CHAPITRE XV
L'espérance de notre fervent religieux était grande dans son objet: Il rêvait de posséder un jour Dieu, le Bien infini et éternel, et d'arriver à la plus haute perfection. - Un seul bien à embrasser: Dieu. Chercher un autre bien c'est perdre son temps," Voilà la conviction qui revient souvent sous sa plume, aussi bien que la grande pensée de l'éternité. Souvent aussi, il S'excite à mépriser les jouissances terrestres ces mortels ennemis du désir et de l'espérance du ciel. Laissons-lui la parole:
" Encore un peu de temps: après cela, l'éternité. Eternité heureuse, si je marche dans la voie du bien; éternité malheureuse, si je marche dans le sentier du mal.
" O mon âme! tu crois cela et que fais -ta? Vois, la vie est courte, c'est une ombre; elle vient de commencer et déjà, elle touche à sa fin: songe bien à l'éternité qui suit et qui s'approche.
" Une éternité, une éternité, ô mon Dieu! Qu'ils sont peu nombreux ceux qui y pensent sérieusement. 0 aveuglement des âmes! sacrifier un bonheur sans fin pour quelques heures de vils plaisirs. Oui, qu'elles sont dignes de pitié, les âmes des damnés! O monde, s'écrient-elles, pourquoi nous as-tu trompées? Tu nous promettais des biens, et voilà que tes fausses promesses se sont changées pour toujours en amertumes. Mais pourquoi accuser le monde, c'est nous qui nous sommes trompées : Ergo erravimus! malheur à nous! nous n'avons pas voulu profiter du temps pendant notre séjour sur la terre, maintenant c'est trop tard.
" 0 mon âme! ranime ta foi, ouvre les yeux devant cette vérité. Le temps n'est pas encore passé pour toi. Ne le laisse pas s'écouler inutilement; car, encore quelques moments, et peutêtre, ce sera trop tard.
O bonté ! ô miséricorde ! ô charité infinie de mon Dieu! Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas? Oui, merci, mille fois merci de ne m' avoir pas délaissé comme je le méritais à cause de mes nombreux péchés. Non, je ne veux pas abuser du
temps que vous me laissez, dans votre bonté, mais je veux l'employer à vous aimer et à réparer celui que j'ai perdu. Secourez-moi, Seigneur, assistez-moi de votre grâce, enflammez-moi du feu de votre divine charité qui me fasse surmonter tout obstacle et persévérer jusqu'à la mort. O mon Dieu! mourir à moi-même et au monde pour ne vivre que pour vous."
La Sainte Vierge est aussi l'objet de l'espérance chrétienne. Le P. Alfred désirait ardemment aller au plus tôt dans la céleste patrie pour contempler la beauté de cette divine mère.
O Marie! s'écrie-t-il, si votre nom est si beau, que devez-vous être vous-même? Oh! qu'ils sont heureux les habitants du ciel, ils ont le bonheur de vous contempler! Que j'envie leur sort! Oh! qui me donnera de quitter cette terre pour m'envoler vers vous, pour vous voir, vous aimer, vous louer, vous remercier et jouir de votre présence? Quand donc mon exil sera-t-il terminé? Oui, que ce soit bientôt, bonne mère! il me tarde d'aller vous contempler, car ici-bas, je suis toujours exposé à vous déplaire. Pardonnez-moi si j'insiste, vous voyez les attaques que sans cesse mon ennemi me suscite. Ce que je crains, c'est de ne pas invoquer votre saint nom. Voilà, ô Marie, ce qui me fait désirer de mourir."
Il ajoute dans un autre passage: "O ai-
mable Marie, quand donc quitterai-je cette terre? oh! que ce soit bientôt! au ciel du moins je n'offenserai plus mon Dieu. Mais, je le reconnais, j'en suis encore indigne. O Vierge sainte, opérez au plus vite ma sanctification; je désire aller m'unir à tous les anges et à tous les élus pour louer, exalter votre bonté, votre miséricorde pour moi, et rendre, avec eux, mille actions de grâces à la Trinité trois fois sainte de vous avoir faite si grande et de vous avoir donnée à nous pour être notre mère.
" O douce Marie! pardonnez ma témérité, je le sais, je ne suis qu'un pauvre pécheur qui ne mérite rien; mais vous êtes si bonne que je me ferais un crime de douter un moment de votre bonté; venez m'assister à l'heure de ma mort, 7nontrez-vous à moi. O bonne mère! vous le savez, j'ai beaucoup péché et le démon fera tous ses efforts pour me jeter dans le trouble. O Marie, c'est là ce qui me pousse à vous demander cette faveur, accordez-la-moi donc, ô bonne mère, oui, je l'espère; bien plus, je l'attends."
Le Bien infini qu'il convoite, le P. Alfred l'attend avec une pleine assurance de la fidélité de Dieu qui l'a promis, des mérites de Jésus - Christ et de la protection de Notre-Dame. Il exprime sa confiance dans les termes suivants :
" 0 Jésus! ô Marie! ô Joseph! doux objets
de mes amours, tout mon bien, ma vie. Je veux vivre, souffrir, mourir en union avec vous, pour mériter d'aller vous voir dans le beau paradis.
" Mais comme de moi-même je ne puis rien, conformément à cette parole de Jésus-Christ: Sine me nihil potestis facere, je dois recourir à ce très aimant Rédempteur, afin qu'il ait pitié de ma faiblesse et vienne à mon aide. Oui, j'élèverai mon cœur vers lui, lui disant par l'intercession de ma bonne mère Marie: " Venez, Seigneur Jésus, et ne tardez pas, donnez-moi votre saint amour; donnez-moi cette crainte salutaire qui me fasse éviter les moindres fautes, même les plus légères imperfections ; donnez-moi ^ votre grâce sanctifiante à un tel degré que je puisse en tout, toujours et partout accomplir votre très adorable volonté, que je cherche votre bon plaisir, coopérant ainsi, avec le plus grand fruit, à votre gloire et au salut des âmes.
" Et pour rendre cette conformité plus méritoire et plus parfaite, je me propose de faire toutes mes actions, grandes et petites, en union avec Jésus, Marie, Joseph."
On a déjà compris que cette espérance absolument certaine du côté de Dieu, n'allait pas sans crainte, sans défiance de lui-même, ni sans efforts vertueux. Le Père Alfred sait qu'il doit prier et travailler. Nous verrons plus loin com-
bien il savait, après s'être profondément humilié dans la prière, solliciter hardiment les biens les plus précieux. Il s'excitait à correspondre parfaitement aux grâces de Dieu par la pensée des terribles conséquences qui résultent de l'abus des faveurs divines.
Par un bienfait du ciel, dit-il, je possède la crainte de Dieu. Marie ma bonne mère me l'a obtenue par son intercession. Mais comment aije profité d'un don si précieux? ai-je toujours eu ce profond respect envers Dieu, cette crainte de tout ce qui pouvait me séparer d'un si bon Père?
Que dois- je faire désormais? Deux choses: 1" Garder une vigilance plus grande sur moimême: sur mon esprit, pour rejeter tous les sentiments de vanité, d'estime propre et n'avoir que des pensées chastes, charitables et dignes de la Majesté divine; sur mon cœur, pour en bannir tout amour qui n'est pas pour Dieu; sur mes oreilles : pour les fermer aux calomnies, aux critiques, aux nouvelles mondaines; sur ma langue: pour ne jamais prononcer de paroles vaines ou contraires à la charité ; sur 7/ies yeuœ: pour les éloigner de tout regard qui déplaît au Seigneur; sur tous mes sens : afin de les soumettre aux lumières reçues de Dieu.
2° Pour moi, craindre Dieu, c'est faire sa volonté: donc, observer exactement toutes mes
règles et constitutions, les plus petites comme les plus grandes. Sous ce rapport, comme dans tous mes exercices, tendre à la plus grande perfection et faire les petites choses d'une manière grande. En outre, je dois tenir ferme dans mes pratiques surérogatoires." — Après de telles 'résolutions, il fait la belle prière suivante:
" O mon très aimant Rédempteur! vie, espérance et charité de mon âme, je vous remercie de toutes les grâces que vous m'avez accordées durant la retraite. Je le comprends. Seigneur, vous voulez que je vous aime, vous voulez tout mon cœur. Je vous entends me dire: "Mon fils, donne-moi ton cœur; c'est pour posséder ce cœur que j'ai tant souffert, que je suis mort; c'est pour lui que je demeure dans mon sacrement d'amour; donne-le-moi donc ce cœur." Ah! oui. Seigneur, le voici, il est à vous, il ne m'appartient plus.
" O mon très aimant Rédempteur, rendez mon cœur semblable au vôtre, unissez-le au vôtre, et ne permettez pas qu'il se sépare de vous. C'est pourquoi, mon bien-aimé Sauveur, pénétrez-le de votre saint amour, de votre crainte ; de cet amour et de cette crainte filiale qui me fassent éviter les moindres fautes et les moindres imperfections. Oui, ô Jésus! je veux vivre en union avec vous, en union avec votre cœur adorable.
" 0 Cœur de mon Sauveur, ouvrez-vous four
me recevoir, et refermez-vous sur moi afin que je demeure toujours dans cet asile béni. Oui, recevez-moi, et avec moi, toutes mes bonnes résolutions. Là, je puiserai ce courage, cette force qui me feront surmonter tout obstacle et accomplir tous mes bons propos.
" Cœur de Jésus, transpercé d'amour pour moi, transpercez aussi mon cœur, transpercez-le de douleur afin qu'il vous aime; pénétrez-le de crainte pour qu'il ne se sépare jamais de vous, mais vous demeure toujours uni. Ainsi soit-il."
Cependant, sans exclure la crainte salutaire de Dieu, il faisait dominer dans son âme la confiance et exhortait tout le monde à combattre le découragement.
Un jour, un jeune homme s'avisa de lui dire : "Mon père, je n'ai pas confiance en Dieu." "Ahl mon cher ami, répliqua le Père, si, nous qui sommes si misérables, nous savons encore être si compatissants envers nos frères, que doit être Dieu lui-même, la miséricorde infinie. Dieu qui s'est fait homme pour nous sauver, et qui est mort par amour pour nous? Que votre confiance soit donc dans les mérites de Notre Seigneur Jésus-Christ." Ces paroles eurent un effet salutaire sur l'âme de ce jeune homme; elles lui firent une vive impression.
Arrivée à son plein épanouissement, l'es-
pérance prend le doux nom de confiance. Ecoutons ce qu'en pense le P. Alfred : "Je dois avoir une grande confiance, une confiance qui dilate mon âme. En ce point, je dois même repousser toute pensée qui me portera à croire ou à craindre qu'elle est présomptueuse. Je conserverai la paix du cœur, afin de ne point donner accès au moindre trouble. Car mon avancement dépend de ma confiance plus ou moins grande et du soin que je prendrai à conserver la paix du cœur. A Jésus tout mon cœur, tout mon amour, toute ma vie! Confiance jusqu'à la fin! "
Voici ce qu'il répondit à un confrère qui, peu de temps avant sa mort, lui demandait si le démon ne le tentait pas de découragement. " Il a bien essayé de me tromper, reprit le P. Alfred, mais depuis trois jours, il me laisse tranquille; ma bonne mère Marie est à côté de moi, elle est vraiment mon soutien."
Il appartient à notre héros de clore lui-même ce chapitre par ces paroles qu'il a écrites dans sa vie aussi bien que sur le papier: " L'espérance est l'âme de la vie humaine et de la vie chrétienne. Si le soleil n'éclairait plus notre atmosphère, l'existence en ce monde deviendrait impossible. Cependant, il nous serait plus possible de vivre sans soleil, que de vivre sans espérance. Cette vertu est notre besoin le plus profond, le plus impé-
rieux, le plus constant, le plus universel. Là où elle naît, tout se ranime; là où elle persiste, tout se maintient; là où elle languit, tout s'affaisse; là où elle meurt, tout se glace et s'arrête. Elle est l'aiguillon de nos entreprises, le soutien de tous nos travaux, le secret de notre patience et l'arôme de toutes nos joies."