CONTINUATION DE CORRESPONDANCE
Cette lettre ne fut pas la dernière qui de Soissons parvint à l'adresse de mademoiselle deSaint- Méran. Empreinte de tristesse et de découragement, elle affligea Berthe qui, après cette pénible lecture , crut devoir des consolations à son jeune ami. C'était pour elle une douce tâche que de relever ce courage abattu. Elle écrivit avec son coeur; aussi ses paroles produisirent l'effet qu'elle s'en était promis. Un passage de sa réponse était principalement approprié à la situation de Silfrid , qu'avec un tact naturel à son sexe l'orpheline avait bien jugée. Sa main délicate appliqua sur la partie souffrante un topique qui, s'il ne guérissait radicalement le mal, devait au moins y endormir la douleur. Nous allons en déposer ici un extrait; quoiqu'une soit pas tiré d'une formule de pharmacopée , il nous semble que de pareilles recettes s'appliqueront toujours avec succès aux peines de même nature.
De Paris, après avoir lu votre lettre.
« Ce que je viens de vous raconter, je l'espère , vous aura appris que la vie que je mène n'est pas de mon choix. Le désir de complaire à une volonté dont tout autour de moi m'atteste le pouvoir, y entre pour beaucoup; elle en règle les actes extérieurs. C'est vous dire, Silfrid, que vous n'y êtes pas étranger, et que, quand ils deviennent dans votre bouche un sujet de reproche , j'aurais quelque droit de vous trouver ingrat , si cette ingratitude même qui m'attriste ne me devenait un témoignage de votre attachement.
«Convenez-en, mon ami : c'est ce malheureux concert chez la princesse Diane de Polignac, qui vous tourmente , qui peuple votre solitude de tous ces brillants fantômes dont vous me voyez moi-même entourée , et auxquels votre sombre imagination prête des figures de princes ou de comtes tous prêts à déposer leurs couronnes à mes pieds. Calmez-vous, Silfrid; tant d'honneurs ne sont pas réservés à la villageoise de Rozières. Nous vivons dans un fortuné pays où l'on ne frappe qu'aux portes par où sortent l'argent, dont on est insatiable, et les brevets des hauts emplois, dont chacun se croit digne sans en connaître les
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devoirs ; je n'ai rien de semblable à distribuer. On m'accordera tout au plus quelques sourires de protection ; voilà tout ce à quoi il m'est permis de prétendre, sorte de monnaie que j'ai déjà mise à sa valeur. Je chanterai par complaisance, on m'écoutera par bonté; quelqu'un, si on m'applaudit, en sera bien aise par amour-propre , mais ce ne sera pas moi. Je n'ai plus rien à donner, je n'ai non plus rien à demander. N'ètes-vous pas content?..* Depuis que je suis à Paris, je ne me compare à personne, car je n'en ai pas de motifs; mais je vous ai comparé à beaucoup de gens , j'y avais intérêt et vous n'y avez rien perdu. Je vous prie de me le dire, mon ami, la science et la vertu seront-elles jamais roturières? »
L'esprit de Silfrid rentra dans le calme. Quarante-huit heures après avoir reçu ces lignes, le jeune Soissonnais leur répondait par la lettre suivante qui attestait leur douce influence.
De Rozières, le 23 décembre 1788.
« Votre main est comme celle du Seigneur, elle
afflige etelle console ! Berthe, vous avez voulu que
j'espère, et l'espoir est rentré dans mon cœur.Oh!
comment ne se serait-il pas ouvert aux paroles
qui, à l'instar d'une céleste rosée, y ont descendu!
Je vous dois compte de mes derniers moments à Rozières; vous allez en apprendre l'emploi. « Sentant mes forces renaître, par un beau froid, bien enveloppé de mon manteau, armé de mon bâton d'aubépine, j'ai voulu étendre le cercle de mes promenades. J'ai poussé celle d'hier jusqu'au château de Sept-Monts; l'escalier rapide de la tour ne m'a point effrayé. Mon pied encore une fois a posé sur ses marches de granit et mon bâton a frappé, non sans retentissement, sur les dalles sonores qui pavent les vestibules de chaque étage. Je suis parvenu ainsi à la chambre circulaire où, dans le treizième siècle, Saint- Louis a trouvé pendant une nuit le sommeil du juste et où , vers la fin du dix-huitième , le premier souffle de la vie est venu animer une enfant dont la destinée devait avoir sur la mienne une influence décisive. Quelle que puisse être celle-ci, je ne m'en plaindrai pas, Berthe; j'étais appelé à Sept-Monts par votre anniversaire, ainsi que votre calendrier a pu vous le dire. J'y ai salué le jour de votre naissance ; je l'ai salué, comme vous l'eussiez fait vous-même, en déposant sur la couche d'une pauvre femme chargée de famille, un peu de cet or dont vous m'avez confié la distribution. Votre nom a retenti sous ces voûtes pré-
tes à s'écrouler; il a réjoui mon âme, et j'espère qu'il sera monté au ciel avec les bénédictions des êtres pour lesquels il est devenu une seconde providence!
a Que de souvenirs , que de vicissitudes m'ont paru accumulées dans cette étroite enceinte ! Je n'y ai pas uniquement pensé à la monarchie chassant devant elle la féodalité, qui lui prépara peut-être un berceau... Vous avez trouvé place aussi dans mes réflexions, Berthe, à côté d'un des chefs les plus vertueux de l'espèce humaine. Un roi juste, qui a tenu de sa noble main un sceptre paternel, une jeune fille arrivant à la vie, pour y marcher dans des voies d'innocence, peuvent figurer sur le même tableau, sans que la majesté du trône en souffre la moindre atteinte.
» I^s anciens dressaient des monuments d'une simplicité touchante aux lieux même témoins des scènes mémorables de leur existence privée. Jacob dans son voyage vers la Mésopotamie de Syrie, après un songe symbolique, consacrait en l'oignant d'huile la pierre qui lui avait servi de chevet. Ulysse dressait un autel à la pudeur, à l'endroit où sa jeune épouse, en se couvrant de son voile, venait de lui apprendre qu'elle aimait mieux marcher avec lui vers les rocher»
d'Ithaque, que de retourner à Sparte dans le palais de son père Icare : et moi, pauvre pèlerin, sur cette terre d'épreuve, je voudrais , si la fortune me souriait jamais, acheter la tour de Sept-Monts, en réparer les ruines, et y laisser quelques traces du séjour passager d'un roi et d'une enfant! Dans mon humble situation, je me suis contenté de confier à la pierre verdâtre de la muraille, des noms et des dates, avec la pointe de mon couteau. De ce donjon qu'un pur rayon de soleil éclairait pendant ce travail, je vous ai souhaité tout ce qu'ici-bas l'Éternel peut répandre de biens sur la créature la plus digne de son amour.
« Oui, j'ai prié, je prie tous les jours l'ange du Seigneur devons couvrir de ses ailes!.. C'est une pensée qui me charme, de savoir à vos cotés une figure douce, pudique comme la vôtre, aérienne, invisible aux yeux de la chair, mais facile à saisir dans ses formes épurées par ceux de l'esprit, et chargée par une bonté souveraine d'écarter de vos pas toute pierre d'achoppement ! Je me plais à vous voir marcher ainsi toutes deux de conserve, l'une s'inclinant vers sa compagne, le long des sentiers épineux, pour lui adresser des avis toujours reçus avec un sourire de re- 1. 15
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connaissance, l'autre (et c'est vous Berthe) se recueillant quelquefois en elle-même, pour se nourrir de la sainte inspiration. Le rapprochement de deux êtres qui ont tant de rapports ensemble, vivant presque de la même vie, respirant dans la même atmosphère, quoiqu'ils appartiennent à diverses époques de création, a quelque chose de touchant qui m'enchante. Si je savais tenir un pinceau, je voudrais déposer cette vision sur la toile. Satisfait de la grâce des poses et de la fraicheur du coloris, je demanderais encore à mon talent des traits assez fins , même assez expressifs, pour caractériser ces deux têtes , et pour établir entre elles cette harmonie qui , sans ravaler l'une, élèverait l'autre à une aimable fraternité avec son guide céleste. Ainsi je pourrais me flatter d'être resté fidèle à l'art et à la nature.
« Hasardons un mot sur le roman de Paul et Virginie. Je ne retranche rien à vos éloges, ni à ceux qui lui ont été prodigués dans les feuilles publiques. J'ai engagé mon oncle à le lire. Quoiqu'il m'ait fallu vaincre sa répugnance, pour le décider à diriger ses lunettes vers un pareil livre, il a fini par m'en savoir gré ; car il y a trouvé des sentiments religieux et un beau sacrifice fait à la pudeur. Il avait besoin, m'a t-il dit, de ce dé-
nouement, en expiation de la scène un peu animée du bain de Virginie.
» Après m'étre déclaré le défenseur de cette partie du tableau, à laquelle on ne refusera pas des couleurs locales, j'ajouterai que cette suave composition sort des deux ornières où se traînent nos écrivains, depuis que J. J. Rousseau a publié son Hélo'ise^ et Crébillon fils ses immoralités, qui je l'espère vous resteront inconnues. Le premier trop souvent a placé l'amour dans l'effervescence des sens; l'autre, dans la corruption du cœur. Vos regards si purs ne sont pas faits pour de telles images. M. de Saint-Pierre a mieux choisi. Il a de la vérité, parce qu'il est naturel; il a de la grâce par la même raison. Chercheronsnous la cause de son immense succès? c'est que son petit livre, pour ainsi s''exprimer, est parfumé d'innocence! Et pourtant, Bertlie , je vous soumettrai un doute, dont j'abandonne la solution à la sagacité de votre esprit.
n L'auteur ne pouvait-il pas changer la cruelle conclusion de son admirable ouvrage ? En laissant le brave marin qui s'est attendri sur le sort de Virginie , la précipiter dans les flots et se sauver avec elle, ne nous eùt-il pas offert le spectacle toujours attachant du bonheur au sein
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de la vertu ? A mon avis, il semble s'être trop défié de lui-même, lorsqu'il s'est décidé pour une catastrophe suivie delà disparition de deux familles, sorte de dénouement d'une exécution plus facile, mais qui navre Tâme et qui l'inonde de douleur.
« De là l'impression pénible qui survit à la leclure de ces annales domestiques. Je voulais n'être qu'ému, et l'on me déchire! Je ne refusais pas de m'attendrir, et l'on me torture en m'entourant de funérailles dont je ne connais pas la nécessité ! Je serais tenté de me demander si le grand artiste n'a pas reculé devant la difficulté de peindre le soir d'un beau jour, apiès avoir trouvé sur sa palelte des couleurs si pures pour son matin. Claude Le Lorrain a pourtant excellé dans les deux genres : pourquoi M. de Saint- Pierre n'aurait-il pas eu foi dans son talent? Paul et Virginie rendus à leur douce obscurité, n'auraient pas été sans charme; et leur bonheur eût été un encouragement pour les fortunes modestes. En effet, bien que le Ciel tienne en réserve des couronnes pour la vertu , il n'est pas bon de la présenter trop souvent comme une victime destinée à succomber ici-bas sous le poids d\uie nature en désordre.
« Sans m'en apercevoir, je vous écris toujours de longues lettres, plus longues que je ne le voudrais. J'en ai cherché la raison et je crois l'avoir trouvée. Berthe, c'est un secret que je vous confie; de grâce, n'en abusez pas!
« La femme qui a un attachement de cœur, peut se contenter d'adresser quelques lignes à l'objet de son choix. Elle sait bien que ces lignes diront beaucoup , plus peut-êlre que des pages entières sorties de sa plume. Son simple billet sera couvert de baisers; son laconisme sera jugé plein de charmes; on en pèsera jusqu'aux moindres paroles; toutes auront leur valeur : tel est le privilège de son sexe, dès que le mot d'amour a été prononcé! que pourrait-elle ajouter de mieux? rien; tandis que l'homme, livré à un sentiment profond, éprouvera toujours un besoin de l'épancher sur le papier. Saisi d'une plume, il sera verbeux, diffus; il voudra tout dire; il ne craindra même pas d'être importun; il est siir, lui, qu'on le lira jusqu'à la dernière syllabe! Dès que cette verve tarit chez nous, dès que les lettres deviennent plus rares ou plus courtes, dites que l'amour décroit, dites encore qu'il est prêt à s'éteindre , à moins qu'un souffle imprévu ne le ranime, tel qu'un suffrage de société obtenu
par la femme absente, on son éloge prononcé par une bouche étrangère devant l'homme auquel elle a donné sa foi. En vain essaierait-elle de le ramener k elle par des lettres, écrivît-elle mieux q?ie madame de Sévigné. Ainsi, à chacun la nature a départi son lot. Berthe, le mien est de vous aimer. Aussi faut-il , dès qu'il s'agit de vous, que ma plume sèche dans l'encrier, ou qu'elle coure sur la page dont elle trouve bientôt la fin.
1 Cette lettre sera la dernière que je vous adresserai de Soissons; mais avant mon départ, j'irai encore à la ferme Harriot : c'est une autre manière de vous dire que vous ne cesserez d'être présente à ma pensée.
« S. GrÉvin. »
La réponse ne se fit pas attendre; par comparaison avec les précédentes, elle fut courte, mais toujours tendre et amicale.
Berthe commençait par demander grâces pour son laconisme.
Paris > 29 décembre 1788.
« Fidèle à votre doctrine touchant les corres-
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pondances de femmes , je vous servirai à souhait aujourd'hui, en ne vous envoyant que quelques lignes. Si je ne vous savais à la veille de votre départ, je vous engagerais à faire choix d'un beau et large papier et à serrer un peu plus votre écriture, dussent mes yeux en porter la peine. Nous nous prouverions ainsi, dans les règles, ce que nous sentons l'un pour l'autre. Mais j'aime mieux vous voir, Silfrid ! Venezdoiic promptement à Paris!
«Oh! le vilain secret que vous m'avez révélé, et qu'il m'a donné à réfléchir! Savez- vous bien que votre dernière page est une accusation en forme contre votre sexe? Oui, et la chose n'est que trop vraie , nous attendons vos lettres avec impatience! Vos quatre pages, vos huit pages ne nous effraient pas ; nous les dévorons des yeux; ies lignes tracées par votre plume, rappelleraient, s'il le fallait , le calme dans notre esprit, l'amour dans notre cœur, tandis que les nôtres, si on daignait les parcourir, vous laisseraient de glace ! Silfrid, vous l'avez dit! A cela j'ajouterai ce que vous ne dites pas, et ce dont j'ai maintenant la preuve acquise : les soins les plus tendres seraient impuissants pour nous ramener l'homme qui se détache; mais une parure nouvelle, un
cliiffon adroitement |)lacé dans les cheveux, une jolie chaussure, renihont l'époux à l'épouse délaissée, Vamantàsa maîtresse^ puisqu'il faut que je vous parle la langue de la sociélé où le Ciel m'a jetée! C'est ainsi que la vicomtesse de Bressac vient de reconquérir son chevalier Duplessis ; hier elle avait des manches très-courtes , qui laissaient voir un bras bien conservé, des souliers plats au lieu de souliers à talons; et une riche lady lui a été sacrifiée ! Fi donc! l'attachement des hommes ne serait plus qu'une sensualité! Rougissez-en, Silfrid, et remerciez-moi de ce que je vous range dans les exceptions.
« En dépit de votre amour pour les petits billets, je donnerais carrière à ma plume, si ma tante (ne vous fâchez pas!) ne m'entraînait à une soirée , qui ne me permettra pas de me lever avant l'heure d'envoyer demain ma lettre à la poste. Je ne la terminerai pas, sans vous apprendre que je ne partage pas votre sentiment sur l'ouvrage de M. Bernardin de Saint-Pierre. Avec votre conclusion, ni Paul, ni Virginie, ni leurs mères, ni leurs bons serviteurs, sans en excepter leur chien, ne seraient pas pleures; et tout le monde les a pleures, et tout le monde les pleure encore! Voilà comment le talent se mé-
nnge des justifications. J'ajouterai que si la catastrophe n'avait pas été dans les desseins de l'auteur, ou dans la vérité des faits , son livre n'avait plus de motif, ce qui répond à tout.
a Adieu, Silfrid, c'est à Paris que nous nous souhaiterons la bonne année! Berthe vous attend! Ces trois derniers mots seraient les seuls que je confierais au papier, si je croyais par là vous témoigner mieux mon attachement.
« Berthe de Saint-Méran. «
Ce billet devint un ordre pour Silfrid. Les fêtes de Noël le retinrent seules à Rozières où son oncle lui sut gré de sa présence. Dès le lendemain, après avoir pris congé de son père^ qu'il n'entretint que de ses projets d'études (car il se fut reproché de l'associer à un espoir trop peu fondé à ses propres yeux ), il partit pour la capitale. Toutefois, pendant que dura son voyage, dans les moments de solitude qu'il pouvait se procurer, il reportait souvent ses yeux avec délices, et quelquefois ses lèvres, sur les lignes tracées par la main de Berthe.