CHAPITRE VI
L'amitié est un besoin pour le cœur du jeune homme: il lui faut un ami sur lequel il puisse verser tous les trésors de la tendresse que renferme son âme.
Mais toutes les amitiés sont-elles chrétiennes ? Dieu est-il toujours le lien des cœurs aimés? Trop souvent, hélas! cette tendresse réciproque a le plaisir pour but et l'intérêt pour mobile; malheureux le cœur qui se laisse captiver dans le« chaînes d'un pareil amour.
Notre jeune Alfred avait appris le secret de la véritable amitié. Jésus dans l'Eucharistie, voilà le compagnon qu'il s'est choisi, voilà le guide de toute sa vie. Jésus dans l'Eucharistie sera l'objet de seg plus tendres affections. Il
sera la joie de sa jeunesse, son consolateur aux jours de l'épreuve. En lui, il trouvera l'amitié qui fortifie, un baume salutaire quand la douleur brisera son âme, un rayon de soleil qui le réchauffera et lui rendra la vie aux heures plus tristes.
Son cœur tout plein de Jésus n'aura plus de place pour les amours de la terre. Il ne vivra que de sa vie, il ne vivra que pour lui. Au noviciat et au scolasticat la Règle lui permettait la communion au moins trois fois par semaine. Ce ne sera pas suffisant encore pour éteindre la soif brûlante qui le consume. Il a soif de Jésus. Que de fois il se rendra près de son directeur spirituel pour solliciter la faveur de s'unir à son Dieu à des jours non prescrits par la sainte Règle. Et on comprend avec quelle bienveillance on se rendait à sa pieuse demande.
Désormais il essaiera de conformer ses sentiments à ceux de son divin Ami. Comme Jésus, il aura pour Marie, sa bonne Mère, ainsi qu'il se plaisait à l'appeler, un amour tendre et filial. Comme Jésus, sa vie sera d'abnégation et de dévouement. Comme Jésus, il se fera rédempteur.
Cependant, la crainte s'emparait de son âme à la pensée de la grandeur, de la majesté, de la sainteté de l' Hôte-Divin qui venait le visiter. Il ne pouvait trouver sur ses lèvres des paroles assez pures pour louer sa bonté, et bénir ce Dieu trois
fois saint. Il lui semblait, malgré le désir brûlant qu'il avait de s'unir à son Jésus, que son cœur serait toujours indigne de servir de tabernacle et d'autel au Dieu de l'éternité. Aussi avec quel soin il se préparait à recevoir sa visite! Il savait que l'or le plus précieux aux yeux de Jésus est celui de la charité. Riche de ce trésor, comme il aimait à en faire présent à son ami ! Il l'appelait par des prières imprégnées de la plus tendre affection. Dans sa pieuse ardeur il aimait à redire : ' ' Recevons avec amour Celui qui se donne à nous par amour."
Je ne puis résister au désir de citer ici une méthode de préparation écrite de sa propre main, ou plutôt, puisée dans son cœur: " L'Eucharistie est la source des grâces; il est donc de la plus grande importance que je me prépare à recevoir ce sacrement avec ferveur. " Celui qui donne peu, reçoit peu; celui qui donne beaucoup, reçoit beaucoup." Donc dans la dispensation de ses grâces, Dieu se servira de la mesure dont je me serai servi moi-même pour lui donner l'affection de mon cœur. Avant tout, trois dispositions devront présider à la réception de ce divin mystère : " La fureté, c'est-à-dire, que je purifierai mon cœur de toute affection terrestre et de tout péché. L'humilité, c'est-à-dire, que je me regarderai comme indigne, très indigne et le plus indigne de
recevoir un Dieu dont la bonté va jusqu'à se donner à une créature qui l'a si souvent offensé. La charité, c'est-à-dire, que je formerai la résolution de me consacrer à Dieu sans retour, sans réserve, promettant de ne plus vivre pour le monde, mais pour Lui seul désormais. Dans mes communions je ne chercherai pas tant un Dieu consolateur qu'un Dieu médecin des maux de ma pauvre âme. Je demanderai à ma bonne Mère Marie de mettre dans mon cœur un peu de ces divines flammes d'amour qui brûlaient le sien, quand elle recevait son divin Fils.
Quelle idée sublime il se formait de la bonté de Jésus dans son Sacrement d'amour: " Du fond de son tabernacle, disait-il, il semble. Lui, les délices du Père éternel, la joie et le bonheur des élus dans le ciel, s'oublier pour ainsi dire, afin de ne penser qu'à nous et de s'unir à nous. O bonté! ô miséricorde! ô amour d'un Dieu pour ses pauvres créatures! D'où vient donc qu'il désire si vivement se donner à nous? N'est-ce pas assez. Seigneur, d'avoir sacrifié votre vie, d'avoir donné tout votre sang pour notre salut? Qui sommes-nous donc pour mériter tant d'amour? Ne devrions-nous pas plutôt être rejetés loin de vous à cause de nos péchés? Non ; je vous entends me répondre: l'amour que je vous porte m'attire vers vous."
Si partout Jésus est aimable, si partout ii sait aimer, il semblait au jeune Alfred que dans l'Eucharistie, il se montrait avec plus de charmes encore. Il lui semblait qu'alors le cœur de Jésus se dilatait, que son amour, semblable à un torrent comprimé, rompait ses digues et débordait à flots pressés pour submerger, enivrer de bonheur l'âme de son fidèle ami. Comme Jean, l'apôtre bienaimé, Jésus le faisait reposer sur son divin cœur.
Qui dira les transports du jeune Alfred à ces heures bénies. Alors, le ciel, pour lui, se trouvait sur la terre. L'exil devenait la patrie. Et les élans d'amour et de reconnaissance, qui jaillissaient de son cœur, semblaient plutôt d'un ange que d'une âme de la terre. Ecoutons un instant ce séraphin d'amour.
" 0 mon très-aimable Jésus, foi, espérance et amour de mon âme, je ne m'apoartiens dIus, je suis tout à vous. Anges du ciel! Elus du paradis! réjouissez-vous, unissez-vous à moi pour chanter un éternel Gloria, un éternel Magnificat. Comment ne vous aimerais- je point après un tel bienfait? Je ne puis rien désirer de plus. En vous donnant tout à moi, vous m'avez tout donné. Jésus, soyez l'unique amour, l'unique vie de mon âme. A d'autres les richesses, les honneurs et les plaisirs. Pour moi, ô mon Jésus, que toute ma richesse, tout mon honneur, tout mon plaisir soit
de VOUS posséder, de vivre, de souffrir et de mourir uni à vous. 0 mon Jésus, qu'un seul bien, qu'un seul cœur, qu'un seul amour m'enchaîne et que ce soit vous, votre cœur et votre amour. O mon âme, écoute ton divin Sauveur qui te parle : " Demeurons ensemble. Ne nous séparons plus. Vivons toujours unis. Soyons amis! " Oui, mon Jésus, que mon cœur ne vive plus pour lui-même, ni pour le monde mais pour vous seul."
Puis, après avoir épanché sa belle âme dans le cœur de son bien-aimé, il renouvelait avec foi les engagements contractés au grand jour de sa profession, par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Il faisait de nouveau serment de combattre toute sa vie sous le glorieux étendard arboré par Saint Alphonse, son bienaimé père.
On comprend facilement les heureux effets que la sainte communion devait produire dans une âme si bien disposée. Comme il le dit lui-même, ce pain de vie était la nourriture qui soutenait son âme. C'est là, à la Table Sainte, qu'il allait puiser le courage aux jours de l'épreuve, la lumière dans les circonstances difficiles, le repos après ses labeurs.
C'est à cette source qu'il trouvait la force d'accomplir tous ses devoirs de religieux et d'apôtre. C'est là qu'il apprenait la science sublime
de l'abnégation, de l'immolation et du sacrifice. C'est là, près de ce foyer d'amour, que s'allumait dans son cœur cette flamme de zèle et de charité pour le salut de ses frères.
Une sainte disait qu'en l'absence de Jésus- Eucharistie dans son cœur, la communion spirituelle était son bonheur. Il en était de même pour le jeune Alfred. Ses ardents désirs de se nourrir du pain de vie se traduisaient en amoureux soupirs par lesquels il suppléait à la communion sacramentelle. Il abrégeait pour ainsi dire les longues heures qui le séparaient de la sainte union avec son bien-aimé. Il se tenait uni à lui pendant son travail, ses temps libres, épanchant son cœur en pieuses et ardentes aspirations. Comment maintenant ne pas recevoir dignement Jésus après l'avoir sollicité avec tant d'amour de descendre dans son âme ! On comprend avec quel bonheur l'Hôte divin des tabernacles pouvait lui dire : " Soyons amis! "