Quelques consolations. Noël
Jacksonville.
Grande fut ma joie en recevant votre lettre. Vite j'en ai remercié le bon Dieu. Mais que vous dirai-je, mon bon Père, pour vous exprimer ma reconnaissance ? Vraiment, vous avez une bonté qu'on ne saurait expliquer. Cependant, je crois la comprendre, mon bon Père, c'est que vous aimez bien le bon Dieu et c'est pourquoi vous condescendez à donner avec tant de charité ces conseils salutaires à une pauvTe âme comme moi. Que Dieu vous en récompense, mon bien cher Père !
Mais je sais bien ce que je pourrai faire pour vous témoigner ma reconnaissance. Ne sera-ce pas de pratiquer ce que vous me recommandez ? Je le ferai, mon bon Père ; cependant, voyez la faiblesse de ma pauvre nature. En lisant vos saintes instructions, j'éprouvais je ne sais quel sentiment de crainte, à la pensée de sui\Te tout ce qu'elles m'enseignent et je me dis : faut-il faire tout cela ? Mais je vais devenir trop sainte ! ...
Peut-on jamais devenir trop sainte ? Et faut-il que j'aie une bonne opinion de moi-même, pour croire que je le suis suffisamment ! Mais je ferai tout ce que vous me dites, assurée que j'en retirerai un grand bien et de douces consolations, comme vous me le promettez. Quand je serai trop fatiguée de travailler à ma sanctification, je lirai les paroles de sainte Agnès. Elles m'apprendront comment il faut aimer Notre-Seigneur et mépriser les affections et les vanités de ce monde. Je la prierai pour qu'elle m'obtienne cette grâce et celle de me mettre
au-dessus de l'opinion du monde. Car c'est toujoursune triste pensée pour moi, que celle d'être moquée par les personnes mondaines et dédaignée par les autres jeunes filles, qui trouvent que je fais la précieuse et la vieille avant le temps ; mais il faut bien être humiliée pour suivre Notre-Seigneur humilié.
Nous avons célébré la fête de Noël ; le doux Enfant- Jésus est venu apporter la joie et la paix dans tous les cœurs. J'éprouvais un sentiment de tristesse en me voyant si loin de mon cher pays, en ce jour qui y est célébré si solennellement. Ici la religion se pratique bien tristement par une population, dont la plus grande partie est protestante (sur 15,000 habitants il n'y en a que 700 de cathoHques,) et dans une église bien pauvrement entretenue.
Mais, ce n'est pas la cérémonie extérieure qui constitue la fête. Ce qui donne la joie aux cœurs chrétiens, n'estce pas de recevoir le divin Enfant dans nos âmes ? et il se donne, ici comme chez nous, à ceux qui le désirent. Je l'ai reçu avec bien du bonheur, et j'ai éprouvé de douces consolations à le prier pour tout ce que j'aime. Comment ne pas éprouver cette confiance envers ce divin Enfant, qui s'est fait petit pour attirer nos cœurs ?
Nous habitons vraiment un pays magnifique. Le climat ne laisse rien à désirer. Figurez-vous donc qu'en ce temps de Noël, nous avons des chaleurs du mois de juillet. Ce beau temps nous réconcilie un peu avec le pays. Nous ne nous lassons pas d'admirer cet été perpétuel. Comme je vous le disaig, les arbres sont toujours verts ; les oiseaux ne cessent de nous inviter par leurs chants les plus joyeux à bénir le bon Dieu avec eux ; les fleurs nous prodiguent leurs plus rares parfums.
La ville de Jacksonville est assez jolie, située sur la rivière St. Jean ; les rues sont bien larges, bordées de
Io6 UNE FLEUR DU CARMEL.
grands arbres dont les branches se réunissent dans quelques endroits et forment des arches fort gracieuses. Le sol, quoique sablonneux, est très-productif, et si les habitants voulaient se donner la peine de semer, ils pourraient avoir deux récoltes par année. Mais la plupart se ressentent de leur ancienne indolence, lors du temps de l'esclavage, où ils se reposaient tout le jour, faisant travailler leurs nègres. Ils sont aussi bien minés par la guerre, qui leur a enlevé leurs esclaves, qui constituaient toute leur fortune.
Nous commençons à nous plaire un peu mieux dans notre exil. Les bonnes sœurs de Saint Joseph, avec lesquelles nous demeurons, savent calmer nos ennuis par leurs bontés si aimables. Depuis cinq ans qu'elles ont laissé leur patrie pour venir se dévouer à l'instruction des •enfants, elles font un immense bien dans toute la Floride.
J'ai commencé à faire l'oraison du soir ; mais il m'en coûtera un peu dans les commencements, de m'y mettre tout de bon. En faisant cette oraison, j'ai à peine le temps de réciter l'Office de la sainte Vierge, auquel je tiens beaucoup. Il faudra cependant le mettre de côté à -cause de l'oraison, ou bien mettre de côté l'oraison pour pouvoir réciter le Petit-Office.