La Carmélite combat la cupidite
Quel est le premier courant qui emporte le siècle au souffle de l’égoïisme contemporain ? Faut-il vous le dire ? Qui parmi vous n’en a senti les violences et les entrainements? Ah! c’est le courant de la cwpidité ; la cupidité emportant les générations qui courent à l’abîime en s'écriant : “ Soyons riçhes ; soyons encore plus riches; soyons les plus riches ; et montrons sur nos vêtements, dans nos édifices, dans nos ameublements et jusque sur nos tables, par un luxe toujours croissant, le signe éclatant du progrès de la richesse, qui sera dans l'avenir l'honneur de notre temps.”
Voilà le cri du siècle ; voilà le souffle du siècle ; voilà la passion du siècle ; voilà l'opprobre du siècle, exalté par des .ipôtres de la décadence comme la gloire même du siècle, Ah! les malheureux ! ils nomment cela le progrès, cette poursuite de l'or, cette fièvre de l'or, cette grossière passion de l'or, qui durcit tous les cœurs, aplatit toutes les âmes et avilit tous les caractères : mouvement profond, vaste, et, à l'heure où nous sommes, mouvement générai et à peu près universel !
En doutez-vous ? constatez, rien que d’un regard, ces quelques phénomènes contemporains : voyez les hommes qui se pèsent au poids de l'or : voyez les familles qui se forment avec l'or ; voyez la société qui roule sur l’or, et, pour monter ou descendre, n’attendant plus qu’une chose, la hausse ou la baisse ; voyez, en pleia christianisme, la cupidité païenne, fidèle au culte du veau d’or, tenant en échec le progrès des peuples et jusqu’à la sécurité des états, assiégeant les capitaux sur toutes les places de l'Europe, et forçant les potentats eux-mêmes à peser dans les évènements du poids de leur or encore plus que du
poids de leur épée. Et puis, descendant davantage au .
détail des choses, voyez ces spéculations fabuleuses et ces gigantesques entreprises conçues par la cupidité, organisées par l’agiotage, acceptées par la folie et consommées dans la ruine ! Est-ce tout? Non. Voyez même au milieu d’une ruine qui commence, et qu’on sait inévitable comme une jatalité, voyez la cupidité égoïste multipliant limmoralité par l’immoralité et la honte par la honte ; voyez-la sur cette pente, où elle entraîne avec elle-même des multitudes à la misère, osant encore perpétuer des dépenses deux fois scandaleuses et deux fois immorales, plutôt que de rien diminuer de ce luxe cruel, qui fera couler tant de larmes et pleurer tant de misères !.…..
Voilà le courant, le courant qui grossit, se précipite et menace de tout entraîner, hommes, familles et socictés, Et pour arrêter ce courant de la cupidité qui déborde, savez-vous ce qu'il y a de plus fort et de plus réellement efficace ? Quoi donc? Des lois somptuaires? Des répressions légales contre la cupidité ? Des livres contre k soif de l'or? Des discours contre le luxe? Non. Ce qu'il y a de plus puissant pour chasser de nous ces saturnales de la cupidité, c'est l'exemple du volontaire dépouilement ; c'est la prédication pratique de la Pauvreté ;
c’est le Capucin avec sa tête nue exposée aux brûlures du soleil ; c’est le Carme avec ses pieds à vif, exposés au souffle de l'hiver et à la morsure de la bise ; c’est la Clarisse ou le Trappiste sous cet habit qui ne fut autrefois que la livrée de la pauvreté, et qui, par l'effet du contraste, apparaît aujourd’hui comme l'enseigne de la misère ; c’est enfin, la petite Carmélite, sortie de l’aristocratie historique et peut-être même de l'aristocratie financière, apparaissant avec son vêtement de bure ou de serge, dans l’attitude du dépouillement le plus absolu ; vêtue comme les plus pauvres, couchée comme les plus pauvres, ayant froid comme les plus pauvres, et faim et soif quelquefois comme les plus déshérités de tous les pauvres.
Voyez-la dans sa robe de noces, la sainte épouse de Jésus dépouillé. Où sont ces vêtements soyeux ? Où sont ces atours, ces parfums, ces rubis, ces bracelets, tous ces ornements où l’or ruisselle, où la richesse éclate, où l’opulence se déploie ? Où sont toutes ces pompeuses bagatelles et tous ces riens élégants, dont vous me pardonnerez sans peine de ne pouvoir vous dire ni les formes si capricieuses, ni les noms si sonores ? Plus rien de tout cela, absolument rien. Le dépouillement de tout luxe et de toute richesse : voilà la vêture nuptiale de l'épouse du Dieu pauvre. Jésus-Christ, du haut de sa croix, dans la plénitude de son dépouillement, a regardé la fille de la richesse ; il lui a dit : “ Ma fille, pour moi tu seras pauvre, d’une pauvreté absolue.” La chrétienne a répondu : “ Oui, pour vous, Seigneur, je serai pauvre d'une pauvreté absolue. “ Je fais vœu de pauvreté perpétuelle, Pour vous posséder, Ô Maître, je le jure, je ne posséderai plus rien, non rien, pas même un point de la terre où je puisse poser le pied et dire : ceci, c'est mon champ ; pas méme une humble chaumière dont je puisse
dire : ceci, c'est ma maison ; que dis-je ? pas même un grain de cette poussière de terre, d'argent ou d’or que ie puisse prendre dans ma main, en disant : cette poussière est à moi Non je ne serai plus riche, même d’un grain de poussière : je le jure, et je garderai mon serment.”
Ainsi fait la Carmélite d’opulente fortune, de grande maison, de noble race : elle montre à cet égoïsme du siècle, qui ouvre les yeux pour tout voir et la main pour tout prendre, la seule ambition qui soit digne d’elle, l’'ambition de ne rien avoir. Elle voue au Dieu pauvre la vie de pauvreté, et par là elle met sur l'autel la première part de la victime. Le vœu de pauvreté est le premier clou qui l’attache à cette croix où elle monte avec Jésus, pour consommer sn sacrifice. Par là, la Carmélite, avec toutes les institutions vouées par l’Église à l’imitation de Jésus-Christ pauvre, réagit, par la puissance de l’exemple et lascendant du sacrifice, contre les débauches de la cupidité ; elle dit, dans le silence de son cloître, à ceux qui savent entendre cette éloquence plus persuasive que le discours : “11 y a quelque chose de meilleur pour le “ chrétien que d’être riche avec le monde, c’est d’être pau- “ vre avec Jésus-Christ.” Et tandis que les femmes mondaines passent dans nos rues en traînant après elles l'immensité de leur opulence, et semblent dire à qui les voit passer : Ærchesse, richesse, richesse ; les humbles filles du Carmel passent dans l'obscurité de leur solitude en redisant cette parole que, bon gré, mal gré, le monde est forcé d'entendre : Pauvreté, pauvreté, pauvreté :