UNE LETTRE, CONFIDENCE, REPONSE
Une lettre! Qui n'a connu combien sont précieuses les lignes tracées par l'être dont le nom seul, comme un message céleste, nous promet le bonheur! Une lettre de la femme qui a su captiver notre âme, de l'homme qui a été préféré entre tous, et qui, pour une timide créature, est devenu la pensée du soir comme celle du matin , le rêve de la nuit et la joie du réveil; une pareille lettre renferme un trésor d'émotions. On l'a attendue et elle cause pourtant une surprise ; elle fait pâlir d'inquiétude et frissonner de plaisir; prêt à briser le cachet, l'on brûle d'impatience et l'on tremble d'effroi : car, si
le papier renferme des paroles de vie pour le cœur, il peut également en contenir qui l'abattent et le tuent. On commence par dévorer les pages, par les parcourir avec la rapidité de l'éclair; on y cherche d'abord tout ce qui peut rassurer l'âme , et quand cette sécurité est acquise, quand on s'est assuré ce point d'appui, on revient sur chaque ligne avec une voluptueuse lenteur. Au premier moment, il n'a fallu rien moins qu'une prise de possession complète. Le délicieux examen des détails appartient à plus de calme : ce sera alors le matin d'un doux hyménée. Non, nous ne sommes point abandonnés , alors que nous avons sous les yeux la pensée devenue palpable et sensible de l'être qui nous aime! fût-il à cent lieues de nous, une force irrésistible l'oblige à comparaître; il s'est rendu à notre appel! il a franchi les distances, il est à nos côtés; nous le voyons et il nous parle, nous lui répondons et il nous écoute! On l'a dit : le style, c'est l'homme; c'est aussi la femme, quand la parole est chez elle l'expression d'un sentiment vrai. Ecrire , c'est donc se transporter auprès de l'objet aimé; de sorte que l'un des correspondants, rapproché de l'autre par cette admirable découverte, pourrait, à
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bon droit , user dans sa prochaine missive d'une locution pareille à la suivante : « Mon ami, j'ai re- (i CXI votre visite de tel jour, de telle heure; elle a « raffermi mon âme, elle a consolé mes peines « et ravivé mon courage. En vous quittant, n'ai- « je pas senti votre baiser d'adieu , ne vous ai-je « pas donné le mien, puisque j'ai collé mes lè- « vres brûlantes sur votre nom? Et votre nom, « quand votre main l'a tracé pour moi, n'est-ce « pas vous? en justice, il vous obligerait pour « toute votre fortune : en amour, ne doit-il K pas être saint et inviolable? »
Telles furent à peu près les émotions que Berthe dut à la lettre de Silfrid. C'était la première, la seule que de ses jours elle eût reçue. Résolue de ne l'ouvrir que dans son cabinet d'études, elle se hâta d'y parvenir ; ses doigts tremblèrent au brisement du cachet , et ses yeux, couverts d'un nuage, ne purent d'abord démêler des caractères qui ne lui étaient cependant pas inconnus. Enfin la lettre fut lue, relue jusqu'à la dernière ligne; et , perçant le voile de tristesse dont Silfrid s'était enveloppé , mademoiselle de Saint-Méran acquit la certitude d'un amour qu'elle partageait depuis long-temps à son insu. Ce lui fut un bonheur d'être seule en ce moment. Jamais elle
ne sentit mieux le prix de la solitude. Nous allons offrir textuellement celte lettre au lecteur : peut-être il n'y trouvera pas cette chaleur d'expressions et cette explosion de sentiments auxquelles l'ont accoutumé les écrivains modernes; mais c'est peut-être aussi par cette raison qu'elle aura touché le cœur de Berthe et qu'elle l'aura remplie d'une chaste volupté.
A Mademoiselle de Saint-Méran,
Du presbytère de Rozières,
le 2 novembre, 1788.
« Mademoiselle,
«J'ai bien tardé à vous écrire, et peut-être m'élait-il permis d'attendre que vous m'en adresseriez quelques reproches. Mais nous sommes séparés ajourd'hui par un intervalle beaucoup plus considérable que celui des distances. Il n'y avait pas loin de la ferme Harriot au presbytère , et il y a bien loin du presbytère à l'hôtel que vous habitez! Qu'ai-je pour combler cet espace qui peut devenir un abîme entre nous? un mot, un seul mot ! celui qui est sorti de vos lèvres l'avant-veille de votre départ, au moment où nous quittions, dans le silence du soir, ce dernier asile accordé à nos douleurs. C'est là aussi, entre le
sanctuaire et le modeste domicile assigné pour refuge à l'ouvrier du saint ministère, que se passe la vie du prêtre de campagne. 11 est à peine entré dans l'église, qu'attendu à la porte, il verse l'eau baptismale sur la tète de l'enfant; un peu plus loin , après lui avoir appris sa destination et les promesses faites par le Ciel à la vertu, il entend le récit des fautes de l'adulte, et le réconcilie par le repentir avec son Dieu; encore quelques pas, et au pied du saint tabernacle, il bénit les liens que le jeune homme va former, et il l'élève à la dignité de chef de famille; enfin au milieu des pleurs de ses proches, il le sort de la nef en l'accompagnant d'un chant funèbre, et, sans quitter l'ombre que projette le temple rustique, il le dépose au sein de cette terre, déjà exhaussée des débris de la plupart des êtres qu'il a aimés! Tel est l'étroit espace dans lequel se meut l'obscure existence d'un curé de village. La carte de son itinéraire en ce monde est bien bornée, si j'en excepte, dans un rayon assez court , quelques visites à des malades ; elle est mélancolique, comme le sont ses jours, dont le sable coule avec une triste lenteur.
«Je serais déjà marqué pour cette vie, Berthe, sans la parole que mes premières lignes ont rap-
pelée à votre mémoire, et qui, recevant du lieu, de l'heure, et de nos situations un caractère solennel , m'a mis en présence d'une tout autre perspective. Mais quelqu'aimable que soit celleci, dois-je y arrêter mes yeux? La route à franchir, pour atteindre ce riant horizon , n'est-elle pas trop escarpée ? mes forces y suffiront-elles? Mon sort, je le crains, sera celui de ce célèbre conducteur des Hébreux , auquel il fut seulement donné de voir, du haut de la montagne de Nébo , la terre plantureuse dont ses pieds ne devaient pas toucher la poussière.
« Si vous me faites la faveur de me répondre, vous me demanderez certainement pourquoi je ne vous ai pas plus tôt écrit, pourquoi je n'ai pas eu l'attention de vous informer des nouvelles de la famille Harriot, objet de votre dernière recommandation? A regret, je n'ai pas rempli ce devoir. Une raison assez forte y a mis obstacle. J'ai été indisposé, et averti par mon oncle , mon excellent père s'est cru obligé de venir me donner des soins. A défaut de cette cause, une autre peut-être m'eût porté à différer, au moins de plusieurs jours, toute correspondance avec vous. Je ne la dissimulerai pas : tant que nos rapports subsisteront, mademoiselle de Saint-Méran con-
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naîtra toute ma pensée , ainsi que la bonne , la charmante Berlhe y lisait à Rozières.
« J'ai cru qu'une lettre datée de notre village vous intéresserait moins , si elle vous suivait immédiatement à Paris, que si elle ne vous parvenait qu'après quelques semaines de votre séjour dans cette capitale. Je n'ignore pas l'effet produit sur les esprits, par le spectacle d'une ville aussi populeuse qu'abondante pour le riche en distractions de tous genres, monstrueux assemblage de misères et de voluptés, de privations et de jouissances, de vices et de vertus. Les beaux-arts y fleurissent, les réputations s'y for* ment, les talents y trouvent un trône, les femmes des autels, pour peu que la nature les ait traitées avec faveur ; et vous y aurez appris , ce que je ne vous ai pas dit une seule fois, ce que ma plume n'a jamais confié au papier destiné à passer sous vos yeux, que le Ciel a été envers vous prodigue de ses dons ! Vous avez eu beaucoup à voir, beaucoup à entendre : j'eusse regretté que mes tristes pages vous arrivassent au milieu de l'éblouissement inséparable de votre nouvelle situation. Je ne suis ni assez vain pour croire que j'eusse alors obtenu de vous l'attention à laquelle j'ose encore prétendre, ni
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assez modeste pour consentir à m'en passer.
« Comment n'eussé-je pas attaché un vrai prix à votre suffrage ? Berthe , j'ai vu pendant des années ce qu'il y a d'aimable et de ravissant en vous. Les grâces de votre personne, que seule vous sembliez ignorer, ne pouvaient échappera mes regards. Quelquefois, en contemplant les lignes et les contours purs de votre visage céleste, je me figurais ce que la première femme avait pu être dans cet Eden , dont Milton semble avoir dérobé la tradition à d'autres archives que celles de la terre; car c'est ainsi que nous nous entretenioiss de ce poète sublime, en lisant ensemble, sur les ruines du château deSept-Monts, les pages où il décrit si bien la naissance d'Eve et ses premiers rapports avec son jeune époux.
« Eh bien , oui , je vous aimais et vous l'eussiez ignoré jusqu'au moment où eût cessé la protection assez généreuse, mais peu tendre qui planait sur votre berceau, comme le remords prolongé d'une conscience paternelle. J'espérais : croyez-moi, Berthe, c'est beaucoup que d'espérer! Peut-être est-ce ce que 1 homme doit attendre de mieux ici-bas... Je voudrais rentrer dans le passé tel qu'il nous était donné et revenir à nos études si attrayantes pour moi, où je jouissais de vos
rapides progrès, où je m'enseignais moi-même en vous instruisant! Oh! qui me rendra cette paix ineffable et ces promenades délicieuses pendant lesquelles notre admiration des merveilles de la nature remontait à son Auteur! Mon amour se taisait près de vous , Berthe , et j'étais heureux ! Je respectais votre innocence comme l'arche du Seigneur. Vous le savez, aucune parole ne vous a révélé l'état de mon âme, avant celle que j'ai proférée sous le berceau de clématites! Encore est-ce votre soudain départ qui me l'a arrachée! Quand la blessure pénètre aussi profondément, on peut pardonner un cri au plus ferme courage. Et pourtant, que d'occasions où mon cœur avait senti le besoin de s'entendre avec le vôtre, et où mes sanglots, mal comprimés, allaient involontairement me tenir lieu de langage! Berthe, qu'il vous souvienne de ces jours où nos voix se mariant sous les lambris du temple rustique, célébraient les louanges de l'Éternel ! Je me disais alors : « Pourquoi nos personnes ne seraientelles pas unies comme les sons qui , sous l'impression d'un même sentiment religieux, s'exhalent de nos poitrines? en quoi l'accord de nos cœurs pourrait-il offenser le Ciel qui le prépara sans doute, en plaçant le séjour de l'un de
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nous , si près du berceau oublié de l'autre ? et à peine sortis de l'enceinte sacrée, j'étais tenté de vous serrer dans mes bras , en m'écriant : « Char* « niante émanation de la bonté divine , Bertbe , « nos âmes sont aussi à l'unisson ; nos pensées se « rencontrent à chaque instant; ne consentirez- « vous pas à cimenter, d'un mot de votre bouche a la sainte alliance qui existe déjà entre nous , « et dont tous les jours, dans cette église de vil- « lage , les anges sont les témoins ? »
« J'ai résisté, Berthe*, mes bras ne se sont pas ouverts devant vous ; ma langue est restée attachée à mon palais, et j'ai laissé le Ciel, tout seul , accomplir sur nous ses desseins.
a Et lorsque nous promenant dans le vallon , nous nous arrêtions sur les pentes semées de violettes et de safran parfumé, pour y lire les pages intéressantes ou instructives dont j'avais fait choix , lorsqu'après nous être assis au pied d'un saule , le vent venant à souffler , ma voix venant à se perdre dans le murmure des ruisseaux, dans le bruit du feuillage, vous me disiez : « Silfrid, « tenez toujours le livre ; nous le lirons ensem- « ble, » et que, tenant le livre, je sentais les boucles légères de vos cheveux effleurer mes tempes comme autant de pinceaux, votre main reposer
sur mon épaule, et votre haleine, non moins douce que le safran parfumé, se confondre avec la mienne, Berthe, croyez-vous que je fusse alors de marbre? Supposeriez-vous qu'alors un cœur de bronze fut sans battements dans ma poitrine? Je l'atteste pourtant, le vent aurait cessé d'agiter le feuillage du saule, le ruisseau de murmurer, qu'il m'eût été impossible de reprendre la lecture !
« J'ai résisté et je suis loin d'en éprouver aucun
regret Si j'avais cédé à l'impulsion du moment,
si à mes paroles d'amour vous aviez répondu par un seul mot d'amour, je vous connais, Berthe, vous ne vous croiriez plus maîtresse de votre conduite envers moi. J'en gémirais moi-même à l'heure qu'il est; car c'est au moins une question de savoir s'il vous serait permis de disposer à présent de votre personne? Des parents respectables ont aujourd'hui le droit de veiller sur vous. Pour s'être manifesté un peu tard , leur pouvoir n'en existe pas moins. Ce que vous auriez pu à Rozières, vous ne le pouvez plus à Paris. Ce n'est pas moi qui vous conseillerai jamais de vous affranchir d'une autorité à laquelle vous devez votre respect, comme elle a tout le mien.
Il ne sera pas dit qu'elle ait à me reprocher votre I. 11
défection. En sortant de ce iianneau , vous êtes passée aussi pure et innocente dans les mains de votre oncle , que vous l'étiez en sortant du sein de votre mère. Si je vous ai donné des soins , leur succès a été ma récompense : vous ne me devez rien. Je vous tiens quitte de toute obligation, de toute parole. L'honneur m'a dit que nos positions respectives sont changées : mademoiselle de Saint-Méran n'a rien à démêler avec Silfrid Grévin; mais ce dernier ne doute pas que Berlhe ne lui conserve un souvenir; c'est tout ce qu'il veut, tout ce qu'il attend, après avoir élev éses vœux peut-être un peu trop haut.
« Ces lignes m'ont coûté , mais je n'aurai garde d'en effacer une seule. Ecoutez-moi, Berthe : J'assurerais vainement que chez vous la raison a devancé l'âge , que vous avez des principes de morale affermis, que jamais vous ne serez entraînée par vos passions , si tant est que vous ayez des passions, et qu'en vous le jugement a marché de concert avec les grâces prématurées d'une femme, parvenue à son plus heureux développement en dépit de son acte de naissance : vos seize ans à peine achevés me seraient jetés à la face ; le mot de séduction parviendrait à mon oreille et je ne suis pas fait pour l'entendre.
5) Snis-je pour cela consolé? Ma réponse à cette question, mon unique réponse se trouve dans les mots que je prononçai en m'arrétant avec vous, la surveille de votre départ, devant le portail (le notre petite église. L'asile du sanctuaire me restera : Dieu , ou Berthe ! Il n'y a pas là trop de quoi se plaindre ! Le cœur aurait beau murmurer, la raison doit se contenter de cette alternative. C'est aussi la seule que je veuille et que je puisse accepter.
« Le soir même de votre départ de Rozières , ainsi que vous m'y aviez invité de votre voiture , j'ai vu la famille Ilarriot. Plus d'une fois et sans que je m'en doutasse , mes pas faibles encore m'ont reconduit au manoir. Il m'était si doux de me retrouver dans les lieux que vous avez habités ! Tout y parlait de vous ; tout y rappelait , à mes yeux, votre chère présence. Dans mon illusion , j'étais tenté de dire comme jadis : « Pour- « quoi Berthe ne descend-elle donc pas ? L'étude « la fatiguei'a. » On n'a cessé de m'entretenir de vous, de ce que vous faisiez, des paroles obligeantes que vous adressiez à chacun. Les Harriot , en prononçant votre nom, avaient les larmes aux yeux : la grande chienne de basse cour, Thisbé semblait vous cherchi-r ; on m'a assuré que cha-
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que fois qu'elle se détachait de sa loge, elle allait se coucher à la porte de votre chambre ; les petites filles du hameau que je rencontre sur mon passage , du plus loin qu'elles m'aperçoivent, me crient : « Monsieur Silfrid, ne manquez pas de » faire nos compliments à Berthe, quand vous lui » écrirez; dites-lui que nous l'aimons toujours; » et le berger en revenant le soir des pâturages , me salue d'un « Dieu bénisse la bonne demoiselle! » « Je suis tenté de me demander en quoi vous importent ces détails un peu rustiques, à présent que vous êtes entourée de tout ce que le luxe d'une capitale a de brillant, de ce que les arts perfectionnés ont créé de commode pour la vie, de favorable à la beauté et de séduisant pour les regards? La louange, flatteuse et douce comme le miel de vos abeilles , coule des lèvres de tout ce qui vous approche ; des concerts , où vous entendez les artistes les plus célèbres de l'Europe, ravissent votre oreille; au spectacle, votre vue s'enivre encore des prestiges de la scène. A côté de tant de pompes, au milieu de tant do discours pleins de charmes , une correspondance de village est bien peu de chose; elle ne saurait y tigurer que comme contraste. Cependant je ne vous laisserai pas ignorer que votre éloiguement
a jeté votre bonne nourrice dans une douleur qui dure encore ; j'y trouve même quelques excès, moi qui, certes, ne peux trouver mauvais qu'on vous regrette! Mon oncle lui a dit ce qu'il en pensait, avec cette fermeté mêlée de douceur que vous lui connaissez. Il vous envoie sa bénédiction , et il pense qu'elle ne vous nuira pas dans îa moderne Babjlone où vous avezété appelée par une volonté dont il ne lui est pas permis de scruter les voies. Telles sont ses paroles qu'il accompagne d'un soupir, auquel vous ne refuserez pas votre indulgence. Entre nous, il juge que vous manquez à ses malades, au chant de ses hymnes dans les grands jours , et à la parure de son autel. Les rubans dont, pour la dernière fois, vous ornâtes la statue de la Vierge ont bien pâli; les hymnes de dimanches chantés , pendant que j'étais indisposé, parle bon curé soutenu de son bedeau , ont moins rappelé les âmes à Dieu qu'à votre souvenir, et l'autel est sans fleurs. En vérité, je serais en droit de dire qu'en vous perdant Rozières a dû renoncer à son nom. Je suis triste, je ne saurais continuer cette lettre dans la crainte qu'elle ne vous attriste vous-même; et pourtant il ne faut pas que vous puissiez me taxer d'ingratitude après l'avoir parcourue.
« Oui, j'ai collé mes lèvres sur le double présent qui m'a été remis de votre part, dès le soir du jour où vous avez quitté la ferme ! A peine rentré au presbytère, je l'ai couvert de mes baisers! il n'est pas jusqu'au papier, employé à lui servir d'enveloppe , qui n'ait son prix à mes yeux. Votre main n'y a-t-elle pas tracé le nom trop obscur, qui va se replacer modestement à la suite de ces lignes ? Quelque cher que me soit ce don , j'attends votre réponse pour savoir comment il me sera permis d'en disposer. Cette réponse, mademoiselle, prenez le temps de la faire. Ne précipitez rien. Dussé-je , pour vous les renvoyer, détacher les cheveux du reliquaire auquel ils sont encore unis, ce dernier me sera toujours un touchant témoignage de votre souvenir. Il sera sous mes yeux, chaque fois que j'adresserai au Ciel des prières dans lesquelles vous ne serez jamais oubliée. S'il tombe sur lui quelques larmes, au moins elles seront sans trop d'amertume : j'aurai obéi à un devoir. Adieu, Berthe, que l'ange du Seigneur vous couvre de ses ailes! Soyez heureuse, quoiqu'il m'arrive! c'est le vœu de votre ami, »
SlLFRID.
Cr.tte lettre, contre l'intention de son auteur,
avait deux caractères : écrite sous l'inspiration d'une âme honnête, elle donnait à Berthe un conseil sage, conseil parfaitement approprié à la situation nouvelle qui venait de lui créer un état de dépendance; et elle contenait en même temps ce qui pouvait faire naître une passion, ou la réveiller si elle n'était qu'assoupie. Il était difficile, à la vérité , que l'amour s'exprimât avec [dus de décence ; mais c'était toujoin^s de l'amour ; peulétre même en était-il plus dangereux. Conduit par la vertu , les portes quelquefois s'ouvrent mieux à son approche que s'il y frappait violemment la torche et ses flèches acérées à la main. Tel était précisément l'état moral de Silfrid. On ne pouvait douter qu'il ne fût dominé par un sentiment aussi noble que pur. L'orpheline que le sort avait placée près de lui était la compagne qu'il avait rêvée dans ses promenades mélancoliques. Les charmantes qualités de Berthe, l'heureux naturel dont elle était douée, les grâces de sa personne et l'élévation de son âme, l'avaient entraîné dans une sphère autre que celle que nous foulons aux pieds. Sa solitude s'était toutà-coup embellie de cette apparition ; c'était un lis rencontré dans le désert de sa vie; c'était cette Vénus voilée ( c^/rt/a f^enus) que ses sou-
pirs avaient appelée tant de fois à ses côtés. Il alla jusqu'à croire que si la bonté céleste couronnait ses vœux, contre toute vraisemblance, elle réaliserait sur cette terre hérissée d'épines une félicité parfaite au profit de sa faible créature. De là , naissaient dans son esprit des doutes qui y refroidissaient l'espérance. Souvent il tremblait devant la simple possibilité de son bonheur, ainsi que Polycrate pâlit à la vue de l'anneau dont il croyait avoir fait le sacrifice à la Fortune. Depuis quelques mois il ne quittait point Berthe le soir sans craindre qu'elle lui fût ravie le matin, et l'arrivée du comte à Rozières, en le frappant d'un coup subit, ne lui causa pourtant pas de surprise. C'est ce qui explique cette sorte de résignation dans laquelle il eut le courage de se renfermer, tandis que la passion la plus vive débordait de son cœur et s'épanchait avec une apparence de calme sur le papier.
Berthe n'y fut point trompée j elle lut , dans un sentiment indicible de bonheur, les pages qu'elle devait au plus sincère attachement; ses regards avaient peine à s'en détacher; chargés d'une langueur délicieuse, ses yeux se lassaient de suivre les Hgnes; mais ne s'en détournaient pas. Cette pause se changeait chez elle en une douce rêverie :
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!a certitude d'être aimée et de l'être de la manière qu'elle le souhaitait, c'est-à-dire avec autant de délicatesse que d'abandon, lui fut bientôt acquise. Quoique touchée du ton grave et triste de certains passages de cette lettre, elle leur savait gré d'être encore ramenée par eux à ces scènes d'innocence, dont le souvenir vivait plein de fraîcheur dans sa mémoire. Les émotions ressenties dans ces moments par Silfrid , elle reconnaissait les avoir partagées; le désir, auquel il avait résisté, de laisser enfin parler son amour, sans qu'elle s'en doutât, avait agité le sein de la vierge pudique. S'appuyant sur le bras qui lui était offert, ses pas n'en avaient pas moins plus d'une fois chancelé ; se sentant heureuse , combien souvent n'avait-elle pas éprouvé le besoin de promener son mouchoir sur ses paupières humides ! Combien souvent au passage d'un ruisseau , à la descente d'une pente rapide, sans y attacher d'importance, elle avait serré de sa main la main qui tremblait dans la sienne! Tous ces détails, enregistrés par le cœur, mais qui n'avaient pas encore reçu leur véritable interprétation, ressaisissaient leur prix à ses yeux. Sa reconnaissance multipliait et agrandissait ses obligations envers Silfrid; cependant, ayant égard à l'avis
qu'il lui avait donné, elle crut devoir différer de répondre à sa lettre. Quarante-huit heures s'étaient écoulées quand elle s'assit à son secrétaire avec l'intention de satisfaire à cette dette , la seule peut-être dont on aime à s'acquitter, sans que le paiement en paraisse pénible, sans que pour cela l'on regarde de pareilles créances comme éteintes.
L'indication du jour choisi par Silfrid pour s'entretenir avec elle frappa ses regards : c'était celui de lanniversaire consacré au culte de la mort dans toute la chrétienté. Malgré la fermeté de son caractère, Berthe en fut émue; la plume lui tomba des mains , et une réfiexion peut-être un peu superstitieuse la conduisit à souhaiter les conseils d'un ami. A qui pouvait-elle mieux s'adresser qu'au comte? Si jusqu'à présent l'épouse lui avait témoigné de l'intérêt, le mari était bien mieux entré dans le secret de ses affections et de ses sentiments. Avec l'une, elle s'entretenait du concert de la veille, du bal du lendemain et de la toilette du jour; avec l'autre, on jugeait la brochure nouvelle et sa moralité, on parlait en connaissance de cause de tableaux et de monuments, on soumettait même à un examen judicieux les personnes qui se présentaient
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à riiôtel OU qui aspiraient ailleurs à l'honneur d'une célébrité; où le comte et sa nièce voyaient des caractères à étudier, madame de Saint-Méran n'apercevait que des conquêtes à attacher à son char. Sous ce rapport Berthe ne figurait près d'elle qu'à l'instar d'un auxiliaire, auquel on abandonnerait tout au plus les menus profits de la victoire, après que l'on s'en serait adjugé les dépouilles opimes. Indulgente envers sa tante, dont elle ne pouvait se dissimuler les défauts et dont elle ne connaissait pas tous les torts , l'orpheline ne la jugea pas en possession de cette sage expérience à laquelle pourtant elle sentait le besoin de recourir. Un confident de son sexe eût mieux convenu à sa timidité; mais le comte de Saint-Méran était dans sa pensée au moins le frère de son père. Il était naturel qu'elle le préférât à tout autre.
Elle entra chez lui , la lettre de Silfrid à la main.
Invitée à s'asseoir auprès du foyer dans lequel pétillait un feu de hêtre, elle s'exprima d'abord avec quelqu'embarras et les yeux baissés; les levant ensuite sur son oncle et encouragée par un regard bienveillant , elle s'enhardit. Après avoir exposé, non sans rougir plus d'une fois,
les obligations qui l'attachaient au jeune Silfrid, après avoir raconté avec une pleine franchise ce qui s'était passé clans la soirée de leurs adieux, elle présenta la lettre à M. de Saint-Méran , qui , avant d'en prendre connaissance , en remarqua la longueur.
— « Mon cher oncle, lui répondit Berthe , elle m'a semblé assez courte et j'ai mis bien peu de temps à la lire.. Il est vrai que j'en connais l'écriture ! »
— « Il m'en faudra davantage, à moi qui ne la connais pas , » reprit le comte en souriant.
Il commença par ia parcourir assez rapidement. De degrés en degrés son attention s'accrut et les pages en se succédant restèrent plus long-temps sous ses yenx. Pendant qu'il se livrait à cette lecture, Berthe étudiait, avec anxiété, les diverses impressions qui pouvaient se manifester sur son visage. Bien que peu caractérisées (car les personnes rompues au commerce social ne donnent guère de prise à l'observation), celles-ci n'échappaient pas aux regards de l'orpheline. Dans ces signes fugitifs, ils cherchaient une destinée tout entière; ils demandaient déjà compte de tout un avenir. Après plusieurs minutes d'attente, M. de Saint-Méran rendit la lettre
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à sa nièce et se contenta de lui dire froidement : « Berthe, étes-vous sûre de l'aimer ? »
Surprise d'abord par cette question imprévue, Berthe se tut un moment. Ensuite elle répondit sans la moindre hésitation :
— «Si je l'aime! 6 mon oncle, c'est le meilleur des êtres. Depuis trois ans surtout, il m'a consacré toutes les journées qu'il lui a été permis de passer à Roziéres. Une femme ne peut qu'être heureuse avec lui; il est naturellement mélancolique, mais sa mélancolie me plaît, car elle est toujours accompagnée de douceur et de bonté; son instruction étonne son oncle lui même : comment ne l'aimerais-je pas ? il est chéri de tout ce qui respire à Rosières I »
— «Berthe, reprit le comte, vous êtes bien jeune et vous vous èies trop hâtée de disposer de votre cœur. »
— « O mon Dieu , dit l'orpheline avec un accent de vérité, jusqu'au jour où vous eûtes la bonté de me réclamer, j'ignorais qu'il ne m'appartenait plus. i>
— « Quand vous avez envoyé de vos cheveux à Silfrid, avez-vous senti tout ce qu'il y avait d'important dans un pareil don ? il l'a bien connu ,
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lui, puisque, dans sa loyauté, il offre de vous les rendre, m
— «Oh! répliqiia-t-elle , à moins que vous ne l'exigiez, je ne les lui redemanderai pas ! je ne les lui ai donnés que par ce que je savais que, de tout ce dont je pouvais disposer, c'était l'objet qui lui ferait le plus de plaisir. »
— « Depuis que vous êtes à Paris, continua M. de Saint-Méran après une légère pause, vous avez rencontré, chez moi et dans les cercles où vous avez accompagné votre tante, des jeunes gens qui appartiennent à des familles d'une haute distinction. J'en connais qui ont déjà des vues sur vous : prenez garde, ma jolie nièce, d'avoir à regretter, quelque jour, un établissement plus avantageux. Je ne vous cacherai pas que des propositions brillantes m'ont été déjà adressées. »
— « Mon excellent oncle me permettra de m'étonner que l'on ait eu des vues sur moi sans me connaîlre.Ce serait donc un calcul auquel je serais personnellement étrangère, tandis que Silfrid , bien gratuitement m'a donné des soins. J'étais orpheline, et il s'est attaché à moi; j'étais sans instruction, et c'est grâce à lui que j'ai eu le bon-
heur de ne pas trop vous déplaire. Si mon éducation s'achève dans les entretiens auxquels vous avez la bonté de m'adraettre ici, dans ce cabinet , n'est-ce pas encore à lui que j'en suis redevable? Mon cher oncle , votre volonté sera ma loi : mais croyez-vous que mon union avec l'un de ces jeunes gens, dont vous me parliez lout-àl'heure, me rendît heureuse? Je sens que je ne leur conviens pas plus qu'ils ne me conviennent.»
— « Quoi , tous, Berthe ! »
— « Je le crains, mon oncle. Je ne me permettrai pas de les passer en revue , un à un , devant vous. Quand le sujet seul prête à la satire, je serais désolée que mon oncle me crût l'esprit satirique; mais parés commes des femmes, ces jeunes gentilshommes portent le front haut comme des princes. Ils ont une langue que je ne comprends pas (i), et tirés du cercle de leurs futilités, ils seraient incapables d'un entretien sérieux... »
— « C'est assez, ma chère Berthe, poursuivit le comte en soupirant , ils ne plaisent que trop à d'autres... Vous n'appartenez pas à la même
(t^Berthe l'iiit probablement allusion au persiflUige introduit uaiis la Laute société de l'époque à laquelle ces méa.oires se rapparient.
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classe de la société que votre jeune et intéressant ami , sa naissance devait le tenir éloigné de vous ; mais vos destinées vous ont rapprochés, et je ne me dissimule pas que vous lui avez des obligations. Sa lettre parle pour lui; les sentiments en valent encore mieux que le style, qui est pourtant ferme et peu commun. Je le crois capable d'avancer rapidement dans la carrière dont il fera choix, pour peu qu'on lui tende la main; la mienne ne lui manquera pas. L'essentiel est d'obtenir l'agrément de votre tante ; car je répugnerais non à ce que , sans être trop difficile, on pourait regarder comme une mésalliance, mais à un mariage contracté sous les yeux méuie de la comtesse de Saint-Méran , avec son improbation et après un séjour prolongé dans rhotel qu'elle habite. Vous n'avez pas été appelée chez elle pour la braver. C'est donc à vous, Berthe,de mériter, de sa part, un attachement qui puisse aplanir les obstacles opposés à votre union. Jeunes l'un et l'autre, vous en avez tout le temps, et , comme vous êtes entrée franchement avec moi dans le détail de vos amours , j'userai volontiers du mot que vous adressâtes à l'honnête Silfrid , le jour de mon arrivée à Rozières et je vous dirai à mon tour : « Attendez. »
« Puis-je lui répondre? » demanda Berthe, dans les yeux de laquelle brillait un éclair de joie.
— «Oui, reprit le comte, et dites-lui que quand il fera le voyage de Paris , nous le verrons avec plaisir à l'hôtel. L'instituteur honnête et vertueux de notre Berthe sera toujours le bienvenu chez nous... Jusqu'à nouvel ordre, vous pouvez vous dispenser d'entretenir la comtesse de notre conversation. »
— «Mon oncle me permettra-t-il d'en parler dans la lettre que je vais écrire à Rozières?»
— «Oui, pourvu que vous y mettiez de l'exactitude. Rien de plus , rien de moins ! Mon enfant, je m'en rapporte à votre discrétion. Je veux vous voir heureuse , Berthe , plus heureuse que ne l'a été votre père. .. Vous saurez un jour que , comme votre protecteur naturel, j'ai des ménagements à garder. Sur toutes choses , tâchez de vous concilier l'amitié de votre tante! Vous avez la mienne. »
Berthe reconnaissante se laissa glisser jusqu'à terre, et colla ses lèvres sur les mains de son oncle, qui, l'élevant à sa hauteur, lui donna au front de un ces baisers qui semblent un vol fait à la nature. Devenu le confident de sa fille, il se I. 12
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sentait conquispar l'ingénuité de cette jeune personne, dont, à bien dire, l'attachement n'était pas mal placé. Au moins aux yeux du comte il y avait ici absence complète de séduction.
La réponse de mademoiselle de Saint-Méran au jeune Silfrid, contint à peu près textuellement ce que l'on vient de lire. A ce récit, qui, sous sa plume, s'embellit encore de quelques détails gracieux, elle ajouta les lignes suivantes :
« ...Vous le voyez, mon ami, le bonheur que nous promettait une continuation de séjour à Rozières, peut se réaliser ailleurs. Pourquoi donc continuer à vous nourrir dépensées Iristes? pourquoi douter de moi, du Ciel et de vous-même? Mon oncle ne connaît de vous que votre lettre, et le peu que je lui ai dit : il vous a cependant mis à votre valeur. Sachez toutefois, que si certaines pages de cette lettre ont été pour moi pleines de charmes , il en est d'autres qui m'ont affligée. J'en ai comparé l'ensemble aux fruits de ce pommier, greffé par le père Harriot , sur le coteau qui domine sa grande prairie; quoiqu'ils laissent dans la bouche un goût légèrement amer, leur eau douce et abondante étanche assez bien la soif : aussi la récolte des blés ne s'achève jamais, sans que l'arbre qui les porte ne soit dépouillé. Votre mémoire, Silfrid , peut vous dire que ce
n'est pas toujours impunément qu'il s'est trouvé sur notre passage : eh bien , votre silence a été long ; ma soif était ardente; vous m'avez désaltérée comme si nous avions été encore à Rozières, et il m'en est resté au palais un léger goût d'amertume. Réglons nos comptes ; à votre tour vous écouterez ma plainte.
« Quand vous m'entretenez, avec un accent de profondedouleur, de la vie du prêtrede campagne, comme pouvant devenir la vôtre, des hommages dont vous me croyez entourée, et qui effectivement déjà m'importunent; quand, sous le nom de mademoiselle de Saint-Méran , vous semblez me chasser de votre cœur, ne demandant qu'un soti venir de Berthe, comme si ces deux personnes pouvaient êtres séparées; enfin, quand me plaçant au milieu des fêtes et des plaisirs de la capitale , vous me taxez d'une dure indifférence pour ce qui se passe à Rozières depuis mon départ , oui, je suis alors mécontente de vous, Silfrid! 3'ai pleuré , je vous ai accusé, je me suis dit ou que vous me connaissiez mal, ou que, par une adresse peu digne de votre caractère, vous aviez recours à des reproches immérités pour obtenir de mon amour-propre la confirmation d'un sentiment dont vous n'êtes pas moins redevable à
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mon estime, qu'à la plus tendre reconnaisF^ance. a Oui, j'ai pleuré, quand vous m'avez menacée de détacher mes cheveux du reliquaire, pour me les renvoyer à Paris! mais je vous pardonne ce mouvement , d'abord en ce qu'il a de généreux, puisque Berthe devant vous rester toujours chère, je vous voyais priant encore pour moi au pied de l'autel ; je vous le pardonne ensuite, parce que mes yeux, fixés sur le visage de mon oncle, pendant le temps donné par lui à la lecture de votre lettre, m'ont appris qu'il n'avait pas été insensible à un attachement aussi désintéressé. Quoiqu'il se tînt sur la réserve , une légère altération de ses traits a trahi son émotion. Parce passage, vous avez trouvé la route de son cœur; comment le mien vous serait-il
fermé? Ainsi , vous êtes absous de ce dernier
grief et il n'entrera pas en ligne de compte... Mais pourquoi dater votre lettre du jour des Morts ? Votre intention a-t-elle été de m'attrister, en m'en voyant de loin vos sinistres, augures ? Ne m'avez-vous pas dit vous-même que la religion des femmes sera toujours un peu superstitieuse ? dèslors, avec elles, les rapprochements fâcheux doivent être évités, ne fût-ce que par courtoisie. M II faut être juste, Silfrid , avec son ami
comme avec ses ennemis, si on a le malheur d'avoir des ennemis : lorsque vous avez rappelé à ma mémoire des études dont je voyais arriver l'heure avec plaisir, nos charmantes lectures sur la pente des coteaux ombragés et les hymnes que nous avons chantés ensemble à l'église; je ne vous cacherai pas que j'ai été délicieusement émue par ces souvenirs. Il n'en est pas un seul , quoi qu'on dise, que je consente jamais à effacer du registre de mes jours. En lisant dans vos deux dernières pages, les regrets qui me sont accordés par la famille à laquelle j'ai appartenu , les bons souhaits des habitants de Rozières, ceux de leur vénérable curé, le salut du pâtre à votre approche et jusqu'aux stations de la pauvre Thisbé à la porte de ma chambre, j'ai peut-être pleuré encore, Silfrid; mais ces pleurslà ne font pas de mal; et certainement si vous aviez été près de moi, ou je me trompe fort , ou vous eussiez vu en même temps le sourire sur mes lèvres.
« Ma bonne , mon excellente nourrice ne peut donc s'accoutumer à mon absence! que vos visites adoucissent au moins sa peine! ne la grondez pas trop , Silfrid ; vous ne la consoleriez pas et vous m'affligeriez moi-même. Vous ne préten-
cirez pas être seul à prendre intérêt à moi. Voudriez-vous que je n'eusse d'autre ami que vous sur la terre? je ne saurais le croire; non, vous ne serez jamais égoïste dans vos attachements! promettez-le à votre élève qui ne se fâche pas de n'être point seule à vous aimer.
« Je vous ai déjà dit que mon oncle, qui est pour moi la bonté même , vous invite à venir nous voir à Paris. Vous avez textuellement ses paroles. A cette occasion , j'ai hasardé, avec ma tante, quelques mots sur vous. Je vous proleste que je n'en ai pas dit trop de mal. Comme de raison, j'y ai mis quelque réserve, car les deux époux ne se ressemblent pas. Espérons que vous serez bien vu, bien reçu. Quant à moi, je puis vous assurer qu'il n'y a pas si loin , de la rue de l'Université au presbytère de Rozières, que vous le prétendez. Je l'avoue, ce que l'on nomme ici des compliments, pleut à mes côtés. En bonne justice, il vous en reviendrait la meilleure part. Si la petite villageoise de Sept-Monts n'a pas l'air trop dépaysée dans la superbe capitale de la France , à qui en est-elle redevable ?
a Le luxe m'environne, il me poursuit même, il m'obsède ; mais il ne me cause pas les éhlouissements que sans doute vous craindriez moins
pour moi, si son éclat n'avait des reflets assez prolongés pour importuner vos yeux. Maladroite que je suis! j'oubliais que je viens d'effacer les distances; ainsi les rayons de ma gloire ont pu arriver jusqu'à vous, et mon ironie n'a plus de sel. Vos torts envers l'orpheline de la ferme Harriot n'en méritent pas moins une punition. En manière de pénitence, elle vous ordonne d'aller saluer avant votre départ, la nymphe du ruisseau qui sépare Sept-Monts de Rozières , de marcher ensuite vers la prairie semée de crocus gris-delin, et de vous asseoir au pied du saule qui nous servait d'abri, pour y lire encore une fois, tout seul si vous le pouvez , la charmante idylle de Gessner intitulée G/icèr-e, à moins que vous ne préfériez celle de Palémon. Ce sont celles-là que nous lisions ensemble pendant que le vent soufflait, et vous avez oublié que c'était moi qui tournais la page.
« Non, je ne fermerai pas cette bien longue lettre, sans y ajouter un feuillet. Un jour de retard , cinquante lignes de plus; j'espère que vous trouverez la compensation satisfaisante. O mon ami, que les livres sont peu de chose, quand ils ne sont pas dictés par un sentiment de vertu ! Mais aussi quel charme ils acquièrent,
quand ils sont écrits sous cette noble inspiration! Mon oncle, hier au soir, en a mis un entre mes mains qui, à bien d'autres mérites de moindre valeur, joint celui-là. Comme il m'a émue! comme il m'a attendrie sur le sort des êtres qu'un art admirable seul aurait pu grouper, alors même que le petit nombre d'événements dont leur vie innocente se compose , aurait été sans réalité. Mais j'aime à croire à cette réalité. Je ne la contesterai jamais. Il m'en coûterait trop de retrancher du cercle bien étroit de mes connaissances les plus intimes, les douces créatures qui viennent dy prendre place. Essaierai-je de vous donner une idée de cet ouvrage, d'après les irapressions qu'il m'a laissées, avec le soin toutefois de ne lui rien enlever du mystérieux intérêt que je serais fâchée de dérober à votre propre lecture ? Pourquoi pas ?
«Représentez-vous, mon bon ami, un site pittoresque bordé d'arbres aux têtes touffues et de montagnes azurées, du côté de l'horizon, vers lequel il s'élève en amphithéâtre; de l'autre, placez à ses pieds l'immense Océan , dont les vagues, avec un bruit mélancolique viennent expirer sur la grève. Ce site aura des rochers , de verts vallons et des collines. Dans l'une des gor-
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ges, ombragées de quelques plantes à l'usage de l'homme, bâtissez deux cabanes, sous le toit desquelles auront trouvé un abri des êtres bons et compatissants, car ils sont instruits à l'école du malheur ; se convenant parfaitement entre eux, car ils sentent le besoin de s'unir pour mieux résister aux peines de la vie. Animez ce paysage de la présence de quelques animaux servant à la nourriture ou à la garde de ces deux familles. Nous assistons au berceau de leur établissement, c'est pour elles la naissance d'un beau jour ; le contentement et la paix de l'âme, biens préférables à la joie bruyante , les rendent heureuses. Peu fortunées, elles viennent en aide à d'autres encore plus maltraitées du sort. Pauvres, elles ont le secret de se faire riches, pour consoler des souffrances qui ne peuvent les atteindre. Leurs jours s'écoulent, purs comme l'eau de la source qui étanche leur soif; elles bénissent le Ciel du peu qu'il leur accorde; elles sont bénies pour le peu qu'elles donnent, et dont la bonté qui accompagne le bienfait décuple le prix.
t Nous avançons dans le jour, comme dans leurs annales. Parvenu au zénith, le soleil enveloppe le paysage d'une chaude vapeur. La vie y semble un moment suspendue ; ce repos a quel-
que chose d'imposant. Mais bientôt un point noir paraît à l'horizon, le ciel s'obscurcit, l'air devient pesant , il suffit à peine à la respiration ; les ténèbres devancent l'heure du soir, et la nature entière qui se sent menacée, attend dans le silence. L'instinct des animaux ne les a point trompés : une tempête s'annonce, elle éclate; la mer agitée se promet des naufrages, la foudre en sillonne les abîmes de ses feux, le glas funèbre tinte à l'église prochaine, dont les sons vous arrivent portés sur les ailes de l'ouragan. Il ne reste plus que les débris des cabanes; encore la tempête les a-t-elle en majeure partie dispersés. Leurs tristes habitants eux-mêmes ont disparu, sans doute pour être appelés à une vie meilleure; car le Ciel est équitable, et, s'il comprend le juste dans un grand désastre, c'est pour l'en faire sortir avec gloire après que , comme un autre Lazare, il aura secoué la poussière de son linceul.
«Des semaines, des mois se sont écoulés depuis cette tourmente : vous vous trouvez dans le cimetière d'une église, en face de trois tombes. Le squelette d'un chien gitsur l'une d'elles ; tout est fini; mais vous avez été saisi par une lecture ravissante. Ce sera pour vous Paul et Virginie [y). (4) C'est précisément vers la fio de l'année 4788 que Ber-
Avec l'agrément de mon oncle, je vous envoie le quatrième volume des Etudes de la nature qui contient cette touchante histoire. Il vient de paraître, humide de la presse : il l'est aussi de mes larmes. Gardez-le. Après l'avoir lu, vous aurez à me pardonner ma faible esquisse. Je me serais reproché d'essayer plus et d'avoir la prétention d'entrer avec vous dans les détails de cette admirable composition. Je vous blâmerais vousmême, mon ami , tout mon maître que vous êtes, d'oser davantage ! Devant de pareils tableaux , quelle copie ne pâlirait pas ? Que le fait principal soit vrai, ou non, il n'importe. L'écrivain l'aurait-il inventé, le cœur dirait encore qu'il n'a pas menti.
« Non , Silfrid , ce n'est pas Gessner , que vous irez lire au pied du saule ; ce n'est ni Palénion^ ni Gà'cère, que nous savons par cœur,dont vous aurez à vous occuper. Vous êtes en possession de l'œuvre de M. de Saint-Pierre, je serai près de vous; comme autrefois vous tiendrez le livre, nous lirons ensemble et je tournerai encore la page. Vous dites que vous m'aimez : vous croirez donc à ma présence! Sachez qu'il est des mo-
nardio de Saint-Pierre publia, pour la première fois, son roman de Paul et Virginie.
ments où je ne doute pas de la vôtre. Adieir, trois fois, adieu !
De Paris le 22 novembre 1788.
«Berthe de Sa.int-M^ran. »
Silfrid ne manqua de répondre à cette lettre : mais au lieu de placer à présent cette continuation de correspondance sous les yeux du lecteur, nous préférons lui apprendre ce qui se passe à l'hôtel de la rue de l'Université et dans quelques autres demeures fréquentées par ses nobles habitants.