temps qu'il cherchait à calmer la douleur de son épouse , par l'invitation de se soumettre à la volonté du Ciel. «Puisque Dieu ne nous l'avait pas donnée, ajouta-t-il , pourquoi murmurer de ce qu'il nous la redemande aujourd'hui? » Mais les sanglots de la dame Suzanne redoublèrent.
Les hôtes de cette demeure désolée gagnèrent bientôt leurs chambres, où le sommeil partagea ses bienfails d'une manière inégale. Levée avec l'aurore, non la première du logis, puisque sa bonne nourrice l'attendait au bas de la rampe de Tescalier pour lui donner le baiser du matin, Berthe, rendant caresse pour caresse, s'arracha tristement aux bras qui la pressaient. Munie de la bourse qu'elle devait à la générosité du comte et de quelques autres épargnes qui, à l'instar d'un corps de réserve, étaient destinées à faire face aux accidents imprévus, elle commença son cours de visites. Partout ce fut une bonté affable qui donna, partout ce fut une reconnaissance expansive et mêlée de regrets qui reçut. Ainsi l'orplieliiie, après son pèlerinage, entra dans l'église les mains vides , mais le cœur plein d'un contentement non moins triste que doux ; car elle craignait de ne j)lus revoir quelques-unes des pauvres créatures dont elle venait de consoler les douleurs. La bénédiction dominicale de l'eau était achevée ; le prêtre revêtu de l'aube et de l'étole parcourait les bas-côtés de la nef rustique, secouant dans sa pieuse gravité le rameau d'hysope. Quand il fut en face du banc semi-féodal, où Berthe se tenait debout,
il buspeiidit sa marche. Les deux choristes qui le précédaient avec leurs cierges allumés, le bedeau chargé du vase rempli de l'eau lustrale, et la croix de cuivre argenté s'arrêtèrent simultanément. Au regard du pieux vieillard dirigé vers la voûte du temple rustique, au murmure de ses lèvres, il était apparent qu'il prononçait une invocation, à la suite de laquelle la rosée céleste dont il était le dispensateur tomba sur un front de seize printemps. L'orpheline, qui s'était inclinée avec respect, se releva avec moins d'inquiétude qu'elle n'en avait ressenti la veille : dans sa pensée la seconde partie de la promesse du vénérable pasteur venait de s'accomplir ; le ciel de la jeune fille était redevenu serein , et les périls dont une vague terreur avait occupé son esprit à l'occasion de son séjour dans une grande ville , commencèrent à s'effacer devant ses yeux. Cette soirée de dimanche se passa sans danse à Rozières; Sept-Monts vit une seule ronde composée de garçons et déjeunes filles qui n'avaient pas encore atteint lâge de réflexion. Les vieillards et les petits tenanciers s'en émurent. Il y en eut qui allèrent enlever d'autorité leurs enfants à ce joyeux exercice, en leur demandant, d'un ton de reproche, qui après le départ de la demoi-
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selle du manoir porterait des secours à leurs parents infirmes on malades? En même temps qu'elle rendait hommage à la bonté de Berthe, cette question révélait l'état de malaisance de ce bourg peuplé principalement de pauvres journaliers, dont les femmes, pour un mince salaire, nourrissaient de leur lait une partie des enfants trouvés de la capitale.
La calèche du comte deSaint-Méran arriva dans la cour le lundi dès sept heures du matin; on ne l'en vit pas descendre lui-même, car il avait cru convenable de rendre grâces en personne au curé de Rozières, des soins prodigués par cet ecclésiastique à l'enfant banni dès sa naissance du toit paternel. Après avoir rempli ce devoir, il dirigea ses pas vers la ferme, où la dame Desfeux lui apprit qu'ayant assisté le jour précédent au lever de l'orpheline, elle avait reconnu, sur les articulations du pied droit de cette jeune personne, le signe indiqué par la note prise à la tour deSept- Monts. Le comte se ressaisit ensuite de la note scellée de son cachet.
La dame Harriot, qui se fût crue déshonorée si, aidée de sa fidèle Brigite, elle n'avait préparé, dès la veille, un déjeuner succulent, invita M. de Saint-Méran à entrer dans la salle basse où cette
réfection, du menu de laquelle nous ferons grâce au lecteur, était proprement dressée. Berthe, sur l'avis qu'elle reçut, ne tarda pas à les y suivre. Ses traits se ressentaient des diverses émotions qui avaient agité son âme pendant son sommeil, ou plutôt pendant son insomnie ; car ses paupières ne s'étaient abaissées que par intervalles sur ses yeux légèrement battus. Sa sensibilité, surexcitée par les soins où elle avait figuré depuis deux grands jours , le bonheur d'avoir reconquis des parents dont l'oubli avait encore plus atlristé son âme qu'humilié son amour-propre, une conviction qu'elle ne pouvait repousser et qui lui montrait, dans le comte et dans la comtesse de Saint-Méran , ces êtres toujours chéris en dépit de leur absence et alors même qu'elle ignorait à quelle contrée de la terre se rapporlait leur domicile , la contrainte dans laquelle il lui faudrait se renfermer pour ne pas franchir, par un abandon trop tendre et trop expansif, les limites prescrites à son amour, enfin ce nom de nièce fâcheusement substitué à celui de fille si doux à entendre de la bouche d'une mère , si agréable à tracer au bas d'une lettre quand on en est éloignée, à diverses reprises avaient fait battre son cœur, inquiété ou réjoui sa pensée II n'était pas
jusqu'à la certitude d'un changement de séjour qui, en devenant l'accessoire inévitable de chacune de ces émotions, n'en accrût la force.EUe allait jusqu'à se demander : Comment , sans la moindre transition, vivre d'une autre vie? comment rejeter tout-à-coup loin de soi, à l'instar d'un vêtement usé , les éléments d'une existence de seize années? Qui y a-t-il de plus triste au monde, se disait-elle , que de voir des visages nouveaux, et de ne plus rencontrer ceux auxquels l'œil était si bien accoutumé? que d'être obligée de sourire à des inconnus , et de ne pouvoir plus serrer la main qui a doucement pressé la nôtre ! que d'apprendre des noms auxquels aucun sentiment ne se rattache et d'oublier, au moins de s'interdire à jamais ceux dont les moindres syllabes retentissaient jusqu'au fond du cœur! N'est-ce pas là briser sa vie et la déchirer toute palpitante, pour en jeter les lambeaux à des indifférents qui n'en savent que faire, ou à des êtres avec lesquels nous ne sommes en communauté ni de religion ni de pensées? En bonne foi ne serait-ce pas continuer d'être orpheline jusqu'au sein des foyers domestiques?
J^insi l'imagination de Berthe passait de l'espoir à la crainte, d'une idée consolante à de
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sinistres prévisions. La fidélité du récit exige que nous évitions d'omettre une des causes qui eurent le plus d'influence sur ces alternatives. Le tableau ne se rembrunissait à un certain degré , que parce que la figure noble, mais attristée , de Siltrid y apparaissait sur presque tous les plans. Si on s'éloignait avec douleur du riant bassin de Sept-Monts, c'est qu'on l'avait parcouru appuyée sur le bras d'un jeune homme, à côté duquel on avait appris à en admirer les beautés; si dans la carte de ces excursions, l'oeil se reportait avec un accroissement de plaisir et de regrets sur le presbytère, c'est que, depuis quelques heures, on y avait acquis la certitude d'être aimée ; les études qu'on allait quitter rappelaient le professeur; le clocher du village réveillait le souvenir de l'hymne qu'aux jours de fête deux voix, pleines de force et de suavité dans leurs accords, avaient fait monter vers le ciel avec la vapeur de l'encens; les lectures qui avaient attendri, les entretiens auxquels on devait quelque instruction, tout ce que l'on laissait derrière soi, tout ce que l'on redoutait même, parlait de Silfrid. Son image se plaçait partout. Jamais elle n'avait été mieux accueillie que depuis que le mot d'une douce énigme était trouvé. Humide de pleurs, l'oreiller
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deBerthe eût pu déposer de son attendrissement.
Au milieu de ses préparatifs de départ, hâtés par le bruit de la calèche qui entrait dans la cour de la ferme, sa poitrine se gonfla de pénibles soupirs; mais elle ne quitta pas sa chambre sans s'être recommandée, une dernière fois, à cette bonté divine qui avait veillé si long-temps sur son enfance délaissée. Aussi ce fut avec un esprit assez calme qu'elle se présenta aux regards du comte, en tenant à la main un carton et à l'anse de sou bras un paquet dépositaire de toute sa garderobe. Un sourire sans gaieté errait sur ses lèvres et ne dissimulait pas l'état de son âme; car ses joues portaient encore la trace des larmes versées dans la nuit, larmes toutefois sans amertume, parce que sa vie pure et innocente était sans remords. Les yeux fixés sur ce charmant visage, le comte se félicita d'être père ; il admira la grâce touchante de son enfant et, devinant une partie de ce qui s'était passé dans le cœur de Berlhe , il la compara en lui-même aune belle campagne, dont le vert feuillage se ranime après avoir été lavé par de tièdes ondées.
Avant le déjeûner, le comte s'approcha de l'orpheline; soulevant le paquet qu'elle venait de détacher de son bras, il dit :
— « Berthe me permettra-t-elle de jeter les yeux sur ce que contient cette toile?»
— « Volontiers, répondit-elle; mais j'ai laissé dans ma chambre des robes et quelques-uns de mes livres, dont j'ai pris la liberté de disposer en faveur de mes jeunes compagnes. »
— « Bien , » reprit M. de Saint-Méran , après avoir semblé se livrer à l'examen du paquet qu'il effleura à peine du bout des doigts.
« Très-bien , dit-il , je vous engage seulement à ajouter à ces dons légers le contenu de cette toile, qui renferme des objets dont vous ne pourriez plus faire usage àParis, sans en excepter les bonnets assez jolis que j'ai entrevus dans ce carton ; car votre chapeau de paille est tout ce qu'il vous faut pour la route. ))
Cette injonction, en même temps qti'elle permettait à Berlhe de contenter largement ses goûts généreux, lui promettait une garderobe plus brillante que celle qui jusque là avait suffi à ses désirs. Une telle remarque ne pouvait échapper à ses prévisions. Il fuit même avouer qu'en sa qualité de femme , elle se rendit sans trop de regrets à l'invitation du comte. Le paquet et le carton furent donc reportés dans la chambre , où de nouveaux lots furent distribués, d'autres
accrus avec des indications écrites de la main de Berthe, et qui eussent, à peu près, dans leur ensemble donné la mesure exacte de ses attachements. Les adresses furent fixées au moyen d'une épingle. Le nouveau présent destiné à la bonne nourrice ne fut pas oublié : ce fut le carton qui en fit les frais.
Mademoiselle de Saint-Méran (car elle portera désormais ce nom , comme fille d'un frère aîné du comte) vint s'asseoir ensuite à la table du déjeûner. Son visage s'était agréablement animé par les soins auxquels elle s'était livrée. Sous un chapeau de paille suisse, sa parure la plus riche des jours de dimanche, son œil brillait d'un doux éclat. Elle avait saisi, dans le caractère de celui qui ne voulait être que son oncle, des indices de sentiments faits pour assurer le bonheur de la famille dans laquelle on allait l'admettre en qualité de parente. Peut-être parviendraitelle à mériter mieux. Les présages continuaient d'être favorables ; car la générosité marche rarement sans le cortège de quelques autres vertus. Les jeunes personnes ont bientôt remarqué cette noblesse de manières là où elle se rencontre et, quoique malheureusement elle couvre, plus d'une fois, des pièges funestes à l'innocence des
femmes , elles résistent peu à ce genre de séduction. Faut-Il les en accuser? non elles, mais le séducteur, qui met une brillante enseigne à la porte d'une méchante liôtellerie.
Les adieux furent ce qu'ils sont toujours à l'instant d'une séparation, c'est-à-dire accompagnés de promesses que l'on tient quelquefois , dont souvent se jouent les événements avec lesquels on compte trop peu, et que plus souvent encore une mémoire ingrate condamne à l'oubli. A celles-ci , un meilleur sort était réservé. Après des étreintes non moins douces que déchirantes, l'on monta en voiture. Des vieillards et des malades s'étaient traînés hors de leur chaumière, contre le mur de laquelle , assis sur des souches de peuplier à peine équarries , ils attendaient le passage de l'orpheline. Tout ce qui n'était pas employé aux champs était sorti des maisons. On voyait les femmes âgées debout sur le pas de leur porte , ayant leur quenouille au côté , tandis que les plus jeunes tenaient près d'elles leurs nourissons entre leurs bras.
La calèche s'avança découverte. Le comte et sa nièce en occupaient le fond , et sur le devant se voyait la dame Desfeux qui se croyait obligée de répondre gracieusement à chaque salutation.
Selon les ordres intimés par M. de Saint-Méran au poslillon qui s'y conformait à regret, la voiture marchait au pas entre des groupes d'enfants et de paysannes. Les jeunes filles, d'un mouvement spontané, se rangèrent toutes du côté de Berthe. Celles de l'âge le plus tendre criaient familièrement à son oreille , de leur voix claire et aiguë : « Adieu , Berthe ! » Leurs sœurs , plus formées , disaient d'une voix suave et devenue presque respectueuse depuis l'arrivée du comte : « Adieu, mademoiselle Berthe! »
Aux premières, l'ancienne commensale de la ferme Harriot répondait : « Soyez toujours sages, mes jolies enfants et je vous aimerai bien. » Aux autres : a Ne m'oubliez pas, mes bonnes amies, nous nous reverrons, je l'espère, plus d'une fois encore ! » à quoi elles répliquaient ensemble : «Oh ! vous serez toujours la bienvenue à Rozières, w « Et à Sept-Monts aussi, » ajoutaient quelques jeunes villageoises en blanc corset qui étaient accourues de ce bourg, pour assister au départ de la belle calèche.
« Vous reviendrez donc nous voir avec vos belles robes d'or et d'argent qui se tiendront debout toutes seules ? » demanda une enfant de huit ans plus hardie que les autres. « Pourquoi
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» pas, répondit Berthe? mais en attendant, ma )) gentille Thérèse, j'ai laissé pour vous une ro- » he à la bonne maman Harriot ; elle nVst ni M d'or ni d'argent ; c'est une toile peinte toute » neuve que votre sœur Henriette ajustera à » votre taille. »
Pendant ces naïfs colloques , les femmes et les vieillards qui, dans une sorte d'extase, regardaient Berthe assise au fond de la calèche et coiffée de son chapeau de paille dont le ruban bleu lui nouait sous le menton , se disaient entre eux : (( Voyez comme elle est belle ! comme elle » a un air de distinction ! nous l'avions bien » prévu : elle n'était pas faite pour rester au » village ! )>
De distance en distance, ainsi Berthe recueillait des regrets, des compliments, des paroles flatteuses et des adieux. De bons souhaits partaient jusque des fenêtres étroites des cabanes et arrivaient, avec leur doux murmure, à l'oreille des voyageurs attendris , sans qu'ils sussent toujours à quelles bouches ils en étaient redevables. Bientôt la calèche tourna le coude derrière lequel se trouvait la porte charretière de la maison presbytérale. Un jeune homme d'une taille au-dessus de la moyenne v était adossé.
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Son chapeau à larges bords rabattu sur les yeux, il avait le visage tourné vers la voiture. Ses cheveux blonds flottaient avec désordre sur ses épaules, et ses joues pâles, si elles n'attestaient un profond chagrin, donnaient lieu de croire à un état maladif. Il s'attira l'attention du comte ; mais Berthe , qui l'avait aperçu la première, lui dit en lui tendant la main : a Je vous prie, » Silfrid, d'aller quelquefois à la ferme Harriot, » pour y consoler ma pauvre nourrice; allez-y » ce soir, mon ami, et vous me ferez plaisir ! »
En prononçant ces mots, peut-être avec la pensée qu'au manoir deux êtres qui lui étaient chers la regretteraient ensemble , Berthe laissa tomber une larme que, dans l'esprit de son compagnon de voyage , la dame châtelaine et le jeune homme eussent pu réclamer également. Le doute cessa bientôt pour le comte : Silfrid, ôtant son chapeau avec respect, répondit par un signe d'acquiescem^iiit , car la parole vint mourir sur ses lèvres vainement entrouvertes. Ensuite il salua d'un air atliisté, et, se glissant par la porte entre-baillée qu'il referma soudain, il marcha vers le presbytère. Son désir était de s'y livrer, loin des importuns, à de sombres réflexions ; mais, sans qu'il y songeât , ses pas
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devaient se diriger bientôt vers l'angle du jatdin où, deux jours auparavant, il avait eu le courage de déclarer un amour auquel il restait bien peu d'espoir. Au raoins, de cet asile» consacré pour lui par la présence de Berthe, il reverrait encore la calèche et les chevaux qui étaient venus la lui ravir, alors qu'ils graviraient l'escarpement de la colHne à laquelle le château de Sept-Monts est adossé.
— ({ Ce jeune homme, que je suppose être le neveu de votre bon curé, et qui, de votre aveu, a quelques droits à votre reconnaissance, remarqua M. Saint-Méran sans affectation, noe semble souffrant ou chagrin. Est-ce que vous l'auriez oublié au milieu de vos visites? Auriez-vous négligé de le comprendre dans vos largesses? Ce serait un tort, ma charmante nièce, et j'en serais réellement fâché. Vous lui deviez au moins un souvenir. »
— (' Hier , nous avons assisté tous les deux à l'office divin , répondit Berthe en rougissant, nous nous étions vus la veille au presbytère, après votre départ; il m'a reconduite à la ferme et j'ai laissé pour lui, sous enveloppe, entre les mains de ma nourrice, un joli reliquaire, auquel il sait que je tenais beaucoup ; car je l'ai reçu
de la main de notre évéque, le jour où m'a été donné le sacrement de confirmation. »
Mais elle avait oublié deux circonstances qui , certainement, relevaient à ses yeux le prix de ce léger présent : l'une, c'est qu'elle y avait ajouté une boucle de ses clieveux; l'autre, c'est qu'un des fragments identiques, ou supposé tel, de restes humains contenus dans le reliquaire , portait le nom de Berthe, inscrit sur l'arc étroit d'une bande de papier. L'orpheline avait-elle voulu qu'en son absence l'un de ces dons rappelât l'autre ? était-ce l'honnête Silfrid qui devait invoquer désormais la pieuse épouse du roi Éthelbert et la prier de veiller, en qualité de patronne, sur les jours de mademoiselle de Saint-Méran? nous ne trancherons pas cette question. Ce qui ne laisse aucun doute, c'est qu'une pensée d'amour était mise ici sous la protection d'un sentiment rehgieux. Quoique le comte ne fût pas dans le secret de cette alliance , assez naturelle au cœur d'une jeune fille, il regarda Berthe en souriant et ne s'effraya pas d'un attachement auquel il était loin de supposer des racines profondes. Après tout, cette impression du moment, fûtelle autre chose que le résultat d'un simple et légitime souvenir, devait bientôt s'effacer au 1. 8
milieu des nombreuses distractions et des plaisirs de la capitale! Telle fut la pensée d'un homme de bien, mais familiarisé, par ses propres mécomptes, avec les usages d'un monde où les sentiments ne sont que des goûts passagers, comme les circonstances qui les ont vus naître.
Cependant la voiture gravissait le coteau qui domine, à l'est, le bassin par lequel le village de Sept-Monts est séparé de celui de Rozièrcs. Berthe, les yeux fixés sur la maison presbytérale el sur son jardin qui formaient un peu au-dessous de l'horizon une ligne en harmonie avec le reste du paysage, avança sa tête gracieuse en dehors de la portière. Son mouchoir blanc à la main , non sans le laisser osciller entre ses doigts amincis en forme de fuseau, elle saluait d'un dernier regard ce modeste logis et les bosquets plus élevés qui luiindiquaient l'emplacement de la fermeHarriot, et la pointe aiguë du clocher rustique qui perçait le frais feuillage des arbres, ainsi qu'une inspiralion céleste jadlit du sein d'une vie sans tache. Dans un silence accompagné de soupirs, elle leur envoyait des adieux dont la traduction ne se fût pas adressée aux seuls sites qui fuyait^iit devant elle. Le curé de Rozières, vêtu de sa longue soutane, la tète inclinée sur son diurnal se promenait
dans son jardin, en acquittant la tâche quotidienne imposée par les saints canons; et le berceau, couvert de clématites en fleurs, avait aussi son hôte qui s'y tenait immobile. Le comte, à l'exemple de sa nièce, dirigea ses yeux de ce côté, mais il n'aperçut que le vénérable vieillard occupé à nourrir son âme du pain de la parole. Quant à Berthe, elle ne cessa de regarder que lorsque la calèche parvint à l'orme séculaire planté comme «n géant vainqueur de ses ennemis , au point culminant du coteau dont une charrette enlevait la dernière gerbe. Là seulement le site cher à son enfance venait d'échapper à sa vue, et l'orpheline sentit en même temps le besoin de ramener à elle, pour le promener sur ses paupières, le mouchoir qu'elle tenait à la main.
On traversa rapidement Soissons où l'on changea de chevaux; on dîna à Villers-Cotterets,dont on admira bientôt les beaux ombrages ; on parla peu, car, des deux côtés, on avait beaucoup à réfléchir. Grâce à des postes bien servies et à des guides bien payés, on arriva sur les neuf heures du soir à l'hôtel de la rue de l'Université.
La comtesse de Saint-Méran était absente. Elle n'avait pu se refuser au plaisir de briller dans une soirée promise depuis quinze jours, à la pre-
mière société de Paris, par la marquise de Montesson. Le spectacle où des dames de la cour ne dédaigneraient pas de se montrer en scène à côté d'acteurs et d'actrices de profession , devait être suivi d'un souper et d'un bal. Dans la comédie annoncée , Hortense avait accepté un rôle qu'elle avait répété plus d'une fois devant le célèbre Mole; dans le bal, sa danse rjllait se produire avec un talent cultivé parNivdon , second chef des ballets de l'académie royale de musique. Son amour-propre lui avait dit chaque matin, au moment de son réveil, qu'elle ne pouvait se refuser à ce double succès, d'autant plus flatteur, qu'il aurait lieu après plusieurs mois de retraite. Cependant, tout en accusant le comte de lui manquer de parole par un retard de vingtquatre heures, au moins, apporté à son retour, tout en se plaignant d'un délai dans lequel elle ne voyait qu'une contrariété ilont ses projets n'auraient pas à souffrir, elle avait donné des ordres pour la réception des deux voyageurs. L'appartement de celle qu'elle ne voulait pas honorer du titre de son enfant, était déjà disposé sous son inspection. Elle avail exigé qu'un soin exquis se fit remarquer dans l'ameubleuient, chose d'une exécution prompte et facile , lorsque
l'argent à la main on s'adresse aux tapissiers d'une capitale telle que Paris. Son désir était d'éblouir Berthe par l'appareil d'un luxe auquel les yeux de l'orpheline ne pouvaient être accoutumés, r^ mère y voyait encore un moyen de domination sur la fille. Quand la baguette d'Armide a frappé devant nous, quand elle orne et embellit pour nous des palais , qui ne sait ce que les paroles de l'enchanteresse gagnent ensuite en puissance? Si elle ne se fait chérir, au moins elle commande, elle règne sur un jeune esprit à force de prestiges et de grandeur.
Il faut reconnaître que , dès l'entrée de la calèche sous le portail, Berthe reçut une véritable surprise de la riche apparence de la demeure où allaient s'écouler ses jours. Le vestibule éclairé de lampes portées par des statues, dont elles chargeaient la tète en manière de globes resplendissants, les colonnes de stuc entre lesquelles se jouaient les reflets de lumière , le fer doré et l'acajou tournant en spirale sur un escalier de pierres blanches comme le lait qui avait servi à les laver, la moquette veloutée plus moelleuse sous le pied d'une femme que la mousse des champs, et qui, du milieu de la première marche, serpentait jusqu'à la dernière , les caisses
d'arbustes verts placés aux tleux côtés des rampes et les portes de cilronier qui s'ouvrirent ensuite devant la jeune voyageuse, éveillaient dans son esprit l'idée d'une résidence royale. Son étonnement, dont le comte n'avait pas laissé de jouir en secret, prit un autre caractère, quand, sur l'invitation de ce dernier, madame Desfeux l'eut conduite à l'appartement qui lui avait été préparé.
Attenantes à celui que madame de Saint-Méran occupait, les pièces en étaient d'une dimension moins étendue; mais un goût parfait avait présidé à leur distribution. D'une petite antichambre drapée en manière de tente, dans laquelle une jolie femme de chambre, un bougeoir d'argent à la main, attendait sa nouvelle maîtresse, Berthe en ira dans un salon de grandeur médiocre, où quatre glaces se renvoyaient des estampes d'un bon choix , des statuettes d'albâtre d'après l'antique, une pendule à secondes enfermée dans le socle sur lequel s'appuyait une vestale pensive et oublieuse du feu sacré, et enfui des vases de fleurs épars sur des tablettes ou dans des encognures. Le damas et la mousseline des Indes, en voilant en partie les croisées, ajoutaient à la richesse de cet appartement sous l'é-
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cîat des bougies, et, pendant le jour, devaient amortir l'ardeur du soleil, en tamisant pour ainsi dire ses rayons.
De cette pièce où le comte la quitta , l'orpheline, précédée de sacamériste et suivie de la gouvernante de l'hôtel remplissant l'office de cicérone^ pénétra dans une chambre à coucher meublée avec le même soin , mais dans laquelle rien de commode ou d'agréable à rencontrer sous la main d'une femme n'avait été sacrifié à l'élégance. Le lit , ayant à son chevet un oreiller garni de mousseline brodée et à son pied un carré de Florence bleu, gonflé d'édredon , était tout préparé à recevoir la jeune fille, sous les membres de laquelle il devait mollement fléchir. Les rideaux en étaient tirés, la couverture en était faite; à demi reployée sur elle-même, elle laissait entrevoir des draps tissus en Hollande et aussi éclatants de blancheur que la neige sous laquelle se cachent en hiver les prairies où leur teinte s'épure au printemps. Sur le tapis de cette couche presque voluptueuse, étaient étalés une chemise de femme, des jupons de piqué, un joli peignoir et une douillette de soie. Madame Desfeux indiqua le tiroir de la commode qui contenait des bas et d(^s mouchoirs; mais il ne
faut {3as oublier qu'un charmant bonnet du matin, bordé de malines, reposait sur un champignon , et se réfléchissait comme une fleur dans le trumeau de la glace qui séparait les deux croisées.
Tous ces objets, distraits de la garde-robe de la comtesse par ses ordres, avaient été mis à la disposition de la nouvelle venue; aucun n'avait perdu sa fraîcheur.
A cet aspect, Berthe s'écria: « Mais, mademoiselle, vous vous êtes sûrement trompée; c'est dans l'appartement de ma tante que vous venez de me conduire; je vous prierai de m'indiquer la chambre qu'on uie destine. »
— «C'est la vôtre, mademoiselle, répondit la camériste; et, si mademoiselle le permet, je l'aiderai à changer ses habits de voyage, pour qu'elle puisse rejoindre son oncle, qui sans doute voudra souper dans sa compagnie ; à moins que ce soir mademoiselle ne préfère être servie chez elle. »
La soubrette accompagna ces derniers mots d'un sourire presque imperceptible , qui ne put échapper aux regards de la jeune voyageuse. Le premier mouvement de Berthe, après avoir annoncé qu'elle souperait avec son oncle, fut de se
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sentir humiliée d'une méprise peu surprenante en pareille occasion, et de l'état d'infériorité dans lequel elle s'était presque constituée en face d'une femme de chambre dont la toilette eût été un sujet d'entretien, pour la ferme Harriot, pendant au moins huit jours. La gouvernante s'était retirée. Deux cabinets s'ouvrirent aux deux côtés de l'alcôve devant Berthe , qui ne pénétra que dans un seul, son intention étant de visiter le lendemain matin seulement celui qu'une attention prévoyante avait consacré à ses études , et dans lequel elle avait entrevu une petite bibliothèque et des instruments de musique. Il falfait rapporter cette dernière disposition au billet que, dès le samedi au soir, le comte avait adressé à son épouse, billet dans lequel il l'entretenait des talents inespérés de leur fille.
Se hâtant de changer de vêtements , se reconnaissant à peine elle-même dans ceux qu'elle venait de substituer à sa robe modeste de voyage et à son jupon de bazin, se regardant quelquefois dans la glace avec une surprise qu'elle dissimulait de son mieux, mais non sans un secret plaitir, quoiqu'il n'allât pas jusqu'à l'enivrement; se demandant parfois si elle ne lisait pas un conte des Mille et une nuits, mademoiselle de Saint-
Méran suivit la femme de chambre, qui guida ses pas vers la salle à manger où elle était effectivement attendue par le comte.
De son côté, celui-ci ne fut pas moins étonné à l'apparition subite de la jolie femme qui parut devant lui, et dans laquelle, s'il n'en avait été prévenu , il eût eu quelque peine à retrouver l'humble compagne de son voyage; car, par une faveur assez rare des dispositions instinctives, de son sexe, Berthe n'avait rien d'emprunté dans cette demitoilette , qui , sans rien enlever à ses grâces naturelles, leur ajoutait celles de l'élégance. Sa taille déliée et flexible se modelait sous le manteau de nuit qu'une douillette, fermée d'une simple ceinture, laissait entrevoir; des bas de soie (le tiroir de la commode n'en contenait pas d'autres) pour la première fois se collaient sur une jambe bien proportionnée; naguère flottant dans un soulier de village , son pied ne subissait pas la dure captivité d'une chaussure trop étroite; mais une jolie pantoufle puce, bordée d'un ruban vert, en faisait valoir la forme heureuse, tandis que sa main, en sortant d'une mousseline avec laquelle elle rivalisait de blancheur, semblait n'avoir été jusque là occupée que de travaux délicats et faciles. Un peu fatigué par la route , son visage
avait les couleurs adoucies de la rose de Bengale; et ses yeux, auxquels deux jours d'insomnie communiquaient une molle langueur, s'ombrageaient de la dentelle qui se mariait sur son front et ses tempes aux boucles à demi-déroulées de ses beaux cheveux noirs. Cet ensemble char^ mant donnait l'idée d'une convalescence, faite pour exciter l'envie d'une femme intéressée à ramener à ses pieds un époux infidèle ou un amant qui se détache.
Le comte avait peine à s'expliquer cette transformation ; il se contentait de jouir avec délices de ce qu'elle offrait de ravissant. Berthe seule n'en avait pas la conscience. N'étant point préoccupée de ce changement, encore moins de l'impression qu'il pouvait produire sur autrui, rien ne l'empêchait de se montrer dans toute l'aisance et la liberté de ses mouvements. Son image réfléchie par la glace de sa chambre, ne lui avait pas déplu; mais elle l'y avait laissée; tout au plus, lui en restait-il un peu de sécurité. Le comte lui avait inspiré un meilleur genre de confiance : elle s'y abandonna et elle en devint plus belle aux yeux paternels de son hôte. On soupa en téte-à-téte; on s'entretint avec cette intime satisfaction que le Ciel départira toujours
aux êtres entre lesquels il a établi des liens étroits, mais avec cette sorte de réserve qui ne les quittera jamais , lorsque sachant s'appartenir de bien près, aucun n'osera le dire. Cette situation piquante où peut-être sans intention , à coup sûr sans espoir raisonnable de s'abuser mutuellement , la pensée de tous deux s'enveloppait de voiles diaphanes, n'était pas dépourvue de charmes. Sait-on encore si la différence des sexes ici n'ajoutait pas au bonheur? Elle permettait, en effet, à l'un des convives d'arrêter un regard paternel sur une création aimable et flatteuse pour son amour-propre; à l'autre, de compter sur une protection dont elle avait droit de tout attendre. Enfin on s'entendait déjà parfaitement, sans que chacun eût dit son dernier mot.
Onze heures sonnaient aux pendules. Berthe témoigna le désir de ne pas quitler le salon dans lequel on venait de passer, jusqu'au retour de la comtesse de Saint-Méran ; mais le comte s'y opposa dans l'intérêt de la santé de cette jeune personne, en lui faisant remarquer que la comtesse, après un souper suivi d'un bal, ne pouvait que rentrer fort tard à l'iiùtel. Quant à lui, il résolut de veiller , un livre à la main, jusqu'à
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l'arrivée de son épouse, avec laquelle il voulait avoir un moment d'entretien avant la première entrevue de la mère et de la fille.
Berthe, dont les paupières s'abaissaient, de moment en moment, sous l'impression d'un sommeil contre lequel elle essayait vainement de lutter, fut reconduite à sa chambre par mademoiselle Oliivier qui la déshabilla, à la faveur de cet état d'allanguissement , sans qu'elle y mît obstacle; car il entrait dans ses intentions de se servir elle-même , autant que le lui permettrait le séjour d'une maison étrangère. Elle ne jugeait pas l'avantage de s'épargner quelques instants de gêne assez grand , pour le payer de la perte de son indépendance. La vie de Rozières lui avait laissé de si doux souvenirs , qu'au moins à cet égard elle se proposait de n'en pas changer les habitudes. Au moment où , soulevée par sa camériste, elle entra dans le lit, la mollesse et Télaslicité de cette couche , bien différente de celle où elle avait jusque là reposé, excitèrent sa surprise. Elle y trouva même un motif d'effroi qu'elle ne put s'expliquer; son front se colora d'une rougeur assez vive pour être aperçue de mademoiselle Oliivier, si cette femme de chambre ne s'était retirée, après avoir éteint les bougies
et allumé une veilIeuse.Mais cette impression n'eut que la durée d'un moment; car la nouvelle habitante de l'hôtel Saint-Méran eut à peine incliné sa tête sur l'oreiller, qu'elle s'abandonna aux douceurs du repos. Son sommeil se prolongea jusqu'à la septième heure du lendemain matin.
LE RÉVEIL d'une JELT^E FILLE , Uîs'E MÈRE , CHANGEMENT DE VIE.
Ce fut par le marteau de la pendule que mademoiselle de Saint-Méran apprit Theure; en effet la veilleuse venait de s'éteindre en crépitant auprès des feux-dorés, et les croisées couvertes d'un double rideau, ne permettaient pas au plus faible rayon solaire de pénétrer dans sa chambre. Elle en éprouva d'autant plus de regret, qu'au moment de son réveil à Rozières, ses yeux ne manquaient jamais de s'ouvrir avec le jour qui venait de naître; alors son âme se réjouissait en bénissant le Créateur. Le chant du linot et de l'alouette ne parvint pas cette fois à son oreille.
Le mouvement de la ferme où, avec une sorte d'émulation, tout se préparait pour le travail, le tintement trois fois répété de la cloche, qui en donnait le signal par le son de l'angélus, l'affligèrent presque de leur absence. Ce bruit, gage d'une vie innocente et laborieuse , fut remplacé par celui de quelques voitures d'approvisionnement et par des cris divers et gutturaux de vendeurs ambulants qui brisaient le tympan de son oreille. Faute de connaissances locales , craignant aussi de troubler le repos de sa tante , dans le voisinage de laquelle elle se croyait placée, elle résista au désir de faire cesser cette clôture en allant ouvrir les volets. Il ne lui restait pour ressource, que de se livrer à ses réflexions, et celles-ci se dirigèrent vers la comtesse de Saint-Méran,
La nature parle le même langage à tous les êtres d'une même espèce. La jeune fille, avant de devenir femme, en a tous les instincts. Jusque dans ses jeux, elle pressent sa future maternité; elle en devine les joies et les douleurs, les élans et les sympathies. Elle ne s'explique rien . elle ne comprend rien , elle ne sait que rougir. Sa pensée chaste et pure s'arrête devant les mystères à raccomplissement desquels elle est réservée; et pourlaiil elle n'ignore pas ce que sera dans
son sein la tendresse maternelle. Ses entrailles en ont déjà tressailli. C'est un arbre dont le germe et les racines échappent à sa vue; mais une véritable prescience lui en a déjà montré le feuillage et la fleur. Ainsi chérit-elle des enfants qui ne sont pas encore nés. Dans son cœur elle les éduqiie; elle les voit croître sur la tige maternelle, comme autant de frais boutons, et s'embellir sous ses regards. Elle ira jusqu'à trembler pour des périls qu'ils ne peuvent courir; elle s'enorgueillira également d'une gloire à laquelle ils n'atteindront jamais.
« Etre mère , se disait mademoiselle de Saint- Méran, oh! il y a dans cette seule parole tout un trésor d'existence! la vie en est dominée; c'est son plus grand bonheur; c'est sa plénitude! Alors pour la femme tout est accompli; elle ne peut de cet instant rester maîtresse de ses actes ; elle ne délibère plus, elle ne raisonne plus, ni avec soi, ni avec les autres. Une force supérieure la pousse; Dieu lui-même a voulu agir en elle; et sans doute sa sainte Providence a ordonné les choses ainsi pour la perpétuité de son ouvrage! « Eh bien, continua-t-elle, puisque tout dans la nature obéit à cette voix , la comtesse de Saint- Méran n'est point ma mère! non, elle ne l'est
pas!.. Quoi, je serais sa fille, elle m'aurait portée pendant neuf mois dans ses flancs, et, après que des conjonctures rigoureuses dont j'admets la possibilité, m'auraient tenue éloignée durant seize années de ses bras , au moment d'une reunion que son cœur a dû désirer, qui a fait palpiter le mien , qui, à défaut d'autres sentiments, devrait lui laisser au moins celui de la curiosité, je ne trouverais en elle qu'indifférence !... Le jour où elle m'attend, elle s'absente! l'heure à laquelle j'arrive , la maison est déserte ! c'est une étrangère qui m'y installe ! Eh , que me fait à moi le bel appartement dont on m'ouvre les portes, quand c'est un bal, quand c'est une fête qui enlèvent une mère à mes baisers et qui la privent des miens!... Non, il n'y a point de mère ici, il n'y a point de fille ! ce serait une absurdité à laquelle ma raison refuserait de croire; car rien de semblable ne s'est jamais passé sous le ciel... Encore si elle m'avait fait avertir de son retour! au milieu de la nuit, j'aurais volé à ses pieds, je les eusse couverts de mes baisers et de mes larmes ; mais elle n'en a pas eu seulement la pensée. Non, madame la comtesse de Saint- Méran, vous n'êtes point ma mère ! non, l'orpheline de Rozières n'est point votre fille ! » 1. 9
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Et des pleurs coulaient le long des joues de Berthe, et son cœur se serrait. Sa belle tête retomba sur son oreiller; les ténèbres de sa chambre ajoutaient encore à sa douleur, qui fut suivie d'un véritable découragement. Le raisonnement que son esprit venait de suivreétait juste dans ses prémisses et dans ses conséquences; il était faux dans l'application. Ainsi que l'organisme des êtres animés, leur système impressionnable a ses anomalies. Dans les fastes de l'autopsie , il s'est rencontré un exemple de cœur humain placé sous la mamelle droite : il y a malheureusement des cœurs de mère, qui, bien que placés sous la mamelle gauche, en ont perdu les sentiments instinctifs. Les habitudes d'une société où les goûts se dépravent, où la vie de famille cesse d'être en honneur, où les devoirs de convention usurpent la place des devoirs réels et surtout, où l'amourpropre vit de rivalités sans fin, renversent à la longue jusqu'aux lois constituantes de la nature; alors tous les liens se relâchent , le sang a perdu sa voix. La comtesse de Saint-Méran était moins coupable qu'une autre ; son mari , en dérangeant le jour de son arrivée à Paris , dérangeait pour elle un succès , il l'anéantissait même ; et , nourrie d'adulations, accoutumée à cette douce pâture,
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Hortense , superbe femme encore, ne voulait pas sacrifier un triomphe qui allait lui échapper, à sa fille qu'un peu plus tôt, un peu plus tard , elle était toujours assurée de retrouver à l'hôtel. « Mais que m'est donc le comte de Saint-Méran? se demanda ensuite la pauvre fille. Lui, il est venu me chercher à Rozières; lui, au moins il m'a témoigné de l'intérêt, il a compris ma pensée. Un second voyage à la ferme Harriot ne lui a pas coûté. Plus d'une fois j'ai surpris ses regards arrêtés sur moi, et ces regards, affectueux et protecteurs tout ensemble, ressemblaient si bien à ceux d'un père que j'ai pu m'y tromper.... N'aurai-je donc été que le jouet d'une illusion? La comtesse est effectivement fort jeune , ainsi que le prouve son goût pour les plaisirs ; le comte l'est encore , et je viens d'achever ma seizième année.,. Il serait difficile que je leur dusse le jour... Eh bien! s'il n'est pas mon père, je n'ai que des grâces à rendre au Ciel , puisqu'il en a pris pour moi les sentiments. La fille de son frère n'aura plus qu'à mériter sa tendresse. Toute mon étude sera de m'en rendre digne. Privée du bonheur d'avoir connu les auteurs de ma naissance, je pourrai au moins bénir leur mémoire dans l'asile que leur respectable famille m'aura ouvert.»
Les pensées de Berthe n'allèrent pas plus loin. U était trop en dehors de ses aperçus de tirer d'une naissance illégitime ou antérieure au mariage, quelques droits à l'intérêt du comte; son innocence n'eût jamais franchi cette barrière. Personne n'approchait de sa chambre. Fatiguée du silence qui pesait sur elle et de l'obscurité qui l'entourait, elle se leva, chercha à tâtons quelques-uns des vêtements de la veille , s'en couvrit à la hâte et se dirigea vers la croisée, non sans heurter plus d'un meuble sur son passage. A ce bruit mademoiselle Olivier accourut; après avoir dégagé les volets du double rideau dans lequel une main inexperte les avait engagés, la femme de chambre fit remarquer à sa jeune maîtresse que le cordon d'une sonnette touchait au chevet de son lit, et que cette sonnette répondait au cabinet occupé par la camériste. C'était une manière d'appeler absolument inconnue à Rozières.
Il était dix heures du matin. Rien n'annonçait le réveil de la comtesse, rentrée seulement chez elle à trois heures après minuit. Mais mademoiselle Olivier, sans y être invitée directement ou indirectement, apprit à Berthe plusieurs particularités relatives à la fête donnée par la mar-
qiiise (le Monlesson. La plus importante, c'était que la comtesse de Saint-Méran y avait fait sensation , qu'elle avait été complimentée par des Altesses sur la manière dont elle s'était acquittée de son rôle, et que mademoiselle Guimard(i) elle-même , nouvellement retirée de l'Opéra , l'avait félicitée sur sa danse. Tous ces détails lui étaient parvenus par le canal de Mariette, femme de chambre de la comtesse, et qui en la déshabillant les avait recueillis de la bouche de l'héroïne encore parfumée de l'encens brûlé devant elle. Le cœur plein de son succès , l'émule des Contât et des Miller (2), n'avait pu s'empêcher d'épancher quelque part la surabondance de sa joie , et l'on sait que ces sortes de confidences descendent souvent de haut jusqu'aux rangs les plus subalternes .
Quand le comte se présenta dans la chambre de son épouse , les femmes de celle-ci se retirèrent. Alors eut lieu entre eux une conversation dont Berthe devint le sujet. Mais le comte eut à
(1) Célèbre danseuse de l'Opéra, qu'elle ne quitta que vers l'âge de 60 aus.
(2) La première, grande artrice comique au Théâtre-Français; la seconde, chargée des principaux rôles dans les ballets de l'Opéra : plus tard on la connut sous le nom de madame Gardel.
subir auparavant une répétition assez prolixe d'un succès , qui débordait en paroles des lèvres de sa brillante moitié. Enfin on l'écouta ; on était contente de soi, on était disposée à l'être des autres. On fut enchantée de se trouver mère d'une jolie personne qu'on n'avait eu que la peine de mettre au jour, que, sans conséquence, sous le titre de nièce on pourrait produire dans le monde, qui n'était pas gauche , qui avait de l'esprit, une belle voix , et qui en quittant ses habits de village n'aurait pas l'air trop emprunté sous ceux d'une femme à la mode. Aussi, émue par les éloges dont son époux avait été prodigue envers leur jeune commensale, la comtesse exigea qu'elle parût à ses yeux telle qu'elle était vêtue pour le souper de la veille.
11 était difficile que Berthe se montrât dans un autre costume. Sa plus belle robe d'indienne qu'elle avait mise avant de quitter Rozières, se trouvait malencontreusement salie pour avoir touché à l'essieu de la voiture, et son chapeau de paille suisse était déformé au point de n'être plus d'aucun usage; il n'avait pu résister aux secousses de la calèche, dont la jeune voyageuse, cédant à un demi- sommeil, n'avait pas toujours pu le garantir. La toilette du soir devint donc celle du
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matin, mais avec un peu plus de recherche; car, sous les doigts de mademoiselle Olivier, les cheveux déhés de Berthe prirent un tour plus agréable. On leur épargna l'injure de les couvrir d'amidon. La poudre commençait en effet à tomber en oubli dans la haute société parisienne, et la comtesse de Saint-Méran, qui décidait de la durée d'une mode quand elle ne la devançait pas, y avait déjà renoncé pour elle-même. La douillette de levantine de la veille allait au mieux à la taille de Berthe. Seulement elle était un peu courte; mais personne n'était en droit d'en murmurer, puisqu'elle mettait en évidence le bas d'une jambe et un pied de formes parfaites.
La nièce venait d'achever de déjeuner avec son oncle , quand on vint les avertir tous deux que la comtesse de Saint-Méran, levée depuis un quart d'heure, était visible. Au même instant l'orphehne fut saisie de crainte; ses préventions, comme autant de fantômes, obsédèrent son esprit; et, en quittant la chaise sur laquelle elle était assise, elle sentit un frisson parcourir ses membres. Le comte, auquel cette impression n'était point échappée, s'efforça d'en atténuer l'effet par des paroles obligeantes. Il fit plus : offrant son bras à Berthe, il se dirigea avec elle
vers l'appartement de son épouse et, clans le trajet, il ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à raffermir ce jeune courage.
Ils étaient attendus : la comtesse à demi couchée sur une ottomane, dans un élégant négligé du matin, ayant à ses pieds une jardinière garnie de fleurs , près d'elle une petite table couverte de porcelaines de Sèvres, et tenant à la main un livre qu'elle feignait de lire , venait de prendre son chocolat dans une atmosphère chargée de suaves parfums. Son regard perçantetscruîateur avait déjà parcouru sa fille de la pointe des cheveux à l'orteil, avant que le comte la lui eût présentée.
Celle-ci , s'inclinant avec un respect qui avait aussi sa grâce , souleva la main de madame de Saint-Méran et la porta à ses lèvres. « Ma chère Hortense, dit en même temps le comte, ainsi que vous l'avez souhaité, je vous amène l'enfant de mon frère. Elle n'a d'autre appui que nous sur la terre. Je compte sur vos bontés pour elle, ainsi que je suis certain d'avance qu'elle les méritera. »
Un instant de silence eut lieu dans la chambre, silence pendant lequel le cœur de l'orpheline ( car elle venait d'être annoncée sous ce titre )
éprouva de vives palpitations , attestées par le mouvement onduleux de la gaze qui cotivrait son sein. La comtesse venait de promener un second regard sur l'intéressante créature qui lui appartenait de si près. Ce coup-d'œil rapide avait confirmé le précédent; de la fille , il se reporta sur le père avec un air de satisfaction et d'intelligence ; des lèvres animées d'un charmant sourire laissèrent enfin tomber les mots suivants ;
— « Mon ami, j'accepte volontiers votre présent, et j'espère que je ne m'en repentirai pas. Votre,... notre,. . oui notre nièce me plaît beaucoup, monsieur le Comte! Car vous nous appartenez d'aujourd'hui à tous deux, Berthe... à tous deux, entendez-vous ma chère enfant?... nous désirons votre bonheur et nous nous en occuperons. »
— « Ah! madame, répondit Berthe un peu rassurée , croyez qu'il me serait doux de contribuer, fût-ce pour la plus faible part, au vôtre; ce sera l'étude de tous mes moments. »
— «Bien, reprit la comtesse, très-bien! oui, je le sens, nous serons bonnes amies... Nos âges ne sont pas assez distants l'un de l'autre, pour s'y opposcà'... qu'en pensez-vous, Berthe? »
— «Je suis heureuse, madame, que le Ciel
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m'ait ménagé au moins avec vous ce rapport! oh! s'il m'avait donné une sœur aînée semblable à vous, une sœur douée d'autant de grâces et de bonté, comme je l'aurais chérie! comme j'aurais voulu en être aimée!»
— « Venez m'embrasser, petite flatteuse, et que notre liaison , ou plutôt notre sincère amitié date de ce jour!... Eh bien, oui, nous serons les deux sœurs; nous porterons les mêmes robes; cette idée me sourit... Mais je n'oublierai pas, pour cela, qu'en ma grave qualité de tante, je dois veiller sur ma jolie nièce et lui ménager un avenir heureux. »
La comtesse et sa fille se donnèrent deux baisers bien tendres. Hortense sentit battre son cœur, en pressant Berthe entre ses bras; elle redevint mère un moment. La nature lui avait enfin parlé et de ses yeux des larmes d'attendrissement, qu'elle ne chercha pas à retenir, coulèrent sur le front de son enfant. Berthe, de son côté, en dépit des réflexions qui avaient désenchanté son réveil , ne pouvait s'empêcher d'ouvrir son âme à ce touchant accueil. Finissant par révoquer en doute la vérité de ses conjectures, elle se reprocha de s'y être appesantie, d'avoir été trop sévère à l'égard d'une position éle.
vée, d'avoir osé soumettre à son jugement sans expérience, la femme à laquelle elle devait peutêtre un grand respect, celle qui en ce moment d'une douce étreinte la serrait contre son sein ; et rendant caresses pour caresses, elle partagea l'émotion à laquelle madame de Saint-Méran s'abandonnait. Les yeux fixés sur ce groupe plein de charmes, qu'un Canovaouun Bosio eût voulu modeler à l'instant même, s'il n'avait préféré le compléter auparavant par l'adjonction d'une troisième grâce , le comte attendri jouissait d'un bonheur que depuis long-temps il ne connaissait plus. Enlacées dans les bras l'une de l'autre, comme deux fleurs qui dans un jardin confondent leur verdure et leur émail, ces deux femmes , entre lesquelles l'œil eût hésité à établir une préférence, lui promettaient des jours plus sereins. C'était pour lui l'arc céleste venant colorer la nue après un temps d'orage. Aussi, touché de ce spectacle, le plus doux dont un honnête homme , époux et père puisse jouir chez lui , il se vit près de rentrer en possession d'un véritable foyer domestique.
Cet espoir, il faut en convenir, était fondé. Une jeune personne qui, indépendamment de son premier titre à l'intérêt, possédait toutes les
qualités propres à justifier un attachement, un lien nouveau toujours présent, mais sans pesanteur entre l'époux et l'épouse, les soins à partager d'une éducation pour laquelle la nature avait déjà beaucoup fait et à laquelle, si on ne voulait gâter son plus bel ouvrage , il conviendrait d'ajouter tout au plus quelques talents agréables , enfin la diversion apportée dans l'hôtel par un être qui , chéri de tous , après en avoir animé le séjour, y jouerait encore au besoin le rôle d'un angélique médiateur, étaient autant de gages d'une ère nouvelle. On se plairait enfin chez soi ; on aimerait le coin du feu ; on s'entourerait d'amis vrais; on les appellerait à des plaisirs décents; une grande fortune mieux employée, cesserait d'être un motif de dissipation. Telles furent les pensées du comte. En arrivant de son village, une fille de seize ans les autorisait en quelque sorte. C'est ainsi qu'en avril, le retour de la jeune hirondelle au toit qui fut son berceau, annonce la renaissance des beaux jours. Malheureusement ce qui suit, sans effacer aux yeux du comte cette perspective séduisante, la couvrit d'un nuage. Il tint même à peu de chose qu'il ne fût totalement désabusé.
Ce fut la comtesse qui reprit la parole, en te-
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liant dans l'une de ses mains la main de Berthe, qu'elle avait invitée à s'asseoir sur l'ottomane à ses côtés, et en promenant les doigts de l'autre entre les anneaux des cheveux bruns de sa fille.
a Mais elle est bien, très-bien, cette enfant. Voyez, monsieur le Comte, comme elle a les traits distingués! Ce nez a de la finesse; ces yeux, pour peu qu'on le veuille, auront de l'éclat, et cette bouche est mignonne. ..En vérité, Arthur, je crois qu'elle a mon sourire... Berthe, ne rougissez pas pour cela! entre nous, nous pouvons parler de ces choses.-. Ses cheveux sont un peu plus foncés que les miens, mais tout aussi fournis, tout aussi soyeux... Quant à la taille (ici la main de la comtesse quitta le front de Berthe, pour effleurer le manteau de nuit que la douillette permettait d'entrevoir), quand nous aurons un corset de madame Coutan (i), mes robes lui iront à ravir... Qui l'eût cru, Arthur? plus grande que moi de quelques lignes , elle chausse mes souliers! Cependant vous savez que l'on cite mon pied dans Paris... et nous avons laissé tout cela dans un village! C'est un vrai meurtre... »
— «Oui, ma bonne amie , répondit le comte.
(i) Fameuse couturière de l'époque.
Mais rendons grâces au Ciel que dans ce village, loin de corrompre un aussi heureux naturel, on l'a cultivé de manière que, sous des rapports plus dignes, il méritera votre approbation. Je vous ai dit que Berthe a de l'instruction ; ses principes religieux sont bien affermis; elle est bonne et sensible; elle répète agréablement sur le clavecin les airs que nous aimons ; elle chante avec un goût dont j'ai été surpris , et sa voix a une riche étendue. »
Pendant que le comte se livrait à cet éloge , le front de Berthe perdait insensiblement le vif incarnat qu'avaient appelé les remarques de sa tante. Après s'être d'abord abaissé, le regard reconnaissant de la jeune fille se leva avec timidité pour chercher celui du comte, et un léger sourire , dans lequel l'amour-propre avait bien peu à réclamer, vint embellir son visage pudique. Les louanges prodiguées par la comtesse, à beaucoup près, n'avaient pas obtenu le même prix.
— Eh bien ! répliqua madame de Saint-Méran, il faudra récompenser les gens chez lesquels Berthe a vécu jusqu'à ce jour. Il n'y a qu'à leur envoyer de l'argent... J'avais oublié que cette chère enfant a de la voix , que , grâce à eux , elle est même un peu musicienne. Cela exige en effet
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quelque considération... Vous me l'aviez appris, Arthur, mais je l'avais oublié. Il convient de perfectionner ce talent , qui , je l'espère , ne se bornera pas à chanter au lutrin. Nous la mettrons entre les mains de Viganoni, si je puis le déterminer à nous donner des leçons. A l'égard du piano, elle aura certainement pour maître Hermann, claveciniste de la reine(i)... Mais il s'agit de l'habiller, car cette bonne petite n'est pas vêtue. »
Le cordon de la sonnette fut ébranlé, Mariette se présenta , et des ordres lui furent donnés.
— «Vous allez chercher ma robe de satin broché , à fond vert ; comme elle est un peu longue pour moi , mademoiselle de Saint- Méran pourra fort bien s'en accommoder aujourd'hui; mon chapeau de velours noir avec son demi-voile de dentelle lui servira en attendant mieux. Vous avertirez en même temps le cocher de mettre les chevaux à la voiture ; car nous irons chez ma couturière, ensuite chez madame Corot (2) et peut-être chez mademoiselle Bertin. En traversant le quartier Feydeau , le valet de chambre qui nous accompagnera ira renouveler l'abonnement de ma
(4) Hermann, claveciniste célèbre de Marie-Antoinette. (2) Madame Corot et'mademoiselle Berlin, marchandes de modes.
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loge au théâtre de Monsieur; il laissera en même temps chez le caissier le billet par lequel je vais prier Viganoni(i) de passer à l'hôtel. »
Sur l'avis d'un autre coup de sonnette , mademoiselle Olivier vint prendre la robe et le chapeau désignés. Fière de ce léger fardeau dans lequel elle vit l'investiture de ses fonctions, elle marcha vers l'appartement de Berthe qui la suivit après avoir reçu un dernier baiser de sa mère ; car il n'était permis à personne d'entrer dans le cabinet de toilette de la comtesse. Ce sanctuaire, où la divinité s'environnait et se dépouillait tour à tour des rayons de sa gloire , était impénétrable aux profanes regards. Cependant, il faut en convenir , entre toutes les femmes de son âge , madame de Saint-Méran avait moins besoin qu'une autre de recourir à l'art. Si la parure lui allait bien, on pouvait dire que de son côté elle faisait honneur à la parure.
Cette scène domestique avait été mélangée de douceur et d'amertume pour le comte de Saint- Méran. Les goûts de coquetterie et de frivolité de son épouse s'y montraient à découvert ; ils menaçaient encore l'avenir d'une famille , dont un bienfait du Ciel venait de réparer la perte
(<) Vigarioni 4''' chanteur du tliéâtre l'e Monsieur.
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récente. Toutefois si quelques éclairs de sensibilité avaient jailli du sein d'une nuit froide et ténébreuse; la nature, sans atteindre à la sublimité du langage qui lui est propre quand des mœurs factices n'en étouffent pas le cri, n'avait pas été tout-à-fait muette; et, chose nouvelle depuis des années, le comte venait d'entendre lui-même son nom de baptême sortir de la boucbe d'une femme qui paraissait jusque là l'avoir oublié. Ainsi la fille, dans laquelle on aimait à se retrouver, lui ramenait la mère; ainsi, au moins pour un moment, l'appel fait à l'Arthur des anciens jours lui rendait son Hortense. Quant à Berthe, quel que fût le respect qui lui interdisait de juger avec rigueur une personne dont elle allait dépendre , elle ne put s'empêcher d'établir en ellemême un parallèle entre ses deux parents; et, il faut le dire , la balance ne pencha pas en faveur de la comtesse. L'orpheline ne s'en crut pas moins obligée de se prêter aux désirs de celle-ci en ce qui concernait des maîtres et une toilette; d'ailleurs il fallait bien être habillée.
Nous ne suivrons pas la tante et la nièce dans leurs courses qui se renouvelèrent pendant plusieurs jours. Des commandes furent faites, des mesures prises pour robes et corsets, des étoffes I. 10
achetées, des maîtres arrêtés à grand prix. Ce n'était rien moins que Viganoni pour le chant, Hermann pour le piano; et, sur l'avis du comte que l'on écouta cette fois, mademoiselle Miller (plus tard madame Gardel) fut préférée à ISivelon pour la danse. A peine dans les premières semaines de son séjour à Paris restait-il à la disposition de Berthe quelques heures où elle pût se recueillir; cependant elle en éprouvait le besoin. Jetée qu'elle était dans une vie dissipée, traînée de fêtes en fêtes, de spectacles en spectacles par une tante qu'elle craignait de désobliger, et qui tirait vanité de la beauté d'une jeune fille dont elle croyait marcher l'égale, il lui tardait de s'entretenir avec elle-même.
Assise le soir sur un petit canapé, au fond de son cabinet d'étude qu'une bibliothèque revue par son oncle lui faisait chérir , elle réfléchissait aux divers changements opérés avec tant de rapidité dans sa fortune. Elle s'y résignait plus qu'elle ne s'en réjouissait; car l'humble orpheline de Rozières était loin de se méconnaître. Sa pensée in lime, en lui rappelant qu'il lui manquait quelque chose au milieu du luxe dont elle était entourée , lui di.sait que l'agitation n'est pas le bonheur. Presque tous les maîtres, entre lesquels ses heures disponibles se partageaient, étaient jeunes.
S'ils ne l'intiinidaient pas de leur importance, ils la fatiguaient de leur fatuité, bien que la comtesse et plus souvent le comte, à son défaut, fussent présents aux leçons. Celle de musique vocale lui était la moins désagréable de toutes , sa glotte flexible se prêtant admirablement aux modulations accentuées du chant italien, dont le goût renaissait en France avec le retour des Bouffes réunis au théâtr^e de Monsieur après leur renvoi du Château des Tuilleries. Ses progrès en ce genre furent rapides ; ils eurent même pour elle un caractère de nouveauté. Indépendamment du plaisir qu'elle y trouva, le mot épigrammalique par lequel sa tante lui avait rappelé les hymnes chantées à Rozières lui eût servi d'aiguillon ; mais ce trait, en la piquant au vif, ne s'offrait pas non plus à sa mémoire, sans y réveiller de bien chers souvenirs.
Que de fois elle s'était demandé ce qu'était devenu Silfrid,à quoi il s'occupait, s'il pensait à elle , s'il parlait d'elle à la ferme Harriot ! elle ne comptait que sur lui, pour avoir des nouvelles de la f[imille sous le toit de laquelle elle avait si long- temps vécu, douce vie que, jour par jour, événement par événement , tous importants dans leur simplicité même, elle poursui-
vait de ses regrets. Ainsi le voyageur, charmé par un beau site qu'il a rencontré dans la vallée, retourne sur ses pas pour le revoir encore, s'arrête où il s'est déjà arrêté , s'asseoit sous les arbres qui l'ont déjà couvert de leur ombre, entend encore avec délices le murmure du même ruisseau fuyant sous les saules, et après avoir souhaité du bonheur , une seconde fois , aux paisibles habitants des chaumières éparst's, reprend avec un sentiment de mélancolie le chemin du logis où il sera rendu au cours de son inquiète existence.
Chaque soir, Berthe, en inclinant sa tète sur l'oreiller, s'étonnait que, dans les quinze heures qui venaient de s'écouler, pas une lettre ne fût parvenue à son adresse. En s'endormant, elle s'en promettait une pour le lendemain ; car elle ne pouvait supposer que l'ami de ses jeunes années l'eût oubliée ; chaque matin trompait son espoir. Se plaindre, elle l'eût voulu; mais, pour se plaindre, à défaut d'un cœur où il lui eût été donné d'épancher le sien, il eût fallu écrire et, pour prendre la plume, il convenait
d'avoir au moins une réponse à faire. C'était la seule règle de conduite qui, en cette occasion,
lui fût dictée par sa pudeur; car l'esprit de
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Berlhe, peu imbu de celui de la société à laquelle un retour de tendresse maternelle venait de l'adjoindre, ne trouvait aucun inconvénient à entretenir une correspondance avec l'honnête jeune homme dont elle était l'obligée. La trace du chagrin, causé par cet oubli, eût pu se lire sur son front par toute personne qui y eût prêté une attention ordinaire; mais chacun était si plein de soi dans les cercles qu'elle fréquentait, la pensée y était si légère, si superficielle, que cette empreinte de tristesse échappait à tous les regards. Le comte qui, seul, en eut quelque soupçon, en rapporta la cause à un genre d'existence trop éloigné des habitudes de sa nièce. D'ailleurs, dans la rue de l'Université, lorsqu'on restait à l'hôtel, tout ce qui en franchissait le seuil s'occupait, par privilège, de la comtesse de Saint-Méran. Elle était toujours le centre d'un groupe, vers lequel convergeait ce qu'il y avait de plus disert ou de plus élégant dans le salon, et d'où partaient les mots à effet qui devaient , le lendemain , trouver leur écho dans Paris. Cependant l'arrivée de Berlhe chez son oncle avait été remarquée par quelques-uns des habitués de l'hôtel qui , dans cette fleur arrachée à son obscure solitude et transplantée
d'une terre vierge sous Je brûlant tropique de la capitale, voyaient, les uns, la tête sur laquelle reposait l'espoir de deux brillants héritages, les autres (et c'était le plus petit nomdre), une charmante créature dont l'innocence était jetée au milieu des périls d'une société en dissolution.
Dans sa douleur de se voir négligée par le seul homme dont les paroles eussent trouvé le chemin de son cœur, Berthe eut recours à une consolation qui ne l'avait jamais trompée. Sa tante ayant eu le bon esprit de respecter en elle un sentiment religieux, qu'on eût vainement essayé de combattre, il ne se passait pas de jour férié, où elle ne se fît conduire, tantôt à Saint- Sulpice, tantôt à Saint-Thomas-d'Aquin. Agenouillée sur sa chaise devant le sanctuaire de cette dernière chapelle, qui doit peut-être sa vogue aujourd'hui moins à la piété qu'à des opinions politiques, elle disait: « O mon Dieu, si je ne « puis lui appartenir, si, dans vos saints décrets, 'c vous avez séparé nos destinées, donnez-moi •< la force de consentir à ce sacrifice ; mais si je « n'ai pas cessé de lui être chère, si l'ami de « mon enfance doit être encore le protecteur « et le support de mon âge mûr, daignez me le
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« faire connaître! car l'incertitude abat mon âme, « et une erreur prolongée me rendrait mal- « heureuse. »
Gomme elle rentrait à l'hôtel , on lui remit une lettre datée de Soissons.