‹ Une Fleur du CarmelChapitre 150 sur 159 · UNE GRANDE ŒUVRE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE ŒUVRE CATHOLIQUE

Mardi dernier, vers les 8 heures du soir, plus de cinquante citoyens honorables se pressaient dans le salon de l'évêché. Ils étaient venus, sur une invitation de Sa Grandeur Mgr. de Montréal, offrir le généreux concours de leur dévouement au service d'une nouvelle entreprise religieuse : l' établisse?nefit des sœurs Carmélites.

Le vénérable prélat, retenu par une maladie douloureuse dans ses appartements de l'Hospice du Sacré-Cœur, à défaut de pouvoir présider cette assemblée, voulut se faire représenter par Mgr. le coadjuteur. Mgr. Fabre exposa en termes saisissants l'objet de la réunion, et communiqua la lettre par laquelle Mgr. de Montréal recommandait l'œuvre aux sympathies catholiques. Nous regrettons de ne pouvoir rapporter en détail et cette lettre de Mgr. de Montréal et le discours de Mgr. le coadjuteur ; nous devons nous borner à une simple analyse.

Depuis longtemps le besoin des ordres contemplatifs se fait sentir en Canada. Plus que jamais le monde réclame la prière.

Pourtant, le tumulte, le torrent des affaires absorbe tellement la plupart des hommes qu'ils ne prient guère plus. Les ordres contemplatifs ne cessent de prier : dans l'économie providentielle de la communion des fidèles, cette prière continuelle qui s'élève du cloître opère le salut d'une multitude d âmes perdues dans les calculs de la vie temporelle. Dieu, dans ses paternels desseins sur le Canada, a fait germer sur notre sol l'or-

dre des religieuses du Pre'cieux-Sang, vouées à la vie contemplative. Cet ordre, malgré sa jeunesse, est déjà assez florissant pour former des fondations hors de la ville de St. Hyacinthe, son glorieux berceau. Tout dernièrement un cloître de cette communauté a été institué à Montréal, dans la paroisse de Notre-Dame-de- Grâce. Peu de temps après, on a dû ouvrir un noviciat pour répondre aux vocations qui se manifestaient d'une manière \Taiment admirable. Aujourd'hui cette création naissante, grâces aux belles s}aiipathies dont elle est le glorieux objet, semble assise sur des bases durables.

Cependant, il semble que la Providence veuille multiplier sur nous ses bénédictions en appelant au Canada une nouvelle communauté contemplative, pour travailler de concert avec le Précieux-Sang^ à la gloire de Dieu et au salut des âmes.

Il y a quelques années, une jeune fille quittait sa famille et son pays, et allait à Reims se faire Carmélite. Ses pro.grès rapides dans la perfection la rendirent bientôt digne de s'unir, pour toujours au céleste Époux. Mais avant de quitter cette terre, elle forma le vœu d'une fondation du Carmel au Canada. Madame Frémont, mère de la jenne Carmélite, regardant le vœu de sa fille expirante comme un ordre sacré, s'adressa à Mgr. de Montréal, lui demandant de l'aider dans la généreuse entreprise qu'elle méditait. L'étabHssement du Carmel à Montréal était depuis longtemps dans la pensée de notre vénérable évêque. La cause de madame Frémont fut donc facile. Cette généreuse dame offrait une somme de vingt mille piastres pour commencer l'œuvre. Plus tard l'honorable F. X. A. Trudel, Alphonse Desjardins M. P., le Dr. E. P. Lachapelle et MM. L. A. J. Surveyer, A. J. Marsan, H. Girard et N. Paquet faisaient don d'un vaste terrain, magnifiquement situé à Hochelaga,

pour y élever le monastère et la chapelle, laquelle devrait, en même temps, servir de lieu de pèlerinage au Sacré-Cœur de Jésus ; des citoyens riches promettaient de souscrire généreusement en faveur de cette fondation. N'y avait-il pas dans toutes ces circonstances le signe visible de la volonté divine ?

Consultées, les Carmélites de Reims acceptent la fondation de Montréal. Les sujets sont déjà nommés. Elles sont au nombre de six. Elles arriveront au printemps ; les religieuses de l'Hôtel-Dieu leur donneront l'hospitalité, jusqu'à ce que le Carmel soit bâti. Reste maintenant aux catholiques de la ville et du diocèse à mettre la main à une si belle œuvre, en s'organisant en comité et en souscrivant dans la mesure de leurs ressources.

De vifs applaudissements accueillirent l'énoncé de ce projet. — Un comité se forma sous la présidence de Son Honneur le juge Coursol.

Plusieurs messieurs, entr'autres MM. R. A. R. Hubert, Raphaël Bellemare, le Dr. Hingston, M. Dufresne, les chevaliers LaRoque et Prendergast, R. Lefebvre et H. Girard proposèrent des résolutions tendant à inaugurer un grand mouvement en faveur de l'œuvre.

Son Honneur le juge Coursol fit un discours plein du plus haut bon sens catholique et qui produisit une bien vive émotion. — Qu'on nous permette d'en rappeler, tant bien que mal, quelques idées :

" Mgr. de Montréal, dit l'honorable juge, nous invite à contribuer à une fondation nouvelle. — Nous pourrions répondre à Sa Grandeur qu'il y a déjà bien des œuvres entreprises et qui sollicitent notre aide ; que plusieurs communautés canadiennes se réjouiraient de nous voir leur consacrer les secours que nous réservons à cette communauté étrangère qu'on attend ; que bien des

quartiers de la ville, maigre' ce qui a été fait depuis quelques années, manquent encore d'églises ; que nous avons un Sf. Pierre qui avance lentement, bien que sûrement etc. Voilà ce qu'on pourrait dire, si on voulait parler le langage de la pure sagesse humaine. Heureusement, il y a une sagesse plus haute et meilleure qui s'est levée sur Montréal dans la personne de notre vénérable évêque, et cette sagesse,, vous le savez, messieurs, elle a eu son triom phe. C'est cette sagesse qui nous a donné des institutions religieuses qui répondent à tous les besoins de l'âme et du corps ; c'est elle qui fait que Montréal ne reste sourd à la voix d'aucune infortune ; c'est elle qui fait que nous soulageons toutes les souffrances et que nos aumônes portent des fruits de salut chez les peuplades les plus délaissées. C'est cette sagesse qui, se fondant sur la charité même de Dieu, croit qu'on peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser quand on a le bien pour fin, et le dévouement, le sacrifice, l'abnégation pour moyens. Cette sagesse a eu son triomphe. IVIontréal qui a été appelé à faire tant d'œu\Tes, est la ville la plus florissante du Canada. Dieu lui a rendu au centuple ce qu'elle lui a donné. Cette sagesse n'aurait que ce triomphe à nous offrir comme excuse en venant aujourd'hui nous inviter à une œu\Te nouvelle, qu'elle mériterait notre adhésion ferme et spontanée. Mais il y a plus, il y a le mérite intrinsèque de la fondation qu'on nous propose." Et son Honneur le Juge Coursol fit admirablement ressortir la mission des Carmélites et le bien qu'opérerait un pèlerinage au Sacré-Cœur de Jésus.

Il termina en disant quelles espérances lui inspiraient pour l'œmTe des Carmélites la bénédiction de Mgr. de Montréal et le concours, jeune encore mais puissant, de Mgr. le coadjuteur.

Bref, l'assemblée de mardi a été un véritable succès.

Nous ne mentionnons pas les noms des messieurs qui y ont assisté, ni les noms de ceux qui ne pouvant se rendre ce soir là à l'évêché, ont écrit à Monseigneur pour offrir toute leur sympathie à l'œuvre des Carmélites.

Une grande réunion aura lieu jeudi prochain ; nous sommes assurés que chacun se fera un devoir de s'y rendre et que l'œuvre prendra définitivement son essor.

Cette seconde réunion eut un succès complet. On décida que deux comités s'organiseraient, afin de pourvoir aux besoins de la fondation ; un comité d'hommes pour s'occuper de ce qui regarde la construction de l'Église et du monastère, et un comité de dames pour fournir aux religieuses les meubles et les autres objets nécessaires dans une communauté.

Quelques citoyens généreux comprirent que les religieuses de l'Hôtel-Dieu ne pouvaient, sans s'imposer un sacrifice, offrir le logement pendant deux ans aux religieuses du Carmel. Ils comprirent aussi que le Carmel n'existerait pas encore, tant que les Carmélites ne seraient pas logées dans une maison particulière, ayant leur chapelle et leur clôture. Pour obvier à cet inconvénient, ils résolurent de procurer une maison convenable aux nouvelles religieuses.

A Hochelaga, dans un site magnifique s'élève une belle maison entourée d'un grand jardin. Ce lieu convenait admirablement pour y établir la communauté naissante. Car la propriété, dont il fait partie, est contiguë, dans toute sa longueur, à la terre sur laquelle doivent plus tard s'élever le couvent et l'église du Carmel. Les sœurs pourraient ainsi surveiller avec la plus grande facilité les travaux de construction, sans presque quitter leur

clôture. Les proprie'taires MM. LeTourneux et H. Girard eurent la pensée de l'offrir aux Carmélites comme une maison provisoire. Mais il y avait un obstacle à l'exécution de cette pensée généreuse. La maison était louée, et le locataire qui suivait la religion protestante, avait le droit d'y passer Tannée entière. Comment lui persuader de consentir à quitter cette maison et à se désister de ses droits en faveur de religieuses ? Un des propriétaires, plein de confiance en la générosité et en la droiture de son locataire, va le trouver et lui demande s'il veut consentir à renoncer au droit d'habiter cette maison pendant l'année. Le locataire lui répond quil ne renoncera pas à son droit, et qu'il entend bien passer l'année entière dans cette maison. Eh bien, lui dit le propriétaire " Je vais vous dire simplement pourquoi je vous faits cette demande. Mon intention est de loger gratuitement dans cette maison des religieuses dont la principale occupation est de prier." "Oh ! dans ce cas, répond le locataire, je renonce volontiers à mon droit ; je cède la maison, afin que les religieuses y viennent prier, à la condition toutefois qu'elles prient aussi pour moi, et pour ma famille." Nous l'espérons, les prières des religieuses deviendront pour cet homme généreux une source de grâces et de bénédictions.

Le propriétaire ayant obtenu ce qu'il désirait écri\it à Monseigneur la lettre suivante :

Montréal, 3 févTier 1873.

Monseigneur,

Nous prenons la liberté de vous soumettre, par écrit, une offre dont il a été déjà question entre M. l'abbé Villeneuve et nous, et dont ce Monsieur a dû parler à Votre Grandeur. Nous serions heureux de voir les sœurs Carmélites descendre, à leur arrivée de Reims, dans le cottage, que nous avons récemment acquis de M. Thomas

Bell, à Hochelaga, et qui se trouve presque en face de leur établissement projeté. Les sœurs auraient l'usage gratuit de cette maison et de ses dépendances, dans lesquelles se trouve un jardin potager et fruitier, à la charge seulement pour elles de voir à ce que rien ne dépérisse. Elles pourront occuper la propriété de mai 1875 à ^^^ 1876. Dans le cas où l'établissement des sœurs ne serait pas prêt à les recevoir en mai 1876, nous leur continuerions la même hospitalité, à moins que nousfussions obligés de prendre possession de cette propriété. Dans l'espérance que cette offre pourra aider à une bonne œuvre, nous nous disons, Monseigneur, avec un profond respect,

de Votre Grandeur,

les très-humbles serviteurs,

J. T. Le Tourneux.

H. Girard.

Monseigneur accepta cette offre avec reconnaissance

et répondit :

Montréal, le 4 Février 1875.

A MM. J. T. Le Tourneux et H. Girard. Messieurs,

J'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'a dresser par M. Villeneuve, et je m'empresse de vous remercier des offres généreuses que vous m'avez faites de votre superbe codage d'Hochelaga, pour y loger les religieuses Carmélites, en attendant qu'elles puissent prendre possession du monastère que des citoyens religieux et zélés se proposent de leur bâtir.

Cette position que vous leur faites, quand elles mettront pied à terre, dans notre ville, ne peut manquer de les accommoder sous tous les rapports.

Voilà pourquoi j'accepte, en leur nom, votre offre si bienveillante, en vous remerciant de ce que vous voulez bien faire pour favoriser leur fondation dans notre cité. Je vais les en informer sans délai, persuade' comme je le suis, qu elles vont se mettre à prier pour vous, comme pour d'insignes bienfaiteurs.

Ces bonnes Mères devront arriver à Montre'al vers la fin d'avril ou au commencement de mai prochain. Il faudra avant leur arrivée, leur préparer un petit ménage et surtout une chapelle, pour y entendre la messe et recevoir la sainte communion. Car étant cloîtrées, elles ne peuvent sortir, pour remplir ailleurs ces devoirs religieux.

Votre maison va donc servir, pendant un temps, de temple et de sanctuaire où Notre-Seigneur va faire son séjour et de monastère dans lequel ses chastes épouses, les filles du Carmel, en s'immoiant à Dieu par de continuelles prières, mèneront la vie des anges. Oui, vraiment, votre maison va devenir un autre Carmel, une montagne de grâces et de bénédictions, qui vous dédommageront au centuple des sacrifices que vous voulez bien vous imposer, pour favoriser un établissement destiné à opérer tant de bien dans notre ville et dans notre pays tout entier.

Veuillez bien croire au sentiment de sincère, de haute estime et de parfaite reconnaissances avec lequels je suis bien véritablement,

Messieurs,

Votre très-humble et obéissant serviteur,

t Ig. Ev. de Montréal.

Tout est donc disposé à Montréal pour l'établissement du Carmel. La sœur Thérèse de Jésus, par son sacrifice et son immolation, a posé le véritable fondement du Carmel ; le zèle et la persévérance de Monseigneur ont aplani les difficultés que rencontrait cette œuvre ; la foi et la générosité d'honorables citoyens ont secondé Sa Grandeur, et l'ont aidée à conduire à bonne fin cette sainte entreprise.

Encore quelques semaines, et le Carmel de Notre- Dame du Sacré-Cœur s'élèvera à Montréal, et de ferventes prières monteront vers Dieu, pour faire descendre du ciel d'abondantes bénédictions sur tous ceux qui ont concouru à procurer cette nouvelle gloire au Cœur de Jésus et à Marie, la Reine du Carmel.

Page 1