CHAPITRE VII
ENTRÉE DE THÉRÈSE DE JÉSUS AU CARMEL Monastère de l'Incarnation.
Reims, 20 Juin 1873.
Ma bien-aimée Mère,
Que l'amour du Cœur de Jésus, notre aimable Époux, emflamme nos cœurs !
Voilà donc qu’une grande distance nous sépare, trèschère mère, mais de corps seulement, car de cœur rien ne pourra plus nous séparer ; oui, soyez en bien certaine, jamais votre enfant ne vous oubliera. Tous les jours à chaque instant, je pense à vous et à mes chers petits fères. Ainsi donc, si quelquefois vous vous transportez après de moi, vous pouvez toujours vous figurer me voir près de vous. Et l'affection que je vous porte, ma très chère maman, est d'autant plus forte et plus vive qu’elle prend sa source dans le Cœur Sacré de Jésus luimême,
Avec quelle joie et quelle consolation je suis venue à rotre cellule, (1) ma très-chère mère, après que nos bonnes Mères m’eurent permis de vous écrire. Comme nous
(l) Expression du Carmel pour dire na cellule, comme notre ouvrage pour mon ouvrage.
allons causer à notre aise ! j’ai tant, tant de choses à vous dire qu’il rne semble, ma bien-aimée mère, que je
n’en finirai pas.
Et d’abord, il faut que je vous parle de notre monastère, qui est un véritable paradis terrestre, de nos bonnes Mères et Sœurs, qui sont comme des anges. Je ne saurais vous dire assez combien nos Révérendes Mères sont bonnes. Elles ont mille attentions délicates pour moi et de grands soins de ma santé. Voyez, chère maman, la bonté de Notre Seigneur ; il permet pour que vous soyez rassurée, que ces bonnes Mères aient quelque chose de ce tact tout particulier qu'ont les mamans et principalement vous, ma mère bien-aimée, pour deviner les besoins de leurs enfants. Ainsi elles préviennent mes
besoins.
Quand je suis arrivée ici, mère chérie, comme vous le pensez bien, j'étais fatiguée après un si long voyage ; eh bien ! ces bonnes Mères me font reposer beaucoup. Je me couche plus tôt, je me lève plus tard que nos sœurs. Aussi suis-je bien reposée et bien heureuse de vous dire que je suis très-bien, et je n’hésite pas à croire que l'air
du Carmel va me faire recouvrer une parfaite santé comme on me l’avait fait espérer.
Mais, ma très-chère maman, je ne vous ai pas encort Ps dit quand je suis entrée. Le Dimanche, 15 juin à qua- … tre heures et demie de l’après-midi, les portes du Carmel bi se sont ouvertes pour votre enfant.
Depuis le matin jusqu’à cette heure, j'ai été presque vot toujours en course. che Je vais tout vous raconter, car je sais combien vous che tenez aux moindres détails. prie Eh bien ! donc, ma chère mère, je me suis levée de +8 otre
très-bonne heure, et nous nous sommes dirigés aussitôt
vers la place Ruinart. Vous pouvez juger de mon bonheur, en apprenant que le Père était à Reims. Dans ce moment, il disait sa messe de sorte que nous y avons assisté. Aussitôt sa messe achevée, nous sommes allés le voir au parloir. Nous nous sommes confessés, monsieur B. et moi, et nous avons eu le bonheur de faire la sainte communion. Oh ! quel bonheur ! ma chère maman, il y avait si longtemps que nous en étions privés. Nous avons ensuite été déjeuner, puis nous sommes retournés auprès du Révérend Père, qui a bien voulu me conduire lui-même au Carmel.
Arrivés au Carmel, nous avons vu nos bonnes Mères, notre Révérende Mère Prieure, et notre bonne Mère Séraphine. Après quelques mots de conversation sur le voyage et beaucoup sur le compte de la chère maman de Québec, ces bonnes Mères désirèrent que je visitasse Monseigneur l'archevêque, quelques messieurs du clergé et quelques communautés ; mon entrée fut remise à quatre heures.
Je revins donc à l’hôtel avec ma Sœur Clémence, une de nos sœurs du Tour, je fis un léger repas avec monsieur B. Nous le reconduisimes à la gare à une heure un quart, puis nous partimes pour nos visites.
Nous vîimes d’abord Monseigneur l'archevêque, qui nous reçut avec une bonté toute paternelle ; ce qui, je vous l'avoue, ma très-chère maman, me fit beaucoup de bien au cœur, car je le redoutais un peu.
A peine m’avait-il saluée qu’il s’écria : “ Et madame votre mère, comment va-t-elle ?” Et ça été la même chose partout. ‘Toujours votre nom dans toutes les bouches ; tout le monde vous connaît et vous aime ici, et prie Notre-Seigneur de vous dédommager amplement du sacrifice que vous lui avez offert dans la personne de votre pauvre petite imparfaite.
J'ai donc vu plusieurs messieurs qui ont des rapports avec notre communauté.
En entrant, à la porte du cloître, où la Révérende Mè:e Prieure, accompagnée de plusieurs de nos bonnes Mères était venue me recevoir, je me suis mise genoux et j'ai dit: “Ma Révérende Mère, je demande bien humblement l’entrée de votre sainte maison, quoique j'en sois bien indigne ;” après cela, j'ai demandé au Révérend Père sa bénédiction, puis je suis entrée.
Notre Révérende Mère, accompagnée des autres bonnes Mères, m’a conduite au chœur pour réciter une petite prière ; après quoi j'ai été conduite à la petite cellule qu'on m'avait fait préparer. On aurait dit entrer dans un jardin, nos bonnes Mères ayant fait orner de fleurs et le lit et les cadres. Tout y est bien conforme à la sainte pauvreté, ma bien chère mère: un lit de paille, une petite étagère pour mettre quelques livres et les autres objets indispensables, une chaise, un cadre du Sacré Cœur de Jésus, un autre du Saint Cœur de Marie, une croix sans Christ pour rappeler que nous devons nous y attacher, et c’est tout. Il n’y a pas même de lave-mains, on va faire sa toilette à un robinet commun,
J'ai reçu votre lettre, mère chérie. Quelle bonté de m'avoir écrit si vite ! vous saviez quel plaisir vous me causeriez, très-chère mère. Merci, mille et mille fois merci. Mais vous êtes malade. Qu’avez-vous donc, ma bien aimée maman? Je vous recommande d’être bien prudente. Mon autorité sur vous doit avoir, ce me semble, plus de poids maintenant que je suis vraiment postulante Carmélite.
. Ainsi donc, chère mère, quand le temps est humide, ou que vous ne vous sentez pas très-bien, restez à la maison. Vous savez quelle obligation vous avez de conserver votre santé. Mes frères ont besoin de vous. Et
votre petite fille surtout a besoin de vous pour la fondation canadienne.
Mes frères s’acquittent-ils fidèlement de la commission que je leur ai donnée pour chaque soir et chaque matin, qui est de vous embrasser pour moi après qu’ils l’ont fait pour eux-mêmes ?
Ces chers frères ! Notre Seigneur seul sait combien je les aime. Dites-le leur bien, je vous prie, et embrassezles pour moi.
Quant à ces gens du monde qui se mêlent de discuter sur mon départ, je voudrais bien être là pour leur fermer la bouche. Mais, je vous en prie, bien aimée mère, ne vous laissez pas impressionner par ce qu’ils vous diront. Vous savez bien que je suis venue ici de mon propre choix, et que si j'avais voulu vous plaire je serais restée auprès de vous. Mais, mère chérie, vous le savez, c’est pour vous être à jamais unie que je vous ai laissée sur la terre ; je n’aurais jamais pensé à cette sépartion, si le bon Dieu n'avait parlé fortement à mon cœur. Ne vous attristez donc pas trop, mère chérie, mais ne me cachez pas vos larmes.
Quoique je sois peinée de savoir que vous pleurez quelquefois, cependant j'aime mieux tout savoir que d'avoir à supposer que vous me cachez quelque chose. Pensez, quand vous êtes affligée, au ciel où nous ne nous séparerons plus, pensez au but de notre sacrifice, pensez à la consolation que nous laisse dans le cœur la mort de notre chère sœur Saint Louis de Gonzague. |
Pensez-vous que si elle fût morte dans le monde vous eussiez eu cette douce certitude de son salut ? Pensez encore, ma très-chère maman, comme vous serez heureuse, à l'heure de votre mort, du sacrifice que vous avez fait ; pensez à la gloire que vous en aurez dans le ciel. Du reste, ma bien bonne mère, nous ne sommes
séparées que de corps, nos cœurs sont toujours ensemble, ils seront toujours unis dans le Sacré-Cœur de Jésus.
N'oublions pas notre rendez-vous : vous à neuf heures du matin, moi à deux heures de l’après-midi. C’est alors votre heure de garde, et moi, c’est mon heure d'office : nous récitons alors les Vêpres.
Je remercie beaucoup mes oncles et mes tantes de l'affection qu’ils vous témoignent. Veuillez leur dire que je les aime de tout mon cœur et que je prie pour eux. Puis les petites cousines chéries ne sont pas les dernières dans mon cœur. Vous savez quelle prédilection particuhère j'ai pour elles.
Que je suis contente de penser que nos bonnes sœurs de charité vont vous voir quelquefois ; elles vous feront du bien. Veuillez dire à la mèré Saint Louis que je n'oublie pas tout le bien qu’elle m'a fait ; que je la prie de vouloir bien me continuer son secours en priant pour moi, mais surtout pour vous, ma très-chère mère, afin que Notre Seigneur m’exauce en vous remplissant de consolations.
Où cette lettre vous trouvera-t-elle, très-chère mère ? Je ne sais.
Peut-être êtes-vous à Gaspé ? Je le voudrais pour le bien de votre santé et de celle de mes frères. Quoi qu'il en soit, partout je vous aimerai, je vous embrasse bien affectueusement, bien tendrement, bien fortement ainsi que mes chers frères.
Il faut que je vous dise, avant de terminer cette longue lettre, que Monseigneur l'archevêque de Reims, que j'ai eu l’honneur de voir le jour de la fête du Sacré-Cœur, vous envoie une grande bénédiction.
Adieu, mère chérie entre les plus chéries, la meilleure des mamans, que j'aime tant et que j'aimerai encore plus dans le beau ciel.
j'ai UT,
ure
Merci de la bénédiction que vous me donnez si affectueusement, veuillez me la continuer et m'envoyer chaque soir un peu d’eau bénite comme faisaient notre chère
grand'maman pour ses enfants et Sœur Saint Louis de Gonzague
Votre enfant toute aimante,