‹ Une fleur du Carmel [microforme] (volume 2)Chapitre 128 sur 186 · La Carmélite combat la sensualité · texte numérisé non relu

La Carmélite combat la sensualité

Quel est le second courant qui emporte le monde au souffle de l’égoïsme contemporain ? Ah ! je vous entends ; plongés que vous êtes avec moi dans l'atmosphère de

votre siècle, avec moi vous avez déjà dit: Sensualisme. Oui, le sensualisme, dans toutes les situations et sous toutes les formes, emportant à un second abîme les générations enivrées ; le sensualisme criant encore aujourd’hui comme criaient, il y a trois mille ans, des débauchésde Jérusalem : jouissons, jouissons ; venife, fruamur ; le sensualisme, c’est-à-dire l’exagération de l'empire des sens, la poursuite immodérée des satisfactions sensuelles ; le désir sans limite ; que dis-je? la passion, la fureur de sentir, de s’'émouvoir, de tressaillir, en un mot, de jouir, de jouir davantage, de jouir encore plus : voilà le second courant qui nous emporte à l’abîme.

Dieu me garde de calomnier mon temps ; mais ne puis-je pas dire, sans craindre les démentis de la réalité, que, plus qu'aucun autre, ce siècle est atteint de ce mal qui tue les hommes, les sociétés et les civilisations, même les plus robustes ? Essayez de respirer les souffles qui passent dans l'air ; est-ce que ces souffles, qui font vibrer toutes les fibres sensuelles, comme les cordes d’une lyre de Paphos ou d’Ionie, ne vous jettent pas tous le même son? Que disent-ils au dedans et au-dehors de vous, si ce n’est cette chose qui remplit le siècle de son nom, parce qu’elle le remplit d’elle-même : sensualisme, sensualisme, sensualisme ? Ah ! le sensualisme, qui donc, aujourd'hui, n’en subit plus ou moins les atteintes dégradantes? Le sensualisme est père ; le sensualisme est mère ; le sensualisme est enfant ; en deux. mots, le sensualisme est homme, le sensualisme est femme ; j'entends non pas seulement l’homme et la femme de ce paganisme nouveau, qui ne rougirait pas de relever au milieu de nous les temples pulvérisés des dieux et des déesses de l'antique volupté ; mais l’homme et la femme de ce christianisme amoindri, où il y a dans tout et partout la part du monde et la part de l'Évangile, la part des

sens et la part de l'esprit, la part de Satan et la part de Jésus-Christ, et la première toujours plus grande que la seconde ; christianisme bâtard, où l’on sent le paganisme percer par tous les pores ; christianisme dégénéré, qui eût étonné les chrétiens plus voisins du Calvaire, et dont les chrétiens nouveaux donnent, dans ces jours pleins d’orgies, des exemples que les païens n’eussent pas toujours trouvés indignes de leurs plus honteuses saturnales !

Voilà le fleuve de ce siècle sensuel ; le voilà tel qu’il passe devant nous, entraînant à l’abîme les générations trompées par les séductions de son courant et par les charmes de ses rivages. Ce fleuve d’enchantements perfides et d’homicides L'aisirs, qu'est-ce qui l’arrêtera, je vous prie ? Qu'est-ce qui pourra, sous ce rapport, relever nos mœurs qui tombent et nos âmes qui penchent ? Qu'est-ce qui fera passer, à travers ces corruptions que le règne du sensualisme amasse au cœur des sociétés, un souffle purificateur ? Qui pourra, en un mot, efficacement réagir contre ces débauches du sensualisme, qui aboutissent aux orgies de la volupté, d’abord, à l’énervement des âmes ensuite, et à la fin aux ruines des sociétés ? Qui fera ce prodige ? Une seule chose : l'exemple de la chasteté sans tache, des mœurs d’anges dans des natures humaines, des austérités de pénitents dans une chair innocente.

Et voilà l'exemple que donnent ‘aujourd’hui en présence du sensualisme contemporain, les austères filles du Carmel.

Sorties elles-mêmes des entrailles de ce siècle, dont elles portent le sang et dont elles ont respiré l'air, elles réagissent, par la pratique d'une pureté héroïque et d’une angélique chasteté, contre les entraînements de ce sensualisme qui enveloppe leur jeunesse.

Jésus-Christ, qui a séduit leur cœur par le charme sur-

humain de la pauvreté volontaire, l’a séduit encore plus par le céleste attrait d’une libre et perpétuelle chasteté. Lui, la pureté en personne, il a d’un de ses purs regards, jeté dans cette âme vierge un invincible attrait de chasteté, il lui a dit ; “ Ma fille, je vous ai choisie ; pour moi, “ vous serez chaste, et chaste d’une chasteté absolue.” Et l'épouse prédestinée du Christ immaculé a répondu : ‘“ Oui, Dieu de pureté, pour vous je serai chaste d’une “ chasteté absolue. O Dieu des chastes, vous donner “ cette richesse, qui est hors de moi et qui n’est pas moi- ‘“ même, c’est peu ; je veux vous donner ce qui est en “ moi et fait partie de moi-même ; à vous, Agneau sans “ tache, à vous cette chair immaculée ; à vous ce corps “ encore pur ; voici que je le mets sur votre autel, avec “ tous ses instincts et toutes ses convoitises. Non, jamais, “ je le jure, je n'aurai d'autre époux que vous-même. ‘“ Pour vous, mon Dieu, ce corps sera victime ; j'en fais # l'irrévocable serment ; j’embrasse à jamais, pour vous, # l’angélique chasteté.”

Ainsi la fille du Carmel dépose sur l’autel la seconde part de son sacrifice réparateur : le vœu de chasteté est le second clou qui l’attache à la croix avec le divin époux. Elle sera pure, la fille du Carmel ; mais ne croyez pas que cette pureté se contente de s’embaumer elle-même de ses propres parfums : elle s’environne des plus âpres défenses ; elle domptera d'avance des révoltes qui ne sont pas venues et qui ne viendront peut-être jamais, tant l'atmosphère est pure dans cette demeure des anges ! Cette chair sans souillure, elle la châtiera comme faisait au désert Magdeleine pénitente. Pour exterminer en elle les derniers vestiges du sensualisme, et réparer, autant qu’elle peut, les intempérances mondaines, ce n'est pas assez de sa couche dure, de son court sommeil, de ses longs jeûnes, de ses perpétuelles abstinences ; il lui faut

de plus rudes attestations de son union au Dieu flagellé, déchiré, ensanglanté, et, de la tête aux pieds, couvert de ses blessures et inondé de son sang.

Écoutez ; entendez-vous? Quel est ce bruit qui interrompt le silence du Carmel ?... Ah ! c’est un bruit que le monde ne peut entendre, ou qui ne rententit à son oreille que comme le témoignage d’une incompréhensible folie ; c’est le bruit des flagellations spontanées et des volontaires macérations. Quoi! cette femme délicate, élevée dans ‘es amollissements du XIXme siècle, elle n’a pas assez de tant de privations pour assouvir sa soif d’immolations ? Quoi ! ce n’est pas assez de se retrancher tout ce qui flatte la nature, il faut encore qu’elle lui inflige à plaisir tout ce qui la crucifie? Voyez-la, cette pure et chaste victime ; elle frappe son corps innocent; elle déchire sa chair virginale ; et sa prière et ses supplications montent à Dieu, fécondées par ses douleurs si généreusement cherchées, et peut-être par les flots de son sang si courageusement versé !

Et pourquoi, ô sainte victime, pourquoi contre une chair innocente, ces châtiments, ces violences, ces cruautés? ‘“ Ah! s’écrie la généreuse fille du Carmel, je “ répare, je satisfais, j'expie. Je répare les désordres du “ monde ; je satisfais à la justice de Dieu ; j'expie par “l'excès de la souffrance les excès du plaisir ; j’expie par “la douleur du sacrifice les satisfactions de l’égoïsme ; “victime, j'accomplis ma vocation ; je souffre et je m'im- “ mole pour le salut de mes frères.”

Qui, chrétiens, entendez-le bien, la Carmélite expie par ss macérations les dévortements et les souillures de notre sensualisme. Hommes du monde, si ardents à la jouissance et si affamés de voluptés, elle expie vos débauches ; femmes chrétiennes, si promptes à jouir et si impuissantes à souffrir, elle expie vos eafinements sen-

suels, vos danses sensuelles, vos costumes sensuels ; elleexpie, par ses chrétiennes austérités, ces hardiesses et ces audaces païennes qui font rougir les chastes et réjouissent les voluptueux. Elles prennent, enfin, cette rude flagellation, comme le dit la règle, non seulement pour ‘“ l'augmentation de la foi, pour la vie des Etats et de nos princes souverains, pour les bienfaiteurs, pour les âmes du purgatoire ;”” elles la prennent surtout pour tous ceux ‘“ qui sont en péché mortel,” et ce, ajoute la règle, durant un psaume, “ MWäserere, et les oraisons pour les choses susdites.” Mais aujourd’hui surtout, elles la prennent pour expier, par les immolations de la chair, les débauches du sensualisme. Et, dès lors, combien parmi nous, qui pèchent et n’expient pas, qui jouissent et ne souffrent pas, doivent bénir le ciel de leur donner dans ces âmes choisies des hosties expiatoires et des victimes répara trices !

&. La Carmélite combat l'orgueil et l'esprit d'indépendance.

Le troisième courant qui emporte le siècle au souffle de l’égoïsme contemporain, c’est le courant de l’orgueil et de l'indépendance.

C’est l'instinct de tont égoïisme de ne relever que de soi et de ne dépendr: rj52 de soi Commander à tous et n’obéir à personne, c'Lst l'idéal de l’égoïsme appliqué à la volonté humaine. Tout égoïste est un tyran qui cherche des esclaves ; il se pose en souverain, et il dit: qui sera mon maître ? et qui osera me commander et me donner des ordres? Tel fut toujours le penchant de la nature humaine ; tel est, particulièrement, le penchant de notre siècle, Un mouvement immense pousse de bas en haut les générations, qui cherchent sur les hauteurs l'air de l'indépendance, cet air contre nature, où les: peuples

manquent d’haleine et perdent leur libre respiration.

Ascendam, je monterai : c’est le cri de l’orgueil poussé par la nature ; on serviam, je n’obéirai pas : c’est le cri d'indépendance poussé par notre orgueil.

Aussi, chose remarquable, à mesure que ce mouvement se propage, nous désapprenons à obéir. Nous connaissons le servilisme, nous ne le connaissons que trop, hélas ! et nous voyons ceux-là surtout qui se sont plu tant de fois à proclamer l'insurrection comme le plus saint des devoirs, donner des spectacles d’aplatissement servile, dont nous ne croyions pas capable la grande et généreuse race des Francs. Ah ! oui, nous connaissons le servilisme ; mais ce que nous avons désappris, ce que nous ne connaissons plus, c’est une libre et généreuse obéissance.

Cet esprit d'indépendance, qui est le vent du XIXme siècle, souffle partout. Il souffle dans les sociétés, qu'il tient dans une perpétuelle perturbation, toujours ballotées entre la révolution et le despotisme, l’une fille de l’indépendance, l’autre père de la servitude. Il souffle dans la famille, dont il rompt l’harmonie et chasse le bonheur, soulevant les enfants contre les parents, la femme contre le mari, le mari contre l'Eglise ; tous contre Dieu et son Christ. 11 souffle dans les ateliers, dont il suspend le travail et diminue la production, poussant l’ouvrier à se révolter contre le maître, et brisant entre l’un et l’autre ce rapport de paternel commandement et de filiale obéissance qui faisait le charme, la force et la fécondité des ateliers chrétiens. Il souffle dans l'Eglise, où il vient éveiller, nous l'avons vu, même au cœur du prêtre qui prêche l’obéissance, ces instincts de révolte que la vertu seule y peut contenir, mais que l’orgueil y fait éclater quelquefois, au grand scandale des peuples. Et pourquoi ne le dirais-je pas ? 11 soufflerait, si on ne lui fermait toutes les ouvertures, jusqu'au fond des cloîtres, où l'on n'entre que pour obéir ; et il viendrait donner l'exemple

de l’orgueil et de la révolte, même dans les asiles de humilité et dans les sanctuaires de l’obéissance !

Ah ! que Dieu nous donne, pour réagir contre tous ces instincts révolutionnaires qui se font jour partout, et quelquefois avec une solennité effrayante, des exemples de sublime et d’héroïque obéissance.

Saintes filles du Carmel, dont l’obéissance est proverbiale et l’humilité populaire, ah ! venez au milieu de nous, pour maintenir dans les générations chrétiennes ce culte de l’obéissance humble, qui honore plus que tout le Dieu du Calvaire et du sacrifice obéissant jusqu’à la mort.

La voyez-vous, la jeune chrétienne, née sur les hauteurs sociales et appelée, selon le cours naturel des choses, à l'exercice du commandement ? Jésus-Christ lui est apparu sur cette croix où il est monté pour obéir, dans l’acte suprême de sa soumission et de son obéissance, et il a

dit à la grande dame, fille de baron, fille de comte, fille de duc ou fille de prince, née quelquefois, comme il s’est vu, sur les marches d’un trône : “ Ma fille, tu peux, si tu le veux, aspirer au commandement ; mais vois, moi le souverain, ce que j'ai fait pour toi; me voici obéissant, et obéissant jusqu’à la mort, acfus obediens usque ad mortem. Tu veux m'aimer, ma fille ; donc tu veux me ressembler : pour moi tu seras obéissante, obéissante toujours, et d’une obéissance absolue.”

Et la noble, mais humble chrétienne, a répondu :

# Oui, Maître pour vous je serai obéissante toujours et » “ d’une obéissance absolue. Je pouvais un jour avoir des : “ serviteurs et des servantes prêts à faire toutes mes ss “ volontés ; je pouvais avoir une vaste domesticité, heu- Ke “ reuse et fière de m'obéir : je ne l'ai pas voulu. Non, . “ je n'aurai pas même un serviteur à qui je puisse dire :

“ Allez, et il ira ; venez et il viendra ; faites ceci, et il le + “ fera ; non, plus de volonté propre. Seigneur, devant que

“ cette croix où vous êtes monté pour consommer ce “ sacrifice qui répare toute révolte humaine, je voue lobéissance perpétuelle ; je le jure devant vous, ê Mai- “ tre fait esclave pour me sauver : ne commander jamais, “ obéir toujours, c’est la vie que j'embrasse pour consom- “ mer avec vous mon sacrifice réparateur.”

Ainsi dit la fille du Carmel, et elle fait ce qu’elle a dit : elle monte au Calvaire par la voie de l’obéissance ; et le vœu qu’elle en fait est le troisième clou qui l’attache à la croix avec son Epoux obéissant. Aussi voyez ce que fait désormais cette fille de haute lignée, cette enfant de grande race. Enfermée pour toujours entre ces quatre murailles que sa liberté ne franchira plus, toujours atteinte par une règle inflexible qui touche à tous les moments et à tous les détails de la vie, et toujours soumise à une personne, femme comme elle, née peut-être au-dessous d’elle, règle vivante, destinée par sa fonction même à l’immolation quotidienne des volontés qu’elle gouverne. Voilà la vraie Carmélite : obéissante aujourd’hui, demain, toujours ; comme son divin Maître, elle aussi, elle obéira jusqu’à la mort ; et un jour, réalisant avec lui le Consommatum est du Calvaire, elle fera de son dernier soupir un acte suprême d’obéissance.

Ainsi, tandis qu’autour de ces murs, où vient comme à un infranchissable rivage se briser la vague du monde, on n'entend retentir que ces mots: /ndépendance, indépendance, iudépendance ; au dedans de ces murs, où les anges retrouvent, dans le concert harmonieux des volontés soumises à la divine volonté, un écho du ciel, on n'’entend retentir que ces mots : Obérissance, obéissance, obéis. sance.

Et par là, ces nobles esclaves de l’obéissance, armées de leurs seules vertus, exercent autour d'elles je ne sais quel ascendant profond qui réagit contre ce troisième

courant du siècle, en maintenant parmi nous la tradition toujours vivante de Z’obéissance jusqu'à la mort, c'est-àdire de /'absolu dans le sacrifice qui se consomme au Carmel. Par là, en effet, s'achève le sacrifice : par l’obéissance, le moi tout entier s’immole et disparaît ; et c’est cette complète immolation qui fait notre salut et rachète nos iniquités.

Ainsi les généreuses filles de Sainte Thérèse, par le triple héroïsme de leur pauvreté, de leur chasteté, de leur obéissance, réagissent d’une manière éminente contre ces trois courants qui entraînent nos sociétés modernes vers les grandes décadences. Par l’ascendant de leur exemple et par l’efficacité de leur sacrifice, elles sauvent l'humanité et en particulier ce siècle qui se meurt d’égoisme.

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