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SUCCÈS DE SOCIÉTÉ, LES PRÉTEND A>'T

Avant l'arrivée de Berthe à Paris, mais surtout avant la mort de son jeune frère , la vie d'intérieur était presque nulle à l'hôtel de Saint-Méran. Emportée dans un tourbillon de plaisirs, pour s'y montrer avec plus d'éclat, la comtesse visitait chaque matin les magasins de modes , essayait des robes ou des chapeaux , changeait quelques parties de son ameublement quand elles avaient

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plus d'un an de date, se promenait en calèche au bois de Boulogne, ou allait à la recherche de quelques baisers bien tendres , chez des bonnes amies qu'elle avait déchirées la veille et qui devaient le lui rendre le lendemain. Le soir, elle volait à un bal ou à l'Opéra, à un souper ou à une comédie de société, dans laquelle par pure complaisance elle avait accepté un rôle, joué bientôt par amour-propre. De temps à autre, un cours de chimie ou d'électricité l'attirait chez le physicien Charles (r). Là elle pouvait rencontrer quelques-uns de ces jeunes seigneurs en possession de consacrer de leur suffrage une mode, d'en marquer la durée ou d'en prédire la chute. Bien qu'eux-mêmes affectassent de courir , le matin, dans un désordre de toilette qualifié du nom de chenille, l'oracle, à peine sorti de leur bouche, était accepté par des femmes qui aspiraient à une célébrité de quelques semaines.

Il était rare que la comtesse n'eût, dans sa voiture, un de ces étourdis, serviteur désintéressé, ou non , de ses caprices , qu'elle avait enlevé à une rivale ou qu'on lui disputait, et dont le couvert figurait à sa table entre ceux de certains

(1) Ce profeiseur tenait alors son cabinet de physique expérimentale sur la place Vendôme.

convives d'habitude. Le moment du repas était à peu près le seul du jour , où les deux époux eussent l'espoir de se rencontrer. Le comte, antipathique à ce genre d'existence , s'était assuré d'un petit nombre d'amis d'un caractère plus sérieux et de quelques virtuoses qui se rendaient volontiers à ses invitations; de sorte que la société qui se rassemblait chaque soir à l'hôtel de Saint-Méran , dans son mélange , contrastait avec elle-même d'une manière assez frappante. Ce train de maison était dispendieux, deux voitures montées : deux appartements meublés dans le dernier goût, une table délicatement servie, un nombreux domestique, exigeaient des déboursés considérables. A défaut de l'accord des conjoints l'union de leurs grandes fortunes suffisait à tout. Il est vrai que le comte, qui ne jouait ni n'entretenait de danseuse, se passait encore d'intendant. Ami des lettres et des arts, connaisseur en tableaux et en estampes, il était plus sédentaire que la comtesse , à laquelle il avait cru devoir des conseils mal reçus sur sa conduite dissipée. Aucun éclat pourtant n'avait eu lieu dans ce ménage. On gardait, de part et d'autre, des tempéraments, par suite de ce respect de soimême qui chez les personnes haut placées tient

lieu de bonnes mœurs , après avoir survécu aux affections. Dans cette absence complète de bonheur domestique, il était des moments où le comte se voyait réduit à une solitude presque absolue. Ne pouvant livrer sa vie tout entière à des étrangers, il recourait à ses livres; mais si les livres font quelquefois prendre en patience les coups du soit, ils sont impuissants à guérir les plaies de l'âme, lorsqu'on entend chaque soir, sous ses croisées, les pas retentissants, ou la voix de l'être qui les irrite au lieu d'en calmer la douleur. Aussi le traité scientifique , comme la brochure nouvelle , tombait souvent des mains du malheureux Arthur, plongé dans un abattement qui n'était pas sans influence sur sa santé.

Le séjour de Berthe à l'hôtel commença par en modifier les habitudes. D'abord il dut rapprocher les deux époux en leur créant un intérêt commun ; car ce n'est pas à tort que l'Ecriture a vu dans la fécondité des mariages une bénédiction du Ciel. On serait bien souvent en droit d'attribuer la paix de bien des familles à la présence d'enfants, devant lesquels expirent toutes les petites susceptibilités d'une femme et de son mari. Par la même raison, on serait fondé à dire que, dans toute union stérile où il existe une conti-

nuité de bonne intelligence, celle-ci fait l'éloge au moins de l'un des époux et souvent de tous deux. Nous remarquerons encore d'autres avantages qui résultèrent de l'arrivée, dans cette maison, d'une jeune personne d'un caractère déjà formé et d'un esprit supérieur à ce que l'on pouvait attendre de son éducation première. Elle y était non-seulement une diversion, mais un tiers conciliateur. Si elle accompagnait souvent sa mère dans ses courses du matin, elle retenait également au logis tantôt la comtesse, tantôt le comte, quelquefois tous deux, pendant les leçons qu'elle prenait en leur présence toujours avec un véritable succès, surtout en ce qui concernait la musique vocale. Après le dîner on restait plus tard et moins rarement à l'hôtel; on y recevait plus de monde, et comme les véritables matinées ( celles que le soleil marque par son point de station au zénith) appartenaient presqu'entières à l'orpheline, elle les partageait ordinairement entre les études qui flattaient le mieux son goût et le cabinet de son oncle, vers lequel elle se sentait sympathiquement attirée. Elle y gagnait en instruction, le comte en courage. Se voyant chéri de Berthe , le comte s'y attachait de plus en plus; ce lui était une douce satisfaction

de Communiquer en quelques heures à sa fille des connaissances qu'il avait lentement acquises ; il ne semait point avec épargne, et la terre à laquelle il confiait le grain ne demandait qu'à produire.

Aussi quelques semaines s'étaient à peine écou" îées, qu'un changement notable s'effectua dans le personnel de Berthe. D'un côté de l'hôtel, elle prenait chez sa mère des leçons d'une élégance qu'elle avait le bon sens de ne pas exagérer; de l'autre elle fortifiait sa raison, et ornait son esprit, sans y déraciner ces principes de morale religieuse, dont elle devait le germe au séjour de Rozières. S'il lui était resté plusieurs choses à apprendre en quittant cette habitation modeste, au moins elle n'avait eu rien à oublier. Les fondements jetés étaient solides; on pouvait y bâtir sans crainte d'éboulement. Le tracé de l'édifice qu'on devait y asseoir était régulier, il ne fallait que le suivre avec la faculté de l'embellir, mais aussi avec l'altention de ne pas altérer la pureté primitive de ses lignes. C'est à quoi le comte eut égard , et il sut en l'achevant respecter un noble ouvrage.

Déjà mademoiselle de Saint-Méran avait fixé les regards des principaux habitués de l'hôtel. La différence prononcée dans leiirs vues et dans 1. 13

leurs caractères ne les avait point empêchés de rendre hommage, les uns à des charmes que rehaussait l'éclat d'une immense fortune en perspective, les autres à un esprit naturel accompagné d'un jugement droit, et qui, avec une liberté de saillies souvent très-expressives, laissait entrevoir dans ses plus grandes hardiesses l'empreinte d'une belle âme.

Parmi les hommes que captiva cette variété de mérites rarement réunis, il en est deux que nous devons distinguer. Le premier, le marquis de Fernaze, encore jeune, recherché dans ses manières, arbitre suprême en fait de modes, séducteur avec hardiesse, à demi ruiné quoiqu'il étalât un luxe de chevaux, de jockeys et de voitures dont ses fournisseurs commençaient à se lasser, appartenait au cercle privé de la comtesse. Il passait même pour être retenu près d'elle par des liens qu'il lui eût été difticile de rompre. Aussi les compliments qu'il adressait à Berthe devant témoins , avaient une apparence dégagée et légèrement ironique, dont l'amour-propre de madame de Saint-Méran ne pouvait s'alarmer. On eût dit une dette à laquelle il ne semblait faire honneur que par manière d'acquit, tandis que, loin des regards de la comtesse, il ne né-

gîigeait aucune occasion de jouer le rôle de l'amant le plus passionné. Dans ce dernier cas, l'insignifiance de ses propos se transformait en un langage auquel il essayait de donner une couleur de sentiment; il gémissait sur les mécomptes d'une vie qui se consume en projets ambitieux, et célébrait d'un ton faux les charmes trop méconnus d'une félicité domestique. A l'en croire, le séjour d'une campagne du cercle de laquelle on aurait banni tout aspect de misère, lui conviendrait parfaitement, et il devenait presque moral, pour s'assurer, par un large supplément de fortune, les moyens de continuer à marcher dans une carrière de profonde immoralité. Importunée de cette recherche presque mystérieuse, Berthe n'avait pas besoin du souvenir de Silfrid pour s'en défendre. Elle lui opposa une froide réserve, avec l'attention d'éviter toute conversation particulière. Dès le premier moment, son coup-d'œil avait pénétré sous l'écorce , et y avait discerné le mensonge ; car si l'homme du monde se laisse aller quelquefois à de pareilles déceptions, plus souvent encore leur échappent les personnes dont le tact naturel n'a pas étéémoussé par le frottement social. Accoutumées à une vie de vérité, le faux les frappe

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à l'instant où il se montre , et il les mécontente, car de sa nature il leur est antipathique.

Le second adorateur de l'orpheline, à supposer que l'on puisse frapper de cette dénomination un homme de bien, d'un âge mûr, d'un grand sens, d'un extérieur modeste quoique digne, était le baron de Clairvaux. Il appartenait à la société du comte. Parvenu à sa quarantième année, et au-delà, disait-on, veuf sans enfants d'une épouse qu'il avait aussi estimée que tendrement chérie, et dont l'image lui était toujours présente, après dix ans de regrets, il avait cru en revoir les traits caractéristiques dans mademoiselle de Saint-Méran. N'ayant aucune prétention sur son cœur, il se plaisait à se trouver près d'elle; fréquentait plus souvent l'hôtel depuis qu'elle l'habitait ; quand un fauteuil était vacant à ses côtés, ne le laissait pas long-temps vide, et aimait à l'entretenir sur des sujets qui valaient la peine de quelques réflexions, ou qui au moins devaient y conduire. Parfois , il lui parlait de luimême, de la vertueuse amabilité de la compagne qu'il avait perdue , du bonheur dont il avait joui et dont un trépas prématuré avait interrompu le cours. Chez la plupart des femmes , et surtout cie celles qui bientôt allaientexpier d'une manière

déplorable les torts de leur siècle, ce n'eut pas été une puissante lettre de recommandation : c'était un litre à la confiance de Berthe, sans que celleci allât au-delà de l'intérêt accordé à des qualités dignes d'estime et à des peines que l'on ne peut s'empêcher de plaindre. Aussi mademoiselle de Saint-Méran prenait volontiers son bras à la promenade. Chemin faisant, Rozières n'était point oublié ; on en parlait avec complaisance, on était écouté avec attention. L'homme de cour prenait en amitié un mince hameau. Ses questions , toujoui^ discrètes, recevaient des réponses où la propriété du mot relevait la candeur de la pensée et donnait de la grâce aux images. Il était le seul avec lequel on s'entretînt des années passées à la ferme Harriot,le seul devant lequel on prononçât quelquefois le nom de Silfrid. Au bout de deux mois, l'orpheline et le baron de Clairvaux étaient de vieilles connaissances l'un pour l'autre. Le comte en faisait des compliments à sa nièce qui les acceptait avec un sourire , au baron qui ne s'en défendait pas davantage. Ce dernier disait, de mademoiselle de Saint-Méran, à son ami : « C'est « un églantier qui a conservé quelques-unes de « ses épines, mais sur lequel l'art et la nature « ont fait croître une charmante rose. » Et Ber-

tlî(î tlisait do lui à son tour : « C'est un beau jonc « des Indes à pomme d'or; s'il n'est pas souple «comme tant d'autres, on peut au moins s'y « appuyer en toute sûreté, w

Ces deux comparaisons , expression assez fidèle des deux êtres auxquels elles s'appliquaient, prouvaient qu'ils savaient fort bien se juger l'un l'autre. Solide dans ses attachements, le baron louait sans flatterie et blâmait sans molle condescendance. Ses arrêts, bien que dictés par un esprit de justice, pouvaient être quelquefois taxés de sévérité. Quant àBerthe, si elle était animée par un propos contre lequel sa conscience réclamât, sa répartie devenait vive ou légèrement railleuse. Le trait partait, et quoique enveloppé de douces paroles , il n'en perçait pas moins. Tout en promenant la main sur une piqûre qui n'avait rien de venimeux, on ne pouvait s'empêcher d'en aimer l'auteur. A Rozières , cette facilité de réplique avait peu trouvé à s'exercer ; à Paris, elle se produisit plus souvent. Voilà comment l'abeille laisse, tous les jours, le villageois inoffensif se promener autour de sa ruche : mais qu'un visage inconnu vienne à l'inquiéter, elle retrouve à l'instant son aiguillon.

Quant aux autres soupirants qui se pressaient

sur les pas de Torpheline, leur insignifiance, quoique soutenue d'une riche fatuité, nous interdit de leur accorder une mention particulière.

Madame de Saint-Méran présenta sa fille dans plusieurs maisons avec un orgueil de mère , auquel les motifs ne manquaient pas, mais qui, à son insu, parlait plus haut en certains moments qu'elle ne l'eût souhaité. Ce qui était un doute pour le public, était devenu presque une certitude pour le marquis de Fernaze, auquel souriait la pensée de devenir possesseur des riches domaines dont Berthe serait probablement l'unique héritière. N'ignorant pas que la comtesse, dans son dépit, ne souscrirait point à ses projets de mariage, il n'avait garde de les lui laisser entrevoir. Son ambition avait à naviguer entre deux écueils. Il confia le soin de sa barque à la duplicité qui prit en main le gouvernail. L'insuccès de ses premières tentatives ne le rebuta pas; sa résolution n'en fut que mieux arrêtée; seulement il se reposa sur les conjonctures du soin de marquer l'heure de leur accomplissement. Les délais lui étaient d'aurant moins préjudiciables, qu'aucune rivalité sérieuse ne lui semblait à craindre. La précaution de mettre

mademoiselle Olivier clans ses intérêts, n'était pas à dédaigner; c'est à quoi il résolut de pourvoir. En possession de la lettre de Silfrid vingt fois prise, vingt fois replacée discrètement dans le tiroir de son secrétaire , calculant le temps que la réponse mettrait à parvenir à Soissons, de Soissons à Rozières, assistant à l'heure précise où la longue épître serait sous les yeux de son jeune instituteur, l'y voyant déjà, Berthe était heureuse. Si, depuis son séjour chez ses parent^^^, son teint n'avait plus le même éclat, si son agréable embonpoint avait légèrement souffert d'une application trop soutenue à l'étude, et de plusieurs veilles prolongées dans la nuit à côté de sa tante, sa beauté n'y avait rien perdu. Au contraire, sa taille s'était dégagée; ses mains avaient encore blanchi; ses traits avaient gagné en finesse et sa carnation en douces nuances. L'action , bien que peu sensible , d'un soleil ardent y avait disparu. Son regard se voilait moins souvent, mais avec plus de grâces. Sa pudeur, en cessant d'être uniquement de l'instinct, n'en était pas moins touchante; naguère sans le savoir, elle demandait du respect aux honnêtes gens; maintenant elle l'imposait aux plus téméraires.

Depuis que Silfrid lui avait écrit, et qu'elle

avait rendu M. de Saint-Méran dépositaire de son secret, elle avait redoublé d'attentions pour la comtesse. Auparavant elle n'était que soumise par position, elle devint tendre par amour. Pour la première fois peut-être, elle mit de l'avenir dans sa pensée. Aucuns soins ne lui coûtaient, aucune occupation ne lui était pénible. Madame de Saint-Méran souhaita que Berthe chantât un morceau d'une exécution très-difficile, dans un concert annoncé chez la comtesse Jules-de-Polignac, concert que le comte d'Artois devait honorer de su présence. C'était une ariette notée nouvellement par Daleyrac , pour le gozier de mademoiselle Renaud d'aînée; et Berthe ne recula pas devant cette étude ingrate à laquelle elle se prépara, d'abord en s'appliquant à saisir le chant de l'actrice, ensuite en s'exerçant, pendant plusieurs jours, près de son oncle qui voulut bien lui donner des conseils. Cependant rien ne lui répugnait davantage que de savoir sa voix promise, comme un spectacle à l'élite de la société parisienne. S'il ne s'était pas agi de plaire à une parente devenue presque l'arbitre de son sort, jamais sa volonté ne se fût abaissée à une pareille condescendance. D'ailleurs cette ariette n'était nullement de son goût.

Aux compositions de Daleyrac , elle préférait celles de Grétry, qui avait plus de naturel et moins de papillotage dans sa musique; à Grétry lui-même, Gluck, qui écrivait la sienne souvent avec son âme, et quelquefois avec du génie.

Silfrid, sans prévoir les sacrifices que sa jeune amie aurait à s'imposer, ne se dissimulait pas la distance sociale qui depuis deux grands mois le séparait de Bertlie. Retenu à Rozières par le soin de sa santé à laquelle le départ de sa fiancée avait porté un coup cruel, il puisait quelques forces avec un espoir assez faible de succès, dans les lignes que la main de l'orpheline traçait pour lui. Des lettres et des réponses s'étaient succédé les unes aux autres. Nous transcrirons ici les dernières pages de Berthe, auxquelles l'honnête jeune homme répliqua par celles que nous ferons connaître plus tard. C'est ainsi que la situation de tous les deux s'établira nettement devant le lecteur.

De la rue de l'Université, le 12 novembre ^ 788.

« .... Croyez-vous, Silfrid, que cette vie me plaise? A bien dire, je ne m'appartiens plus. On dispose de moi comme d'un meuble qu'on place et que l'on déplace à volonté , comme d'un instru-

ment de musique que l'on fait jouer sur tous les tons. J'ai lu dernièrement dans les faits et gestes d'Alexandre, racontés par Plutarque, ces mots atribués à Tincendiaire de Persépolis, et au conquérant des Indes : « O Athéniens, que de maux j'endure pour vous plaire ! » Moi qui, je l'espère, n'incendierai pas seulement une cabane, moi qui de toutes mes conquêtes ne souhaite conserver que celle de votre cœur, je serais tentée de dire aussi : « O ma tante , que de peines je me donne, » que de répugnances je surmonte, pour me ren- » dre votre volonté favorable ! »

« Qu'attendait donc d'Athènes le héros Macédonien ? je vous le demande. Que par grâce on parlât de lui au Pœcile, que sous les Propylées on suivît sa marche aventureuse à travers les déserts de Lybie! En vérité, Silfrid, je crois notre but plus raisonnable. Si je ne vous attendais pas à Paris, mon unique ambition serait de retourner à Rozières. Préparer notre rapprochement, tel est le premier de mes désirs, et voilà ce qui m'encourage à étudier la terrible musique de Daleyrac. Encore s'il s'agissait de l'une de ses romances, genre dont il a ramené le goût avec assez de succès, ma tâche me paraîtrait moins ingrate! Cependant ne me plaignez pas

20i UNE FIN DE SIÈCLE.

trop, mon ami. Ne travaillé-je pas autant pour moi que pour vous? Mon oncle, sans que nous ayons l'air de nous entendre, me seconde de son mieux. Je lui ai montré toutes vos lettres, et je crois qu'elles ne vous ont rien fait perdre dans son estime. C'est un excellent homme, un homme selon votre cœur et le mien, Silfrid ! serait-il mon père, je ne pourrais lui demander plus de complaisance et de tendresse. Son épouse ne se déplaît pas trop avec moi. Le soir, elle reste plus souvent qu'autrefois à l'hôtel ; elle est plus aimable, elle a un ton plus amical avec son mari. Très-souvent ils s'adressent l'un à l'autre la parole par leurs noms de baptême, ce qui étonne toute la maison, et ce qui, pour le dire en passant, ne laisse pas d'ajouter quelque chose à ma considération personnelle. Je m'en réjouis surtout dans le sentiment de leur bonheur. Il m'est agréable de penser que, par ma présence, j'aie pu au moins contribuer à la bonne harmonie d'un ménage.

« Ces détails, je les dois en partie à la loquacité de mademoiselle Olivier que je n'ai garde d'interroger, et à la bonté démon oncle qui me permet quelquefois de lire dans ses pensées les plus secrètes. Voyez s'il n'y aurait pas à en êlre vaine !

Je n'ai pas encore dix-sept ans, et il s'entretient avec moi comme si j'avais votre âge ; il va jusqu'à prétendre que je lui suis devenue nécessaire , que je suis pour lui une société. Quand la comtesse nous laisse seuls à l'hôtel, nous causons ensemble ou nous lisons, sans nous apercevoir de la chute des heures. Nous n'en sommes souvent avertis que par le bruit de la voiture devant laquelle s'ouvie la porte cochère. C'est vous, Silfrid, qui aurez à vous défendre du péché d'orgueil, puisque je suis presqu'entièrement votre ouvrage. La statue n'est-elle pas obligée envers le statuaire, s'il l'a faite belle, s'il lui a donné de l'esprit, s'il a animé ses traits, enfin s'il l'a dotée de quelques moyens de plairePQue serais-je sans vous? Pour devenir humble à mes yeux comme aux vôtres, il me suffirait d'un simple retour sur moi-même et sur mon enfance qui eut le bonheur de fixer un moment vos regards. 11 m'en souviendra toujours : j'avais neuf ans; c'était un samedi au soir. Vous me trouvâtes un livre à la main, assise sous le grand tilleul qui est à l'entrée du village. Ce livre vous appartenait, vous l'aviez oublié depuis plus d'une heure sur le banc voisin ; je le lisais avec une attention que votre approche ne put interrompre. C'était la Mort

dAhel, Quelle fut ma surprise quand levant les yeux, je vous vis devant moi! Je balbutiai des excuses ; je dus rougir, je vous présentai le volume d'une main tremblante; vous me dites alors en souriant avec bonté : « 11 paraît , ma jolie pe- « tite Berlhe, que vous aimez la lecture. Venez « au presbytère tous les dimanches après la messe a et le catéchisme; je vous prêterai des livres et « je vous interrogerai sur les pages que vous au- « rez lues. Gardez toujours celui-ci, puisqu'il « vous plaît, vous m'en rendrez compte à la fin « de la prochaine semaine. »

« Ce sera dès demain , monsieur Silfrid , répon- « dis-je en gardant le volume à ma grande satis- « faction. Je l'achèverai ce soir, ajoutai-je; car je « le préfère beaucoup aux Contes de Perrault, « que ma nourrice m'a rapportés de Soissons et « qui ne sont bons qu'à endormir les enfants au « berceau. »

«Tel fut le commencement de notre connais* sance. La petite liseuse est devenue votre amie, et grâces à vous, elle se trouve être déjà quelque chose dans une société, d'abord fort peu disposée à la traiter avec faveur.

« Nos jeunes gens à la mode nous obsèdent un peu mohis , sans oublier le chemin de l'hôtel ,

quoique mon oncle les traite assez froidement. Le marquis de Feniase est toujours bien accueilli par la comtesse, pour laquelle il a constamment à la bouche des paroles mielleuses. Il l'entoure d'attentions à la sincérité desquelles elle a la bonté de croire. Elle se flatte de posséder son attachement exclusif; si je disais un mot,., mais non , ce n'est pas à moi de donner de pareils avis, on me taxerait d'orgueil , alors que mon seul désir serait de donner une preuve d'amitié. Je n'aime ni n'estime cet homme; il est faux et dissimulé, j'en ai des preuves. Le mensonge est écrit sur son front, c'est assez pour que je le méprise, et pourtant je le crains; car il y a peu de choses hardies ou nuisibles à autrui dont je ne le croie capable, ainsi que son féal chevalier du Piessis, par lui tout fraîchement installé à l'hôtel.

a Je ne vois ici qu'un seul visage du dehors , vers lequel je me sente attirée : c'est le baron de Clairvaux dont je vous parlais dans ma dernière lettre. Aussi rompt-il plus d'une fois des lances avec ces étourdis, quand ils attaquent sans pudeur quelques-uns de ces principes d'ordre sur lesquels repose l'existence des sociétés. Hier encore il leur jetait à la tête les mots suivants :

â08 UNE FIN DE SIÈCLE.

« Messieurs, vous me forceriez de croire en Dieu, « si je n'y étais porté par un sentiment qui a « pour moi force de démonstration; car, sans « cette croyance , rien de ce que vous dites , rien « de ce que vous faites ne me semblerait exce plicable; à de pareilles choses, il faut néces- « sairement un avenir(i) ! »

«Ces paroles m'ont fait frissonner, Silfrid. Elles furent prononcées d'un ton froid, mais tellement sévère que j'ai cru entendre la menace d'une grandre catastrophe. Jugez de l'accueil que je dois aux hommages de ceux qui les ont méritées. Je ne m'étonnerais guère que mon amour* propre, d'abord bien peu ménagé par eux, ne fut pas absolument étranger au jugement que j'en porte. Après n'avoir vu, en moi, qu'une petite campagnarde, dont il serait difficile de faire quelque chose (ce sont leurs expressions pro^ noncées à demi-voix et presqu'àma face), ils me poursuivent de leurs éloges qui m'abaisseraient à mes propres yeux, si je croyais y avoir quelques droits. A les entendre, maintenant je suis la divinité inconnue à laquelle des autels étaient promis. Pour changer en concert de louanges,

(i)Holas, une partie de cet avenir était bien près !

le sarcasme qui était sur leurs lèvres pendant les premiers jours de mon arrivée à Paris, il n'a fallu qu'un peu de voix , un peu de figure et l'œuvre d'une couturière en robe. En vérité, à la manière dont on regarde ma chaussure, je serais peu surprise que mon cordonnier eût à réclamer une partie de cet honneur. Avant de me dénigrer , on n'a pas daigné s'informer de mon caractère; avant de brûler des poignées d'encens devant mon buste, on n'a pas seulement pris la peine de s'avoir si j'étais bonne ou méchante : ceci commence à m'effrayer. Serait-il donc survenu, dans ma personne, quelque fâcheux changement ? Je serais tentée de mal augurer de moimême; c'est un avis qui m'oblige à un peu plus de surveillance sur ma personne.

« Vous avez été malade , très-malade et vous ne me l'avez ni dit, ni fait dire; cela n'est pas bien , Silfrid ! Savez-vous ce qui m'empêche de vous gronder malgré le désir que j'en aurais? le voici : c'est que votre bon cœur, c'est que le chagrin que vous avez ressenti de notre séparation, ont altéré votre santé. Vous n'aviez pas besoin de me l'écrire, pour que j'en fusse certaine. Votre silence a été entendu de Berthe à la mémoire de laquelle votre pâle visage est encore 1. 14

210 tNE FIN DE SIÈCLE.

présent, tel qu'il lui est apparu quand mon oncle et moi nous avons passé auprès de la porte du presbytère! J'ai été affligée de votre souffrance; mais il m'est doux de me savoir ainsi aimée. Venez donc à Paris, ayez foi en vous et n'oubliez pas de vous mettre à votre valeur; car nous sommes d'un pays où l'on prend les gens au mot. La comparaison que j'ai été dans le cas de faire entre mon maître de Rozières et les jeunes gens qui fréquentent l'hôtel, est tout à votre avantage. Absent, vous l'emportez sur eux dans mon esprit : jugez si vous aurez rien à craindre de leur présence! Comptez sur l'appui de mon oncle, je crois que déjà son amitié vous est acquise. Et moi , n'ai-je pas besoin de vous consulter? Que de fois mes yeux ont cherché les vô très, pour les interroger sur les choses étranges dont il m'arrive chaque jour d'être témoin!

« L'hiver est dur, il se prolonge, sans que le froid s'amollise (i). Je vous envoie parce courrier cent écus que vous réclamerez au bureau de la poste , et que vous répartirez suivant les besoins des plus pauvres habitants de Rozières et de Sept-Monts, dont je vous ai laissé la liste.

(1) L'hiver de 1788 à 1789 est depuis un demi siècle le plus rigoureux dont on ait conservé la mémoire.

UNE FIN DE SIÈCLE. 2ll

Nous les avons souvent visités ensemble. En vous voyant, ils croiront me voir. Ils prieront là-bas pour nous, et cela nous portera bonheur ici. Cette somme adoucira les souffrances des plus nécessiteux. Ainsi que nous en sommes convenus , vous prendrez surtout en pitié les vieillards et les enfants. Le commencement de la vie est bien faible, la fin en est bien amère : c'est là qu'il faut être en aide. Je n'ai eu qu'un mot à dire hier sur ce triste sujet, en souhaitant le bonsoir à mon oncle et, ce matin, cet argent s'est trouvé sur ma toilette. En me levant, je n'ai eu d'autre soin à prendre que celui d'envoyer le sac à votre adresse et de baiser la main à laquelle j'en suis redevable. Adieu, mon ami, vous m'avez recommandé dans vos prières à l'ange du Seigneur : je vous en remercie. J'appelle aussi sa protection sur vous qui m'avez été si propice. Pourquoi n'aurions-nous pas le même ange gardien ? Adieu encore une fois ! »

Berthe de Saint-Méran.

La réponse ne se fit guère attendre.

A Mademoiselle de Saint-Méran.

De Rozières, le 27 décembre 1788.

« Le maître ( puisque vous me donnez ce titre)

est fier de son élève. Berthe^je ne croirais pas m'abaisser aujourd'hui en prenant de vous des leçons. Vous me promenez dans un monde qui m'est inconnu. J'avais bien entendu que nos jeunes seigneurs sont prodigues, dissipés et ardents à la poursuite des plaisirs de leur âge. Mon Horace m'en avait bien dit quelque chose, et Térence avant lui;je pardonnais ànos étourdis, sans trop injurier la nature humaine que le temps dans sa course rapide ne transformera pas. On avait même parlé devant moi de leur insolence : mais je ne croyais pas que leur folie allât jusqu'à s'attaquer aux doctrinesqui, en préservant le malheureux de son désespoir, sont ici-bas la sauvegarde de leur haute fortune! Je soupçonnais mon oncle d'exagération , quand, dans son zèle un peu ardent, sous le nom de moderne Babylone, il représentait Paris à ses pauvres paroissiens comme un repaire de vices et d'iniquités. Ma crainte est maintenant qu'il ne soit le narrateur trop iidèle d'une déplorable histoire.

« Je ne redoute rien pour vous de ce séjour. A l'aspect de ce désordre, votre âme se fortifiera dans la vertu. Elle traversera cette fange sans en être souillée, et elle méritera qu'on lui applique la charmante fable de la fontaine d'Aréthuse,

UNE riN DE SIÈCLE. 2î3

<jui, s'avançant au milieu des flots amers de la Sicile, ne laissait pas de conserver la douceur et la limpidité de son onde. Vous êtes belle, Berthe ! des regards audacieux vous répètent maintenant d'une manière impudente , ce que je n'osais murmurer à votre oreille; vous en êtes assaillie; mais avec la grâce d'en-haut, j'espère que des vœux criminels ne flétriront pas la fleur, soignée timidement de mes mains dans la solitude qu'elle remplissait de son parfum. Honneur soit rendu au village qui l'a vue naître , à la ferme où sa jeune tige s'est dressée vers le ciel et s'est balancée dans les airs. Dans cet éloge d'une femme, que nous avons lu certain soir en tête des lettres de Sterne , l'abbé Raynal disait : « Territoire d'Anjinga, tu n'es rien , mais tu as donné naissance à Élysa Draper! » Combien ne serais-je pas tenté de dire à mon tour, et avec un peu plus de motifs : « Village de Sept-Monts, tu es « bien peu de chose, tu es presque ignoré; mais « tu me seras cher à jamais , car tu as donne nais- « sance à Berthe de Saïnt-Méran.

a Oh! comme cette alliance de deux noms me coijte ! Comme le dernier est tombé maladroitement de ma plume! connaissez toute ma misère, je le haïs, je le déleste ! et pourtant il vous assure un

brillant avenir ! C'est un tort, j'en conviens. Mais est-il en mon pouvoir d'empêcher qu'il ne blesse mes yeux, quand ils l'aperçoivent sur le papier? qu'il ne déchire mon oreille quand on le prononce devant moi? Alors ma poitrine est oppressée, et la respiration me manque... La raison, que sais-je? l'instinct, le Ciel, tout m'a dit qu'il me serait funeste. Oh! vous me pardonnerez! Quand vous n'étiez que la jeune et vertueuse ménagère de la ferme Harriot, mon cœur s'ouvrait à la joie ; notre union me semblait possible : aujourd'hui de pareils vœux iraient tiop haut. On les taxerait de présomption. Voilà ce que je suis contraint de m'avouer à moi-même. J'aurais beau fermer mes paupières, j'aurais beau fuir le jour comme l'oiseau des ruines, le rayon de soleil qui a lui sur votre tête, marche partout devant moi , pour éclairer mon néant, pour m'apprendre que je vis dans un désert !

« Écoutez -moi encore un moment , Berthe. Ce sera, je vous l'assure , le dernier cri de ma douleur.

« Si le compagnon obscur d'une vie simple et modeste n'est pas dédaigné de vous, si chacune de vos lettres renferme pour lui des gages d'un lendre attachement, je vous en rends grâces;

UNE FIN DE SIÈCLE. 2i5

mais je ne puis plus m'en prévaloir. Vous m'écrivez , en effet , des choses qui m'inquiètent beaucoup plus qu'elles ne me rassurent. Quelle confiance voulez-vous que prenne en lui-même le fils d'un honnête chirurgien de province, à la vue de la noble et riche société dans l'atmosphère enivrante de laquelle vous allez vivre ? Quoi! ainsi que vous me l'apprenez dès l'une de vos premières pages ( sans doute parce que cette idée vous préoccupait ) , c'est dans un concert chez la comtesse Jules de Polignac , en présence d'un frère du roi, de la reine peut-être, que vous allez chanter! Et vous voudriez qu'il me restât quelque espérance au fond du cœur! y avez-vous bien réfléchi? Ne voyez-vous pas, Berthe, que nous n'appartenons plus au même monde , que nous ne respirons plus le même air ? Ah ! pourquoi vous ai-je enseigné les éléments d'un art qui vous pousse vers une société dont m'éloigne mon humble condition? Et pourtant, je crois que nous étions faits l'un pour l'autre! Nos noms me semblaient écrits à la même page, du doigt de Dieu dans le livre des destinées ! Mon sentiment intime aurait-il été mis en défaut? Cette conscience de l'avenir, placée dans le sein de l'homme, m'auraitelle abusé ? Qui de moi, ou du Ciel, serait ici cou-

pable d'imposture? Je veux le savoir, je le saurai*. « Ma persistance est plus qu'une faiblesse; c'est probablement un tort. Mais qui s'étonnera que le naufragé s'attache aux débris de son esquif ? Si le plus souvent ils ne font que prolonger son agonie, au moins ils lui laissent le temps d'élever sa pensée vers son créateur, et de lui offrir le sacrifice d'une vie prématurément interrompue. At-elle été heureuse, il la résigne en expiation de ses fautes passées ; a-t-elle été semée de peines , abreuvée de dégoûts, il en attend une meilleure 1 De la sorte , il demande à son Père céleste de lui pardonner l'une ou de récompenser l'autre. C'est encore quelque chose, et un acte d'espérance, élancé vers le ciel, du sein de l'homme mourant, ne peut être perdu pour son avenir!.. Oui, vous me verrez à Paris; je foulerai de mon pied les degrés de l'hôtel de Saint-Méran ; j'affronterai le regard superbe des hommes qui vous approchent; j'irai jusqu'à braver le sourire moqueur des jeunes élégants qui ne vous épargneraient pas leurs sarcasmes, si votre beauté n'avait obtenu grâce pour l'élévation de votre esprit, et qui ne baisent aujourd'hui la trace de vos pas, que parce qu'ils se flattent de vous faire descendre jusqu'à eux.

« Après les prochaines fêtes de Noël, pendant lesquelles ia petite église de Rozières me réclame par la voix d'un homme auquel je dois plus que mon respect, la capitale me comptera au nombre de ses habitants. Je me propose d'y assister aux leçons du collège de France et d'entendre l'abbé Delille et M. de La Harpe. Tous les deux m'ont déjà honoré de leurs lettres. Mon père et mon oncle , devant lesquels j'ai manifesté mes intentions, ont donné leur agrément à mon voyage, le premier plus volontiers que le second. Il est un motif qui m'a affermi dans cette résolution et dont je n'ai pas cru devoir leur faire part : bien que je ne mette en doute aucune de vos peut-être trop douces paroles, il m'importe, Berthe , de connaître par moi-même si je me repais de vaines illusions et si , en homme de quelque courage, ne pouvant aspirer au bonheur dont je m'étais flatté dans des jours déjà bien loin de moi , il ne me reste qu'à présenter à l'autel, avec l'hostie pacifique, l'offrande d'nn cœur qui ne m'appartient plus !

« Adieu, Berthe; au milieu de toutes vos prospérités , de tous vos succès , souvenez-vous de vos amis de Rozières. Vous manquez à leur bonheur; dussent-ils ne pas être nécessaires au vô-

tre, ils ne cesseront de former des vœux pour vous. Par continuation, la pauvre Harriot s'abandonne à son chagrin; elle se cache de nous pour vous pleurer. De jour en jour sa santé s'altère, et je crains, pour peu que cela continue, qu'elle ne tombe dans un état de dépérissement. Toutefois le dernier billet que je lui ai remis de votre part était si tendre, que les larmes lui en sont venues aux yeux; et ces larmes ne ressemblaient pas à celles que vous lui coûtez depuis votre départ.

« Mon oncle vous envoie sa bénédiction. Sa crainte est que ce ne soit trop peu de chose à vos yeux éblouis du luxe et des pompes du siècle. Vous le lui pardonnerez. Il voit à regret que je m'éloigne de la carrière à laquelle il me croyait destiné, sans doute parce que c'était celle de son choix. Ainsi les parents les moins prévenus verront toujours la volonté du Ciel dans leurs prédilections, dont ils voudraient inoculer le goût à leurs enfants. Au reste, qui sait ce qui sera de moi, ce qui arrivera de vous-même? Dieu seul , car nous l'ignorons tous deux. Pour la solution de cette question, au moins pour la pressentir, Berthe, j'ai besoin de vous voir.

« Je n'ose plus me dire votre maître. Pourquoi n'avouerai- je pas que, sans perdre à mes yeux de vos aimables qualiiés, vous m'en faites connaître par votre correspondance, d'autres que que j'avais à peine entrevues. Ainsi, dans le bouton de la fleur, on ne devine pas toujours l'arôme qu'd recèle. Sans doute, la société du comte aura favorisé chez vous cet heureux développement. Non, Berthe, je ne suis pas jaloux du bien qu'il vous fait. Je lui en rends grâce, au contraire. Par ce seul motif, ne serait-il pas votre oncle, ne vous serait-il rien, je me sentirais disposé à l'aimer. Mais je ne puis oublier que vous n'êtes plus l'orpheline de la ferme Harriot et

que je ne suis que le roturier Silfrid Me voilà

donc tombant encore dans la faute que je m'étais promis d'éviter! vous m'excuserez, vous pardonnerez à celui qui ne sera jamais l'ennemi de votre bonheur, dût-il le payer du sien. Adieu, encore une fois ! »

S. GnÉviN.

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