CHAPITRE XXV
" La vie des membres de la Congrégation devra être un recueillement continuel. Pour acquérir cette vertu, ils auront d'abord à cœur l'exercice de la présence de Dieu et ils s'exciteront souvent à de courtes mais ferventes oraisons jaculatoires; ils aimeront aussi beaucoup la solitude, ne sortiront pas de leurs chambres sans nécessité,
et, par dessus tout, observeront le silence qui est si digne d'éloge dans les Instituts religieux." Tel est l'idéal que nos Règles nous proposent, et que le Père Alfred a réalisé dans sa propre vie. Il a commencé par se tracer un tableau détaillé d'un homme recueilli. Or, dans ce tableau, le Père Alfred, sans le savoir, faisait son propre portrait.
" L'homme recueilli est une règle vivante. En lui, tout est réglé: l'extérieur et Tintérieur. Sa vue inspire l'amour de la vertu, le désir de devenir meilleur. Sa démarche annonce un homme tout en Dieu. Elle n'est ni lente, ni précipitée, mais grave et modeste. Ses yeux baissés vers la terre annoncent un homme étranger aux choses d'ici-bas. La pensée de Dieu l'accompagne partout: " Marche devant nîoi et sois parfait," disait le Seigneur à Abraham. Cette parole des Saintes Ecritures se fait sans cesse entendre au fond de son cœur. Il sait que Dieu est partout, que son immensité remplit le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment, mais il sait aussi que Dieu demeure à un titre spécial dans l'âme juste.
L'homme intérieur a un esprit, mais c'est pour penser à Dieu et non aux choses vaines qui dissipent le cœur. L'homme intérieur a un cœur, mais un cœur pour aimer Dieu seul, et pour désirer le voir aimé de tous les hommes. Un homme
recueilli a des yeux, mais c'est pour les fermer aux mondanités du siècle. Il a des oreilles, mais ouvertes seulement aux paroles saintes, aux discours pieux, et non pas aux choses frivoles dont se repaissent les mondains.
L'homme recueilli, quelles que soient ses actions, qu'il parle, rie ou marche, n'oublie jamais que Dieu le voit. Aussi tous ses actes sont-ils empreints de gravité et de douceur."
Tels sont les sentiments aussi beaux que justes du Père Alfred sur la nature et les heureux effets du recueillement; tel est aussi l'idéal qu'il s'est efforcé avec succès de reproduire dans sa vie. L'exercice de la présence de Dieu lui était habituel et donnait à toute sa conduite ce caractère de modération, de calme et de douceur qui révèle l'homme intérieur. Parfois dans ses conversations, il paraissait plus préoccupé de la pfesence d'un être invisible que des personnes avec lesquelles il s'entretenait. Lorsqu'il vaquait à la prière ou à quelque exercice spirituel, il s'absorbait dans un recueillement plus profond encore, il semblait qu'alors le monde entier disparaissait devant lui pour lui laisser entrevoir Dieu, le ciel et l'éternité."
* Un soir qu'il récitait son chapelet, un confrère eut l'indiscrétion de tenter sa piété en cherchant à lui faire lever les yeux ; ce fut peine per-
due, le p. Alfred resta sourd et aveugle devant le tentateur.
Qui dira les élans d'amour, les oraisons jaculatoires qui jaillissaient incessamment de son cœur! Quelques pages d'un règlement de vie, que nous avons retrouvées, nous en donneront une idée. Ce règlement est pour ainsi dire une série d'oraisons jaculatoires.
" Comptant, écrit-il, sur l'infinie miséricorde de mon Sauveur, sur la puissante protection de ma mère Marie, sur le secours de St Joseph, de mon Père St Alphonse et de tous mes saints Protecteurs, je me propose de suivre ce petit règlement de vie.
" Le matin, au premier son de la cloche, je me lèverai aussitôt, sans accorder un instant à la sensualité. Dans ce but, je fais un pacte avec ma bonne Mère, à savoir: que s'il m'arrive de n'être pas fidèle à ce bon propos, ce sera un signe que j'ai diminué en amour envers cette bonne mère.
" Une fois levé, considérant mon extrême faiblesse dans le bien, j'élèverai aussitôt mon cœur vers Dieu, et, faisant le signe de la croix, je dirai avec le psalmiste : Deus in adjutoriiim meum intende. Domine, ad adjuvandum me festina, et Gloria Patri, etc., implorant ainsi le secours d"^ Dieu pour la journée, le remerciant de m' avoir
préservé pendant la nuit, et de me donner encore ce jour pour le servir. Je dois considérer ce premier acte comme devant décider de toute ma journée. Si je le fais bien chaque matin, ma journée sera bonne. Car ce sont les prémices que Dieu demande de moi. Si je suis fidèle à les lui offrir de grand cœur, il sera fidèle à m' accorder toutes les grâces nécessaires pour bien passer la journée. Lui-même nous le promet par ces paroles ; Qui mane vigilant ad me, invenient me: "Ceux qui veillent dès le matin pour me chercher, me trouvent.
Ceci fait, je renouvellerai les promesses de mon Baptême, renonçant à satan, à ses pompes, à ses œuvres, et renouvelant mes vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, ainsi que mon vœu et serment de persévérance.
Je me consacre tout entier à votre cœur, ô adorable Jésus! à votre cœur immaculé, ô Marie! ainsi qu'à votre cœur, ô Saint Joseph! Je vous consacre toutes mes actions et intentions, afin que, purifiées et perfectionnées dans votre très doux cœur, elles soient unies aux vôtres et offertes en louanges éternelles à Dieu le Père.
" Saint Alphonse et tous mes saints confrères en religion, obtenez-moi votre zèle pour ma propre sanctification, et pour le salut des âmes.
" Ange de Dieu, à qui la Bonté suprême a
daigné me confier, veillez sur moi, assistez-moi de vos bons conseils et dirigez mes pas, détournez-les du mal et portez-les vers le bien.
Je me vêtirai de la manière la plus modeste, considérant que Dieu me voit, ainsi que toute la cour céleste. En mettant ma croix, je baiserai les cinq plaies de Notre Seigneur, et je dirai cette oraison jaculatoire: Que je meure. Seigneur, par amour pour vous, qui avez daigné mourir par amour pour moi. En mettant mon chapelet à ma ceinture, je ferai cette prière : Sub tuum yrœsidium confugimus, ... " Nous nous réfugions sous votre protection, ô sainte Mère de Dieu! " Je ferai avec la plus grande ferveur possible, la prière de notre manuel. Domine, Deus meus, la considérant comme un acte devant influer sur toutes mes actions de la journée. J'ajouterai après chacun des 3 Ave Maria cette oraison jaculatoire: " O Marie, ma bonne Mère, par votre très pure et Immaculée Conception, purifiez mon corps et sanctifiez mon âme."
Au sortir de ma chambre, je prendrai de l'eau bénite et je ferai le signe de la croix. En outre, je demanderai la bénédiction à Jésus, Marie et Joseph, et je les prierai de garder mon esprit, mon cœur et ma langue. A cet effet je dirai: "Jésus, Marie, Joseph, donnez-moi votre sainte bénédiction, et veillez sur mes pensées, mes
paroles, mes affections." C'est ce que je ferai en me signant sur le front, la bouche et la poitrine."
Toute sa journée était parsemée de ces affections pieuses, et de ces saintes pratiques qui en avaient embaumé le matin. Nous en avons une nouvelle preuve dans les lignes suivantes :
*' Représente-toi, ô mon âme! ton bien- aimé Sauveur dans ton cœur, assis comme sur un trône. Ecoute-le qui te dit: " Aime-moi et je t'aimerai, pense à moi et je penserai à toi. Vivons ensemble, demeurons unis pour ne plus jamais nous séparer."
Oui, Seigneur, soyez tout mon bien, tout mon amour et toute ma vie. Parlez, mon bienaimé, votre pauvre serviteur vous écoute:
En moi se trouvent la joie, le bonheur et la paix. Heureuse l'âme qui l'a compris! C'est chercher en vain que de les chercher ailleurs. Hors de moi, tout est tristesse, ennui, dégoût. Heureuse donc, oui, mille fois heureuse l'âme qui m'a trouvé. Elle possède un trésor auprès duquel tous les trésors de la terre ne sont rien. Pour toi, n'en cherche point d'autre que moi. Renonce à tout autre amour pour n'aimer que moi, ne détourne jamais ta vue du bien dont tu jouis en me possédant; mais toujours recueillie en toimême, pense sans cesse à moi."
Quel bonheur éprouve l'âme recueillie! Dieu est en elle et lui parle. Elle écoute sa voix, sans jamais s'en lasser.
" L'âme recueillie dit encore le Sauveur, n'a qu'un désir, accomplir en tout ma sainte volonté. Son plus grand bonheur est de me plaire. Aussi, préfère-t-elle mille fois la mort plutôt que de déplaire à son bien-aimé. Tout ce qui sans lui est amer, devient doux, et tout en lui devient facile. Ma grâce la soutient, mon amour l'enflamme. Aimant son Dieu, elle désire toujours l'aimer davantage et s'afflige de le voir si peu aimé.
Si elle aime son prochain, c'est pour Dieu, pour lui seul. Aussi s'abstient-elle de parler mal de lui, de penser mal de lui, sachant qu'autrement elle déplairait souverainement à son Seigneur."
Aussi de combien de restrictions l'âme recueillie s'exempte-t-elle! La conversation habituelle avec son Dieu lui devient facile! Car on converse d'autant plus familièrement avec Dieu qu'on est plus recueilli."
Quant à son amour du silence et de la solitude, on ne peut mieux l'exprimer que par ce témoignage que lui rendent tous ses confrères: jamais en temps de silence on ne vit le Père Alfred dire un mot sans nécessité, jamais, non plus, on ne le vit sortir de sa cellule ou du monastère sans y être appelé par devoir ou par charité.