CHAPITRE I
Le voyageur qui remonte le fleuve Saint- Laurent, se plaît à reposer la vue sur la jolie petite ville de Lévis, située en face de Québec. Le paysage environnant, qui la met en relief, présente aux regards de l'observateur un panorama aussi agréable que pittoresque. Le terrain incliné sur lequel elle est assise en amphithéâtre permet d'embrasser d'un seul coup d'œil toute cette jeune cité pleine de vigueur et d'avenir.
C'est là, que le 24 novembre 1867, naissait Alfred Pampalon, ce saint jeune homme dont nous voulons écrire la vie. Il fut baptisé le jour même de sa naissance.
Il eut le bonheur d'avoir pour premiers guides de sa vie, un père vraiment chrétien et une sainte mère. Le ciel avait béni l'union de ces époux modèles. Alfred était le neuvième enfant que Dieu confiait à leur garde.
Le père, Antoine Pampalon, homme intègre et vertueux, vit encore dans la mémoire de tous ceux qui l'ont connu. Entrepreneur de mérite, plusieurs couvents et églises, parmi lesquelles on compte la somptueuse Basilique de Sainte-Anne de Beaupré, lui doivent leur construction. Pour les ouvriers qui travaillaient sous ses ordres, Antoine Pampalon se montrait plutôt un ami qu'un maître. Il faisait partie de cette nombreuse phalange de vieux et respectables citoyens, qui, avec feu Mgr Déziel, travaillèrent à la prospérité de la ville de Lévis.
La mère, Joséphine Dorion, était une de ces âmes faites de force et de tendresse.
Ceux qui ont eu le bonheur d'apprécier les vertus précoces du jeune Alfred pouvaient se demander à quelle source il avait puisé une si précieuse formation? Cette source fut le cœur de sa pieuse mère. C'est dans le cœur de sa mère qu'Alfred puisa ces germes de vertu, cette délicatesse de conscience, cette tendre dévotion à Marie, dévotion qui devait rester toute sa vie un trait caractéristique de sa piété.
Comme elle aimait, cette épouse modèle, à verser aux pieds de la Vierge bénie, la prière de son cœur! Elle lui parlait surtout de ses enfants, de leur avenir; elle lui demandait de les garder toujours bons et de veiller sur eux à l'heure du
danger. Aux principales fêtes de la Sainte Vierge, elle allait toujours s'asseoir à la Table Sainte, puisant dans l'Eucharistie la force d'accomplir fidèlement ses devoirs de chrétienne et de mère. Elle comprenait la grandeur de ses obligations. Pour elle, élever ses enfants, c'était travailler à leur salut et à leur sainteté, c'était les élever au-dessus de la terre, vers ces hauteurs pures de la piété où le vent qui passe ne souille pas.
Son affection, sa tendresse pour le jeune Alfred semblaient plus prononcées. Elle pressentait que son cher enfant deviendrait un saint. Il avait l'air bi bon, si doux. Elle disait un jour à une de ses amies: " Mon petit Alfred ne vivra pas longtemps; mais s'il est petit sur la terre, il sera grand au ciel. Là-haut, sa vertu trouvera sa récompense. C'est mon petit saint!. . ."
Elle dirigea les premiers mouvements du cœur de son enfant vers le bon Dieu. Les premiers mots qu'elle lui apprit à articuler furent les saints nom de Jésus et de Marie. Elle se plaisait à lui faire prononcer souvent le nom, si plein d'onction, de sa bonne Mère du Ciel. Alfred goûtait un saint bonheur à lépéter ce nom béni, c'est pourquoi nous l'entendrons dire plus tard: " Oh! quel heureux moment ce fut pour moi, ô Marie! d'entendre ton doux nom, aux jours de
ma première jeunesse! A ton nom suave, mon cœur tressaillait de bonheur."
Mais l'impitoyable mort allait bientôt ravir cette bonne mère à la tendresse de ses enfants. Ses hautes vertus avaient charmé le cœur de Dieu et il se hâta de détacher ce fruit mûr du cep amer de l'exil pour en orner le paradis. Il en coûtait au cœur de cette bonne mère de se séparer de ses enfants dont l'aîné n'avait encore que quinze ans. Mais, chrétienne fervente, elle se résigna entièrement à la volonté de Dieu. Qu'elles sont touchantes les dernières paroles qu'elle adressa à ses enfants sur son lit de mort ! Le petit Alfred, qui n'avait alors que six ans, écoutait, le cœur gros de douleur, les pieuses recommandations de sa mère mourante.
" Chers enfants, leur dit-elle, le bon Dieu m'appelle à Lui. Bientôt vous n'aurez plus de mère sur la terre; mais levez les yeux au ciel, là vous avez une mère, la plus puissante, la meilleure des mères. C'est à cette Mère, que je vous consacre et vous confie. Aimez-la beaucoup, elle vous aimera et saura vous protéger toujours. Au ciel, je prierai le bon Dieu de vous conserver bons chrétiens. Je lui demanderai de se choisir des prêtres dans ma famille." Dieu combla ses vœux. Trois de ses enfants reçurent l'onction sacerdotale.
Alfred est maintenant orphelin. Plus de
mère, à cet âge où le soutien maternel paraît indispensable. Heureusement, dans cette atmosphère de piété où il avait passé ses premiers printemps, les germes de vertu jetés dans son cœur par sa tendre mère s'étaient développés. Il ne laissera pas périr cette semence bénie, destinée à produire des fruits précieux.
Pour le consoler, on lui avait dit que sa chère mère ne l'avait pas quitté tout-à-fait, mais qu'au ciel, elle continuait de l'aimer encore, qu'elle était heureuse maintenant avec le bon Dieu, la Sainte Vierge et les Anges, et qu'un jour, s'il était bon, lui-même irait embrasser sa tendre mère et jouir auprès d'elle d'une vie qui ne finirait plus. Si Alfred ne comprenait pas tout, il en saisissait assez pour entretenir dans son âme d'enfant la joie et le bonheur.
Pour voir la Sainte Vierge et sa mère, il devait rester bon; il le sera toujours. Un peu plus tard, la Providence lui choisissait une seconde mère en donnant au père Antoine Pampalon une nouvelle épouse pleine de vertu et de bonté. Alfred se montra toujours docile, respectueux envers cette seconde mère. Il l'aimait de tout son bon cœur et s'ingéniait à trouver l'occasion de lui faire plaisir et de se rendre utile.
Volontiers il lui aidait dans les soins du ménage, cherchant à lui épargner les moindres
fatigues. De son côté, elle montra aux enfants de son mari la plus tendre affection. Par sa tendresse elle s'efforçait de guérir la blessure faite à leur cœur par la mort de leur première mère. Elle voulait combler le vide qui s'était produit alors, et elle le faisait avec d'autant plus de joie qu'elle savait son affection comprise par ces bons enfants que Dieu avait confiés à ses soins.
Plus tard, parlant d'Alfred, elle n'hésita pas à affirmer, en présence de parents, " qu'elle n'avait eu que des consolations de lui, que c'était un enfant parfait, que jamais, elle ne l'avait vu commettre la moindre faute."
A l'école primaire, le petit Alfred se montra bon envers ses condisciples qui trouvaient en lui un compagnon aimable, souriant mais aussi toujours pieux. Il s'ingéniait à les égayer, à porter partout la vie et le bonheur. Sa docilité, son obéissance lui avaient acquis l'affection et l'estime de ses maîtresses, et lorsque la maman le retira de l'école pour le placer au collège, elles lui dirent: "Oh! quel bon enfant vous nous enlevez! Nous regrettons de le voir partir si tôt. Nous perdons notre meilleur élève, et nos enfants perdent rn parfait modèle."