CHAPITRE VIII
Le 4 octobre 1892, le Révérend Frère Alfred Pampalon fut promu à la dignité du sacerdoce dans notre église de Beauplateau, par sa Grandeur, Mgr Decrolière, évêque de Namur. Nous n'entreprendrons pas de raconter quelle fut sa ferveur pendant ces augustes cérémonies : c'est le secret de Dieu et de ses anges.
Il ne nous est pas plus possible de décrire la sainte joie qu'il éprouva, à l'occasion de cette messe oii il immola pour la première fois la victime sans tache.
Laissons-le plutôt nous exprimer lui-même ses sentiments après un jour si mémorable: '' O prêtre, saint, saint, saint est celui que tu remplaces ici-bas; saint, saint, saint dois-tu être toi-même."
C'est ici que la parole du grand Apôtre trouve son application : Induemini Dominum Nostrum Jesum Christum,'' " Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ! " Qu'est-ce à dire.
se revêtir de Jésus-Christ? Si ce n'est avoir son esprit d'humilité, de renoncement total et d'oraison continuelle.
Qu'est-ce à dire, se revêtir de Jésus-Christ? si ce n'est aimer comme cet aimable Rédempteur. De quel amour n'aimait-il oas son père, lui, dont la nourriture était de faire la volonté du Père éternel et d'accomplir son œuvre ^ De quel amour n'aimait-il pas le prochain pour lequel il s'était livré? De quel amour ne m'a-t-il pas aimé? il m'a aimé jusqu'au sacrifice de sa vie. Aussi dois-je l'aimer, jusqu'au sacrifice de toute ma vie, de sorte que je puisse m'écrier avec l'Apôtre: Mihi vivere, Christus est vivo autem,
jam non ego: vivit, vero in me Christus: " Ma vie, c'est Jésus-Christ; je vis, cependant, non plus moi-même: mais Jésus-Christ vit en moi."
" Qu'est-ce à dire encore, se revêtir de Jésus- Christ? si ce n'est conformer mes actions aux actions de Jésus-Christ, dont on disait: " Il a bien fait toutes choses:" Bene omnia fecit.
" Je suis prêtre, et c'est pour Téternité! O mon âme ! y as-tu sérieusement réfléchi : prêtre pour l'éternité: sacerdos in œternum?
" Je suis prêtre, et comme tel médiateur entre Dieu et les hommes. Oh! quelle terrible responsabilité! Le salut d'un grand nombre d'âmes comme la perte d'un grand nombre, est entre mes
mains! Mille fois heureux serai-je si ma conscience est irréprochable! Car par là je contribuerai à la sanctification d'un grand nombre d'âmes. Mais malheur à moi si ma conduite n'est pas telle qu'elle doit être! Car je me perdrai et avec moi un grand nombre d'âmes. O mon Dieu! préservez-moi d'un tel malheur.
" Je suis prêtre. Un si grand bienfait ne peut venir que du cœur de mon Jésus crucifié. 0 précieuse lance tout empourprée du sang de mon Sauveur! venez et transpercez aussi mon cœur, blessez-le d'amour pour mon Rédempteur.
"Je suis prêtre: aussi dois-je sans cesse avoir devant les yeux, d'un côté, mon propre néant, et de l'autre, l'état auquel Dieu a daigné m 'élever.
" D'abord, mon propre néant. O mon Dieu! je ne suis qu'un néant pécheur, et pour que je devienne prêtre, vous m'avez préféré à tant d'autres plus dignes que moi. Ah! soyez mille fois béni !
" D'un autre côté, je dois avoir devant les yeux l'état auquel j'ai été élevé: je remplace Jésus-Christ ici-bas. Il est le Saint des saints; il est donc de mon devoir de devenir un grand saint. Mais comment le deviendrai- je? Seigneur, éclairez-moi, parlez, parce que votre serviteur écoute:
" O mon âme! prenons, pour point de mire
de toutes nos actions, la plus grande gloire de Dieu; pour mot d'ordre, le bon plaisir divin; pour devise, tout par amour pour Jésus, Marie, Joseph, Alphonse; pour comfagnons d'exil icibas, le recueillement, la pureté, l'humilité, la charité et l'oraison.
Je suis yrétre, et comme tel je dois réciter l'office divin. Le prêtre qui récite le saint office accomplit ici-bas ce que les anges et les bienheureux font dans le ciel, où ils ne cessent de célébrer les louanges du Très-Haut. Aussi, chaque fois que le prêtre récite le bréviaire, il doit s'unir à la cour céleste. Voilà ce que je dois faire. En outre, je m'unirai à Jésus, Marie, Joseph, ayant l'intention de célébrer les louanges de Dieu avec autant de sainteté qu'ils le faisaient de leur vivant sur cette terre, et pour cela je renouvellerai cette intention avant et après chaque psaume.
" Je suis fvêtre, et comme tel j'ai le bonheur d'avoir acquis une plus grande ressemblance avec ma bonne mère Marie, qui est sacrificatrice, médiatrice et dispensatrice universelle; de là que ma dévotion envers elle doit croître sans cesse.
" Enfin, ce n'est pas trop pour le prêtre de tendre au plus parfait dans tout ce qu'il fait."
Tels sont les sentiments du jeune prêtre. Dans la prière suivante il s'adresse à la Ste Vierge, pour obtenir la grâce d'être fidèle:
" O Marie, ô bonne, ô tendre, ô douce mère! Quoique je sois le plus indigne de vos enfants, ne dédaignez pas, je vous en conjure, ma pauvre prière, et daignez l'exaucer. Vous le savez, ô bonne mère! je ne suis qu'indigence, misère, pauvreté; mais cette vue, loin de diminuer ma confiance envers vous, ne fait que l'augmenter. Je vous dois tout, ma vocation à la foi, > ma régénération dans les eaux du baptême, et ma préservation des dangers du monde. Pour comble de bienfaits, ô Sainte Vierge! vous m'avez conduit dans votre demeure chérie, pour y vivre sous votre protection et me préparer ainsi à la dignité sublime du sacerdoce. Comment est-il possible que Dieu ait daigné m'élever à un si grand honneur, moi qui en étais si indigne?
Oui, la meilleure des mères! grâce à votre intercession, le Seigneur a voulu me faire cette faveur. Ah! soyez mille fois bénie, et béni soit Jésus, qui m'a fait votre enfant.
Vous le savez. Vierge admirable, ma prière a toujours été: je veux mourir plutôt que d'être un prêtre tant soit peu négligent.
Ah! douce Marie, achevez votre œuvre!
Vous m'avez disposé au sacerdoce, obtenez-moi la grâce de demeurer jusqu'à la fin un prêtre saint, zélé, un prêtre selon le cœur de Jésus et le vôtre, n'ayant en vue que la gloire de Dieu.
A cet effet, ô charitable mère! donnez-moi les dispositions qui vous ont rendue digne de la maternité divine : une humilité profonde, une chasteté inviolable et une charité parfaite. Oui, rendez-moi le plus humble de vos enfants: faites moi fouler aux pieds tout désir de paraître et d'être estimé; rendez-moi insensible aux louanges des hommes. Gardez purs et immaculés mon esprit, mon cœur et mon corps.
O la plus aimante des mères! rendez-moi le plus aimant de vos enfants. Brisez ces chaînes qui me lient au monde et à moi-même et enflammez mon. cœur du divin amour. Oui, aimer Jésus sans retour, sans réserve et sans partage, l'aimer jusqu'au sacrifice, au mépris, jusqu'à l'oubli du monde et de moi-même; l'aimer à la vie, à la mort : tel est mon plus ardent désir.
Ah! Vierge très aimable, que je sois privé de toute consolation; que je souffre toutes les peines, les angoisses, les délaissements; que ma vie soit une agonie continuelle, j'y consens, pourvu que j'aime mon Seigneur Jésus et que je sois aimé de Lui. Cet amour adoucira mes croix, même jusqu'à me les faire désirer et rechercher; il sera ma victoire sur l'enfer, sur le monde, et sur moi-même."
Elève docile de l' Esprit-Saint, il vient de tracer le chemin dans leouel il ne cessera de cou-
rir à pas de géant, jusqu'à ce qu'il ait remporté le prix : Sic currite ut comfrehendatis :
Rien, dans la suite de cette vie, ne démentira ces résolutions. Personne, nous pouvons le dire, maintenant qu'il est arrivé au terme, personne ne l'a vu faire un pas en dehors de cette voie royale, où le Prêtre éternel venait de le faire entrer et dans laquelle quatre ans suffiront pour faire dire de lui : Consuminatus in brevi, eœplevit tempora multa: " En peu de jours, il est parvenu à une sainteté consommée."