CHAPITRE XVI
Le P. Alfred avait pour Dieu un amour plus qu'ordinaire. Dès son enfance l'Amabilité infinie avait ravi son cœur. Il comprenait que tout ici-bas est vanité, excepté aimer Dieu et le servir.
" Je ne veux point, écrivait-il, avoir d'autre amour que Dieu seul. Qu'un seul bien, un seul amour, un seul cœur m'enchaîne sur la terre et que ce soit Dieu. A d'autres, les richesses, les honneurs, les plaisirs de ce monde. Ma seule fortune, ma joie, ma gloire, c'est l'amour divin; voilà mon compagnon sur cette terre d'exil. O bonté infinie de mon Dieu! je veux employer toute ma vie à vous aimer, faites que je brûle sans cesse des flammes de votre divin amour." De semblables soupirs d'amour remplissent ses écrits.
Il s'efforçait d'observer de son mieux le grand
SA CHARITÉ ENVERS DIEU ll7
commandement de l'amour divin. Il s'y exhorte lui-même: "O mon âme, prends pour compagnon l'amour de Dieu. Aime ce Dieu, parce qu'il est infiniment aimable et infiniment aimant. Aime-le de tout ton estprit, en pensant à sa majesté toujours présente partout, en conformant ton esprit au sien par la foi ; aime-le de tout ton cœur par la pureté d'intention, en formant des actes d'amour parfait; aime-le de toutes tes forces, en te montrant généreux dans le sacrifice et dans l'exercice des vertus."
C'est dans cet amour poussé jusqu'au sacrifice et au détachement de toute chose, qu'il met tout son bonheur :
" O amour infini de Dieu! je vous aime! Seigneur, vous m'avez ouvert les yeux, vous m'avez appris où se trouve le vrai bonheur. C'est en vous seul qu'il se trouve. Oui, connaître votre volonté, l'aimer et l'accomplir, tel est le bonheur de l'homme ici-bas.
" Cherchons le bonheur, mais cherchons-le en Dieu seul. Seigneur, vous me voulez donc tout à vous, à vous sans réserve, sans partage, sans retour. C'en est fait, ô Jésus! je ne veux plus m' appartenir. Il est bien juste que je vous aime jusqu'au sacrifice, vous qui m'avez aimé jusqu'au sacrifice de tout vous-même- O Seigneur, vous qui m'inspirez de faire ce sacrifice, aidez-moi à
l'accomplir, enseignez-moi la voie que je dois suivre pour n'être plus à moi-même, ni au monde, mais à vous seul. Cette voie, c'est la voie de la ferveur: elle conduit au bonheur en cette vie et en l'autre."
Cent fois, dans ses notes spirituelles, il prend la résolution, par amour pour Dieu, de se conformer en tout à l'adorable volonté divine; de n'agir que pour la gloire de Dieu, sa propre sanctification, et le salut des âmes; d'éviter les plus petites imperfections; de combattre la tiédeur et de tout souffrir pour Dieu.
Il proteste qu'il ne veut qu'une chose: plaire à son Dieu: qu'il ne craint qu'une chose : lui déplaire." Plutôt mourir, ou souffrir mille enfers ici-bas que de commettre le péché. Je le déteste, dit-il, non pas tant parce qu'il mérite l'enfer, mais parce qu'il déplaît infiniment à Dieu, la bonté suprême. O mon Dieu, que ne puis- je ressentir de mes péchés une tristesse aussi grande que celle que vous avez ressentie au jardin des Olives! Que ne puis- je en être pénétré d'une crainte, d'une horreur aussi grande que celle dont vous avez été saisi au jardin des Olives! O Marie, ma bonne mère, ou mourir ou ne point offenser mon Dieu."
" Jamais, nous écrit un confrère, et j'oserais l'affirmer sous serment, je ne l'ai vu
commettre une faute; non par suite d'un manque d'observation de ma part, car, le considérant comme un saint jeune homme, je l'observais tout spécialement dans sa conduite. Que de fois je me suis dit à moi-même : on croit souvent que tels et tels sont des saints, mais tôt ou tard, on remarque qu'ils sont des hommes comme les autres; il n'y a guère que le frère Alfred Pampalon dont je n'ai jamais découvert le côté humain."
La raison en est que ce saint jeune homme se stimulait sans cesse à une vie fervente par l'oraison, le recueillement, les exercices spirituels, se demandant toujours, comme on le lit dans ses notes: " Veux-tu savoir si tu es fervent? Vois si le zèle qui t'animait au noviciat, quand il s'agissait de ton devoir, est accompagné d'un principe surnaturel, si tu n'a en vue que le bon plaisir de Dieu et sa sainte volonté. Vois si tu es prêt à faire pareillement ce qui te plaît et ce qui te déplaît, quand le bon Dieu le veut, au temps qu'il t'indique et comme il le veut; car, dit saint Alphonse, ce n'est pas tout de faire ce que Dieu veut, mais il faut le faire de la manière qu'il nous le demande; c'est-à-dire, faire chaque exercice en sa présence et non pas par routine; les faire précéder, accompagner et suivre de la bonne intention.
Ainsi en est-il pour les études: j'étudierai
donc en suivant la méthode de notre père, saint Alphonse, pour plaire à Dieu et procurer le salut des âmes. Vois si tu évites tout ce qui peut déplaire à Dieu, à la sainte Vierge, et quand tu es tombé dans quelque faute, si, loin de te décourager, tu t'humilies et demandes pardon, promettant de te corriger et de faire mieux dans la suite. Vois si tu ne fais pas la paix avec tes fautes.
" Vois si tu supportes toutes les croix qui t'arrivent, soit spirituelles, soit corporelles; si tu les considères comme une juste punition de tes péchés, comme un effet de la bonté de Dieu qui veut te châtier ici-bas pour t'épargner dans l'autre vie. Vois si, malgré tout ce que tu fais pour ton divin Maître, tu te considères comme un serviteur inutile, n'ayant presque rien fait en comparaison de ce que tu aurais dû faire, et si, loin de diminuer en ferveur, tu augmentes de plus en plus. " Es-tu fidèle à accomplir toutes tes fetites dévotions surérogatoires; à faire toutes les fetites mortifications que tu t'es imposées à toimême? Souviens-toi que si, un jour, tu as le malheur de perdre ta vocation, c'est parce que d'abord tu auras été infidèle dans les petites choses."
Il ne se lassait pas de méditer l'inconcevable amour de Dieu pour nous, et comme St Paul, il se sentait continuellement pressé d'aimer en retour un Dieu qui nous aime tant.
La crèche, la croix et le tabernacle étaient les trois théâtres où il se plaisait à contempler les manifestations de la divine charité, afin de s'embraser d'un amour toujours plus grand pour son Rédempteur. " Aussi, écrit-il, j'aurai soin de favoriser en moi mes dévotions au Sacré-Cœur de Jésus. Oui, Jésus crucifié pour mon amour, Jésus-Hostie, Jésus-Enfant: tel doit être le centre de toutes mes affections. L'amour que me témoigne ce Cœur dans ces mystères : tel doit être le sujet de mes pensées."
Tous les ans, il se préparait à la fête de Noël par la pénitence et par une neuvaine de soupirs affectueux et de prières ardentes. Il appelait ce grand jour le jour du feu, puisqu'un Dieu se fait enfant pour allumer dans le cœur des hommes le feu de l'amour divin. Aussi le passait-il en actions de grâces au pied de la crèche, admirant les abaissements de l' Homme-Dieu.
Jamais, pendant le cours de sa vie, il ne négligea, le 25e jour de chaque mois, d'honorer tout spécialement l'Enfant-Dieu, comme il l'avait appris au noviciat.
Au dernier 25 quil passa sur la terre, cinq jours avant son trépas, il renouvela, selon sa coutume, ses vœux de religion en présence de l'image du Saint-Enfant, il en prononça les paroles avec tant d'onction et de piété que son garde-malade, ému et attendri, ne put retenir ses larmes.
Avec la crèche de Bethléem, le crucifix fut pour le P. Alfred le grand livre dans lequel il apprit à aimer le divin Sauveur. C'est dans les plaies de son cher Jésus, surtout dans son côté ent.r 'ouvert, qu'il se réfugiait durant les épreuves qu'il eut à supporter; c'est dans le cœur de son Eédempteur qu'il trouvait force et résignation à la volonté divine dans les misères de cette vie.
A l'exemple de saint Alphonse, le P. Alfred méditait fréquemment sur la passion de Jésus- Christ. La considération des souffrances de son divin Sauveur, le portait à un amour généreux envers Lui.
O mon très aimable Jésus, s'écrie-t-il, en quel état vous m' apparaissez ! Je vous vois tout couvert de plaies et de sang; je vous vois les mains et les pieds percés de clous, le côté ouvert et le cœur transpercé par amour pour moi. O mon Sauveur! que je ne sois pas moins généreux que vous. C'est jusqu'au sacrifice de tout vousmême que vous m'avez aimé; que ce soit aussi jusqu'au sacrifice de tout moi-même, de tout ce que je suis et de ce que je possède, et jusqu'au sacrifice du monde, que je vous aime. C'est là la grâce que je vous demande et que je ne veux pas cesser de vous demander. Oui, ne plus vivre pour moi-même, ni pour ce monde, mais pour vous
seul. Vous seul, ô mon Jésus, soyez tout mon bien et toute ma vie."
Epris d'un si ardent amour envers Jésus crucifié, il aurait voulu le communiquer à tous les hommes. Devenu prêtre, il aimait à prêcher les souffrances de son Rédempteur. Dans notre église de Mons, il eut plus d'une fois l'occasion de parler de la passion du Sauveur. Avec quelle chaleur il engageait son auditoire à ne pas affliger l'aimable Jésus qui a tant souffert, qui a répandu jusqu'à la dernière goutte de son sang pour se faire aimer des hommes.
Un exercice de piété qu'il eut toujours à cœur d'accomplir, fut celui du chemin de la croix. Dans le monde, il le faisait au moins une fois par semaine; entré en religion, il le fit tous les jours, et parfois, il consacrait un temps considérable à cette salutaire pratique. Durant sa dernière maladie, il était vraiment édifiant de le voir se traîner pour parcourir les stations de la voie douloureuse.
Aux derniers jours de sa vie, le P. Alfred nous paraissait une image vivante du divin Crucifié. Son corps étant couvert de plaies, il endurait d'intenses souffrances qu'il n'oubliait pas d'unir à celles de son Sauveur. Il n'avait plus aucun repos. C'est alors qu'il s'écriait: " Le repos n'est pas de ce monde."
Que de fois au milieu de ses plus grandes douleurs, il prenait son crucifix de mission en mains pour le baiser et lui dire qu'il souffrait pour son amour. Et ce fut en pressant sur son cœur ce signe de notre Rédemption qu'il quitta cef^ î vallée de larmes.
La Sainte-Eucharistie fut le centre et l'attrait de sa vie. Nous avons déjà dit avec quelle ferveur il s'approchait de la Sainte Table et célébrait les saints mystères.
Il se distingua toute sa vie par la cour assidue qu'il fit à l'Hôte royal de nos tabernacles. Dans son enfance, les personnes pieuses aimaient à le voir, après les heures de classe, aller chaque jour saluer Jésus et Marie à l'Eglise, avant que de se rendre à la maison paternelle.
Au collège de Lévis, il édifiait grandement les élèves par sa tenue exemplaire dans le lieu saint. Il se tenait toujours à genoux, bien recueilli et appliqué à la prière. On aurait dit un autre saint Louis de Gonzague.
Partout où il résida, il passait aux pieds du divin Prisonnier de nos autels tout le temps dont il pouvait disposer. C'est là qu'il récitait son office divin, qu'il faisait ses exercices de piété surérogatoires ; c'est là que s'écoulaient ses jours de retraite; c'est là qu'il trouvait ses délices, sa joie, son repos, son trésor. Cherchait-on le P.
Alfred, si on ne le trouvait pas dans sa cellule, on était certain de le rencontrer à l'oratoire, en prière devant le Saint Sacrement.
Nous conservons de lui quelques notes intitulées: " L'âme au fied du Très Saint-Sacrement. Il se dépeint lui-même dans ces pages si remplies d'onction :
" Marie Madeleine aux pieds de Jésus, ditil, est une image parfaite d'une âme devant le Tabernacle.
" Etrangère aux affaires du monde comme Marie-Madeleine, l'âme se tient aux pieds de Jésus dans le plus parfait recueillement; elle écoute avec amour et se voit comblée de mille bienfaits.
" Prêtons d'abord l'oreille aux paroles que le Seigneur adresse à l'âme prosternée à ses pieds : O âme, semble-t-il lui dire, après tout, une seule chose est nécessaire: m' aimer et être aimée de moi. Heureuse, mille fois heureuse es-tu de l'avoir compris. Réjouis-toi ! tu as choisi la meilleure part, une part qui ne te sera pas enlevée. Encore une fois, réjouis-toi, ton amour t'a mis en possession d'un bien en qui sont tous les biens. En moi tu trouveras cette paix qui dépasse tout sentiment et que le monde ne peut donner ; en moi tu trouveras le véritable bonheur. Je suis ce Dieu plein de bonté pour l'âme désireuse de se
donner a moi. Je me plais à faire découler sur elle les eaux de ma grâce. L'âme arrosée par cette eau salutaire prend de nouvelles forces et marche de vertu en vertu. Elle supporte avec joie les peines de cette vie. Mon joug lui devient doux et mon fardeau léger. Ma grâce la rend victorieuse de satan, du monde et d'elle-même. En moi tu trouveras ta nourriture et ta vie. Je suis le pain descendu des cieux : Ego sum fanis vivus qui de cœlo descendi. Ce pain, c'est mon précieux corps, auquel participent toutes les âmes désireuses de me recevoir! Oh ! qu'elles sont heureuses ces, âmes! elles ne vivent plus de leur propre vie, mais de ma vie. Je demeure en elles et elles demeurent en moi. Est-il une union plus intime? Que puis-je faire de plus pour être aimé d'elles? Quelle douce joie pour toi de penser qu'en me possédant, ô âme, tu possèdes un époux fidèle, riche en bonté, en miséricorde et en amour, dont l'unique désir est de te rendre heureuse en cette vie et en l'autre. C'est la douce promesse qui t'est faite en t' unissant avec moi dans mon sacrement. Vois l'extrême charité de mon cœur pour toi : je me donne à toi comme récompense en cette vie et comme gage de ce bonheur futur auquel tu aspires.
Ecoutons maintenant l'âme attentive à la voix de son Bien-Aimé. Comme la Sainte Vierge,
elle conserve dans son cœur tout ce qu'a fait et dit Jésus: ce sont des paroles de paix, de bonheur et de vie qu'il lui a adressées. La vue de tant de bonté de la part de son tendre Sauveur la jette comme dans une sainte confusion. " O mon Dieu! dit-elle, qui suis-je, et qui êtes-vous? Qui ■êtes-vous pour daigner ainsi jeter les yeux sur votre humble servante? Ahl j'en suis bien indigne. Comment vous témoigner ma reconnaissance, pour tous les biens dont vous me comblez ! ' ' Mais bientôt dans cette âme, l'amour fait place à tout autre sentiment. Elle voudrait rendre à Jésus toute l'affection qui lui est due; elle se sent transportée hors d'elle-même, et ne pouvant plus se contenir, elle s'écrie avec le Psalmiste: " Que puis- je désirer au ciel et sur la terre, si ce n'est vous, ô mon Dieu, le maître de mon cœur et mon partage à jamais? "
" Par la lumière de la foi, l'âme voit en Jésus un époux plein d'amabilité, de douceur et de charité, dont l'unique désir est de lui faire du bien. Jésus lui promet d'être sa douce récompense, et cette pensée lui inspire un souverain mépris pour toutes les choses de la terre. Quoi! se dit-elle, Jésus veut être tout mon bien, et moi, j'irais placer mes espérances dans les créatures! Oh! non, loin de moi une telle pensée. En Jésus seul, je j^hercherai mon bonheur. Lui seul
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sera tout mon bien, tout mon amour, toute ma vie. Mihi autem adhœrere Deo, bonum est. Elle soupire après ce moment où elle pourra voir son Dieu face à face et jouir éternellement de sa douce présence. Alors, elle s'écrie avec le prophète-roi : Quis dabit mihi fennas sicut columhœ et volabo ef requiescam. " Qui me donnera les ailes de la co lombe pour m'envoler vers le repos?"
Aussi prie-t-elle avec instance son aimable Seigneur d'augmenter de plus en plus en elle son amour, de briser les liens qui l'enchaînent encore à cette terre pour l'enlacer dans les filets de la divine charité. Telle est l'heureux sort d'une âme en prière aux pieds de Jésus dans le Très Saint-Sacrement : Elle y trouve une faix inaltérable, un bonheur incompréhensible et la vie véritable.'