CHAPITRE XVIII
Notre Père St Alphonse, que son historien, le R. P. Berthe appelle si bien " le chevalier de Marie " a ordonné à tous ses enfants de professer une dévotion spéciale et un tendre amour envers
PERE ALEKEU l'A. M l'A LUX,
LE VIEUX SERVITEUR DE MaRIE.
la Très Sainte Vierge. Nul précepte ne pouvait être plus doux au Père Alfred, parce que nulle dévotion ne lui était plus chère. Le germe de la piété filiale envers Marie, que le ciel avait déposé dans son anie au jour du saint baptême et qu'une pieuse mère, nous T avons vu, y avait cultivé avec tant d'amour et d'empressement, prit au noviciat un immense développement et s'épanouit pleinement au scolasticat, au point qu'aux yeux de tous, le culte de la Mère de Dieu devint le caractère saillant de sa sainte vie.
'' Je prendrai à ctjeur , écrivait-il dès le début de sa vie religieuse, de ne me laisser surpasser par personne dans l'amour pour Marie et pour son divin Fils".
Pour atteindre ce but, il osa demander à la Sainte Vierge elle-même de l'instruire sur le culte que lui doit un de ses vrais serviteurs.
" 0 douce Marie, ma bonne mère, lui dit-il, veuillez, je vous en prie instamment, m'enseigner la véritable dévotion que vous doivent porter vos enfants."
Cette naïve prière fut exaucée, et son aimable maîtresse daigna accroître dans son âme cet arbre du paradis et lui faire la grâce d'en bien parler. D'après un opuscule du P. Alfred, la racine de c^tte dévotion, c'est la connaissance de la Vierge Immaculée, Mère de Dieu et des hommes; la vé-
nération, l'amour et la confiance en forment le tronc et les branches; le zèle, les pratiques de piété en sont comme les feuilles et les fleurs; et enfin, l'imitation, en est la couronne et le fruit délicieux.
Un confrère qui connaissait cette doctrine du P. Alfred, aussi bien que sa vie, a eu l'heureuse idée de rapprocher l'un et l'autre:
"Connaître Marie dans ses rapports avec Dieu et avec nous, dit-il, lui consacrer un amour filial et sans bornes comme à sa bonne mère : c'est ce à quoi le P. Alfred s'appliqua constamment.
Il trouvait spécialement dans les Gloires de Marie, par Saint Alphonse et la Vraie dévotion à la Ste Vierge, par le bienheureux Grignon de Montfort, un aliment à sa dévotion. Il n'y a pas de livres remarquables sur la sainte Vierge qu'il ne lût, en vue de mieux connaître celle oui était l'objet continuel de ses pensées et de ses afi^ections. Quand il lisait la vie d'un saint, il cherchait à savoir quelle avait été sa dévotion pour Marie." Le premier fruit que produit en nous cette connaissance de Marie, écrit le P. Alfred, c'est une grande vénération, un profond resfect, envers cette glorieuse Vierge. Eh! qui ne se sentirait pas pénétré de tels sentiments envers celle qui est tout à la fois, et la Fille bénie du Père, et la Mère chérie du Fils, et l'Epouse choisie du Saint-
Esprit; envers cette puissante Reine que les anges et les bienheureux vénèrent en répétant sans cesse : " Sainte, sainte, sainte, est la Fille, l'Epouse, la Mère du Roi des rois." Nous devons lui témoigner ce respect surtout dans nos prières, nous efforçant, autant que le permet notre faiblesse, d'éviter toute distraction, et dans notre langage, en ne parlant d'elle qu'avec le respect affectueux d'un enfant pour sa mère."
" Le second fruit qui naît de cette connaissance, c'est un amour tout filial, mêlé d'une crainte toute filiale. Oui, l'enfant de la douce Marie n'a d'autre crainte que de lui déplaire! (Jette tendre mère est tout pour son cœur. Lui plaire et mourir: voilà sa devise."
Nous ajouterons: voilà le portrait du P. Alfred. Son amour pour Marie devint promptement un fait notoire dans la maison d'études ainsi que dans les communautés où il demeura. Son Préfet lui dit un jour, en badinant: "Frère Pampalon, je pense que vous aimez la sainte Vierge plus que Dieu lui-même " — " Non, répondit-il, mais après Dieu, il n'y a personne que j'aime autant que Marie."
Heureux, disait-il, celui qui vous aime, 5 Marie! Celui-là jouit d'une douce paix et n'a rien à craindre pour son salut.
La prière suivante semble une étincelle
encore brûlante jaillie de l'ardent foyer de son cœur. '' 0 douce Marie! ô mère la plus aimable, la plus digne d'être aimée I je vous aime, il est vrai, mais je vous aime trop peu. Ah ! faitesvous aimer d'un cœur qui désire être tout amour pour vous. Que n'ai-je pour vous tout l'amour des anges, tout l'amour des saints et saintes du paradis, tout l'amour de vos plus fidèles serviteurs et servantes sur cette terre! Ah! je voudrais avoir pour vous tout l'amour que vous me portez, à moi, le plus indigne de vos enfants.
" Mais, ô ma bonne Mère, Marie! pardonnez à ma témérité filiale, mon âme aspire plus haut. Que n'ai-je pour vous tout l'amour que Dieu le Père vous porte comme à sa Fille bienaimée, tout l'amour que Dieu le Fils vous porte comme à sa Mère chérie, tout l'amour que Dieu le Saint-Esprit a pour vous, comme son épouse bénie! Du moins, ô tendre mère! je veux vous témoigner l'amour du plus tendre des fils envers la plus tendre des mères.
Non, je ne veux pas que d'autres vous aiment plus que moi. Je veux vous aimer sans retour, sans réserve, sans partage; vous aimer à la vie, à la mort/'
" De l'amour de Marie, dit-il, naît la confiance. En efi^et, l'enfant de la Sainte Vierge, connaissant la grande bonté de sa clémente mère.
s'abandonne entre ses mains avec la plus entière confiance. Marie veille sur lui comme une mère sur le berceau de son enfant; elle le réchauffe dans les plis de son manteau, oii il trouve un refuge assuré."
Quand vient le moment de la lutte, il lève les yeux vers sa douce mère. Celle-ci accourt aussitôt et le rétablit dans le calme. Oh! heureux l'enfant qui met en la douce Marie toute sa confiance et qui s'applique à l'aimer de tout son cœur ! Celui-là a trouvé la voie qui conduit le plus directement au ciel. Aimer la Reine du ciel, mettre sa confiance en elle, c'est la vie de la grâce ici-bas et la vie de la gloire après la sortie de ce monde. Si j'aime ma bonne mère, si je me confie entièrement en elle, je deviendrai certainement un grand saint, j'aurai le bonheur de persévérer dans ma vocation et d'être assisté par elle à l'heure de ma mort. Oui, disons-lui sans cesse: Je vous aime, ô Marie, je veux toujours vous aimer! Oui, plutôt mourir que de me séparer de vous qui êtes si miséricordieuse. Après Jésus soyez mon unique amour, mon bien, toute ma vie. Non, celui-là ne périra point, que l'amour et la confiance lient fortement aux deux ancres du salut : Jésus et Marie !"
Des pratiques nombreuses en l'honneur de la Sainte Vierge, procédant de sa dévotion intime.
étaient comme les feuilles et les fleurs de cet arbre vigoureux.
Le nom de Marie, "sa bonne mère," jaillissait à tout instant de son cœur à ses lèvres, et semblait lui causer des délices toujours nouvelles : " Après Jésus, écrit-il, prier Marie, T invoquer, doit être ma plus grande et ma plus douce consolation; c'est pour mon âme ce que la respiration est à mon corps; si je cessais de respirer, je cesserais aussitôt de vivre; ainsi, ne pas prier, ne pas invoquer cette bonne mère, c'est mourir à la vie de la grâce. Je dois donc mettre tout mon bonheur, toute ma joie à implorer son perpétuel secours."
Matin et soir, même durant ses maladies ou en voyage, il récitait trois "ave," à genoux et le front dans la poussière, pour conserver intact le lis de la pureté et pour obtenir la grâce d'une bonne mort. D'ailleurs, les Ave Maria, comme des fleurs du ciel embaumaient ses journées: avant et après chacune de ces actions, chaque fois que l'horloge sonnait, presque à tout instant du jour, il laissait échapper de son cœur embrasé la douce et sublime prière, la " Salutation Angélique."
" Heureuses les actions enfermées entre deux Aiw Maria,'' aimait-il à dire avec saint Alphonse.
Tous les jours, il récitait l'Angelus et le chapelet ordinaire, celui des Sept-Douleurs et celui de l'Immaculée- Conception.
Il a laissé de très pieuses réflexions sur les mystères du rosaire: il les avait méditées mille fois avant de les écrire. Chaque samedi il récitait les psaumes de S. Bonaventure en l'honneur du saint nom de Marie; il s'imposa des jeûnes et d'autres pénitences, aussi longtemps que l'obéissance le lui permit.
Toutes les fêtes de Marie, et elles sont nombreuses dans l'Institut de saint Alphonse, étaient pour lui l'occasion d'un renouvellement de ferveur par une neuvaine ou un triduum de préparation et une octave d'actions de grâces; de sorte qu'il était presque toujours occupé à célébrer les gloires de la Vierge Immaculée.
Souvent, aux fêtes de sa Mère du ciel, il composait une prière ou une poésie en son honneur. Pendant ces jours bénis, il passait ordinairement des heures au pied de l'autel de Marie, lui exprimant tous les sentiments du fils le plus aimant envers la plus aimable des mères.
Le mois de la Reine du ciel était pour lui le plus beau de l'année, le plus salutaire et le plus fécond en bénédictions; il semblait alors redoubler d'ardeur et d'amour envers la bienheureuse Vierge.
Il vénérait d'une manière tonte spéciale certains titres, vocables et images de Marie.
L'Immaculée-Conception, patronne principale de son Institut, avait des charmes tout-puissants sur son âme si pure; souvent aussi, il méditait les douleurs de la Reine des martyrs.
Il portait continuellement sur sa poitrine l'image de Notre-Dame du Perpétuel-Secours, afin d'obtenir sa toute-puissante protection contre les ennemis de son âme.
Durant l'étude ou la classe, il aimait à imiter son bienheureux père saint Alphonse, étudiant ou écrivant devant l'image de Notre-Dame du Bon Conseil.
Lorsqu'il entrait dans sa cellule ou en sortait, il demandait la bénédiction de sa bonne mère en baisant dévotement son image, constamment suspendue à la porte de sa chambre.
" Si la connaissance de la Sainte Vierge, ditil, est le principe de la dévotion, l'imitation de la douce Marie en est le fruit. La vie de cette glorieuse Vierge doit être devant nos yeux comme un tableau admirable de perfection. Cette vie nous offre des exemples à suivre dans toute notre conduite; nous y voyons ce que nous devons corriger en nous, ce que nous devons cultiver et ce que nous devons pratiquer avec ferveur."
C'est à cette parfaite dévotion qu'il s'appli-
quait lui-même. Il pensait ne pouvoir mieux honorer Marie qu'en se sanctifiant comme elle et pour elle. " Je promets à ma bonne mère de devenir un saint; je serai fidèle à ma promesse si je m'attache à elle par la confiance et l'amour. Mon amour pour Jésus augmentera selon la mesure de mon amour pour Marie : si j'aime beaucoup cette tendre mère, j'aimerai beaucoup son divin fils. Marie ne désire rien tant que de nous voir embrasés d'amour pour Jésus. De sorte qu'elle fait tout en son pouvoir pour porter ses enfants à aimer leur Rédempteur."
Par amour pour Marie, le P. Alfred ne perdit jamais une minute de son temps, mais il l'utilisa tout entier, pour étudier, faire de saintes lectures, des oraisons, des prières; par amour pour Marie, il ne perdit jamais l'occasion de se montrer charitable. Dans toutes ses souffrances, les grandes comme les petites, il se montra toujours patient, joyeux, parfaitement résigné à la volonté divine. Et cela, toujours pour ressembler à Marie et lui plaire, pour mériter d'être son enfant chéri, et, par elle, appartenir éternellement à Jésus.
Il aimait à redire avec saint Léonard de Port- Maurice: " O doux Jésus! ô aimable Marie! je ne veux de mes yeux que pour vous contempler; je ne veux de mes mains, que pour vous servir; je ne
veux de mes pieds que pour marcher sur vos traces; je ne veux de mon cœur que pour vous aimer; je ne veux de ma voix que pour vous prier et proclamer vos gloires."
Son amour pour Marie débordait de son cœur et cherchait à communiquer aux autres l'ardeur ae ses flammes.
Comment, écrit-il, ne pas sentir en soi l'ardent désir de voir cette Vierge incomparable, connue, louée, aimée, vénérée de tout l'univers. D'ailleurs, un Rédemptoriste n'est-il pas appelé à prêcher sa bonté et sa miséricorde pour les pauvres pécheurs? "
" O glorieuse Vierge! je voudrais vous voir connue, aimée, servie par toutes les créatures! je sacrifierais volontiers ma vie, si à cette condition, je pouvais vous procurer cette gloire. Que ne m'est-il donné de parcourir tout l'univers, travaillant à vous faire connaître, aimer et servir de tous î Que ne puis- je suppléer par mon amour pour tous ceux qui ne vous aiment pas ! Ah ! douce Marie î faites-vous connaître davantage, afin que nous vous aimions davantage; faites-vous aimer davantage afin que nous vous servions d'autant mieux. Qu'il en soit ainsi, ô ma tendre mère! Ainsi j'espère. Ainsi soit-il."
Il souffrait de voir sa bien-aimée Souveraine
si oubliée dans le monde: " 0 bonne mère, ceuxlà ne vous connaissent pas qui ne vous aiment pas. Et cependant, vous êtes si aimable. J'en ai le cœur affligé. O hommes! que vous a donc fait cette tendre mère pour que vous ne l'aimiez pas et que vous l'abandonniez ainsi? Moi, du moins. Vierge très sainte, moi, je ne me donnerai aucun repos jusqu'à ce que j'aie pour vous le plus ardent des amours."
Déjà, durant ses études théologiques, il exerça sur ses confrères un discret mais actif et fructueux apostolat à la gloire de la Reine de son cœur.
Il ne négligeait aucune occasion de répandre son culte autour de lui. Il ne manquait pas à la récréation du soir de célébrer les louanges de sa mère en rappelant aux étudiants, dès la veille, toutes les fêtes de Marie et en les y disposant par de pieuses considérations sur le mystère du lendemain. Pour les exciter à une vertu ou à une sainte pratique, il leur disait d'un ton assuré et triomphant: " C'est agréable à Jésus et à Marie," pensant par ces paroles, donner une raison à laquelle personne ne pouvait résister.
Les exercises littéraires, auxquels doivent de temps en temps se livrer nos étudiants en théologie, étaient destinés par le P. Alfred à chanter la beauté et la bonté de sa céleste mère.
Il se proposait de faire deux ouvrages sur la sainte Vierge: L'un sur le mois de Marie, et l'autre sur les grandeurs et les bontés de la Reine du ciel; il avait déjà élaboré le plan* de ce dernier; et tout cela afin, qu'après sa mort, il put continuer à faire connaître, aimer et servir sa douce mère.
Pendant les quelques années de son apostolat, il a traité plusieurs fois ce sujet de prédilection et jamais il ne perdit une occasion de proclamer, par sa parole, les grandeurs de sa Céleste Reine.
Il parlait de Marie avec cet accent de piété tendre et persuasive qui rend éloquent et touche les âmes. A sa profession religieuse, il avait dit publiquement: " Jésus et Marie, doux objets de mes amours, que je souffre pour vous, que je meure pour vous. Je ne veux être nullement à moi-même, mais je veux être tout entier à vous."
Ces ardents désirs ont été réalisés : toute sa vie s'est consumée dans le double amour de Jésus et de Marie; il pouvait à bon droit, la nuit de sa mort, chanter le " Magnificat " pour remercier Dieu d'avoir su faire de son existence un hymne de louanges à la Vierge Immaculée.