L'APPROCHE DU GRAND JOUR. RÉGLEMENT DE LA COMMUNAUTÉ
Carmel de Reims, 12 Septembre 187 + J. M. J. T.
Bien chère et bien-aimée maman,
Bénissons à jamais le Seigneur pa-ce que le jour de ses miséricordes est proche.
Mais avant de vous parler de ce jour bienheureux, que mon cœur appelle avec toute l’ardeur de ses désirs, il faut que je satisfasse à un devoir bien pressant pour votre enfant, et sans le prompt accomplissement duquel je ne serais pas tranquille, celui de vous exprimer, mère chérie, le regret que j'ai de vous avoir causé de la peine. Oh ! la méchante petite fille d’avoir attristé une si excellente maman! Pauvre petite mère, et vous avez été malade, et vous avez bien pleuré, j'en suis sûre. Pourquoi ne m’avez-vous pas dit plus tôt la pénible impression que cette lettre vous avait faite ? vous auriez été consolée plus tôt. Mais vous avez été si longtemps sans m'écrire, bien-aimée mère, que je vous croyais presque en route pour Reims ; aussi, je me serais bien gardée d'écrire au ñsque d'employer mon temps inutilement.
Enfin, mère chérie, faisons la paix ; n'est-ce pas ? Accordez-moi ce doux pardon accompagné d’une bénédiction plus douce encore. Mais surtout, ne soyez pas
malade, je vous en conjure par toute l'affection que vous avez pour vos enfants; ne soyez pas malade, laissez-vous bien soigner et bénissez la bonté du Seigneur.
Maintenant que j'ai rempli le devoir le plus pressant en vous demandant miséricorde, parlons de la grande nouvelle du jour, de la grande, de la bienheureuse nouvelle. Ma plume est impuissante à vous exprimer les sentiments de mon cœur. Vous le devinez, mère chéïie, je veux vous parler de ma prise d’habit.
Eh bien ! oui, chère maman, c’est bien vrai, la pauvre petite Thérèse de Jésus aura bientôt la grande grâce de revêtir le Saint Habit de la sainte Vierge. Vous le croyez à peine, et je suis aussi dans le même étonnement. Est-il donc possible que je vais faire partie de cette famille bénie du Carmel, que je vais porter ces saintes livrées de notre Mère céleste? Quel bonheur ! et que Dieu est bon !
Ma chère maman, je ne saurais vous dire les grâces ineffables que ce trop bon Maître a répandues et répand encore tous les jours sur son indigne servante, depuis que j'ai reçu la grande grâce d’être dans ces murs bénis. Je voudrais avoir une plume bien éloquente pour vous parler dignement du bonheur que le bon Dieu donne aux âmes qu’il appelle à la vie religieuse. Mais, chère mère, comme vous le pensez bien, ce bonheur n’est pas celui que le monde appelle bonheur et qui consiste dans la satisfaction de la nature. Ces consolations, ces joies de la religion sont toutes spirituelles, et par conséquent infini ment supérieures à celles du monde.
Je n’en ai jamais goûté de semblables dans ma vie ; je commence à comprendre des choses, à aimer des vertus, que je n’avais jamais soupçonnées. Il me semble être toute changée, et je le suis en effet par la grâce de Notre- Seigneur. Oh ! quelle bonté de cet adorable Maître de
vouloir m’enchaïîner si délicieusement à lui Qu'ils sont bénis ces murs, ces noires grilles, qui me mettent à l'abri. du monde ! Ma chère maman, vous croirez peut-être que j'exagère un peu, en vous parlant ainsi ; détrompezvous, mère chérie, je ne vous fais là qu’un récit imparfait des sentiments de mon cœur.
Mais vous croyez bien que cela n’est pas venu tout d'un coup.
Dans les commencements, quoique je me trouvasse déjà bien heureuse, cependant, je trouvais que les grilles étaient bien sombres, que le silence était bien rigoureux, que tout était bien austère, sans cependant que j'aie eu un seul in tent l'envie de sortir ; car je me sentais comme malgré moi ancrée au Carmel, ce qui ne m’empêchait pas de trouver qu'il serait dur à madame la nature de se vaincre.
Mais NotreSeigneur est si bon, qu'il n’a pas laissé l'épreuve durer longtemps et m’a fait goûter, au bout de quelques jours de nuages, la douceur de son joug. Comment répondre à tant de grâces? Ah! ma chère mère, prions, prions ensemble pour que je ne sois pas une ingrate.
Quand j'aurai le bonheur de porter le Saint Habit, j'aurai une grâce de fidélité plus grande poux répondre aux faveurs du Bien-aimé.
Il y a dix jours que je connais cette heureuse nouvelle.
C’est un mercredi, sous les auspices du bon St. Joseph que j'aime tant, que j'ai été présentée par notre Révérende Mère au Chapitre. C’est huit jours après, encore un mercredi, que j'ai été reçue.
C'était un bien beau jour que je vais vous raconter, car je sais que cela vous fera plaisir ; et vous m'êtes si chère, bien-aimée de mon âme, que je ne puis jouir de quelque bonheur sans vouloir que vous le partagiez.
C’est pourquoi je suis bien contrariée quand nos senti ments ne s'accordent pas. Mais revenons à mon sujet.
Ce jour-là donc, pendant que les sœurs capitulantes donnaient leur assentiment à notre Mère, j'attendais auprès de la salle du Chapitre à l’Ermitage de notre sainte Mère, qu’on vint me chercher pour aller demander moi-même la grâce si désirée. Je priais bien fort le Saint-Esprit de faire connaître la sainte volonté de Dieu et de la sainte Vierge à nos sœurs. Je priais aussi sainte Thérèse notre Mère d’aider et de gagner les sœurs.
Au bout d’un quart d'heure, j'entends la porte s’ouvrir. Je tremblais un peu, comme vous le pensez bien ; mais je fus vite rassurée en voyant la Mère Sous-Prieure. (Quand les postulantes sont renvoyées par le Chapitre, c’est notre Révérende Mère-Prieure qui vient les cher cher.)
J'entrai au chapitre, ayant les mains jointes, et j'allai me mettre à genoux au milieu, puis je fis ma demande en ces termes : “ Mes Mères et mes Sœurs, je vous prie très-humblement de me faire la grâce de me recevoir au Saint Habit, quoique j’en sois très-indigne. J'espère avec la grâce de Dieu et le secours de vos saintes prières de mieux faire à l'avenir que je n’ai fait par le passé.” Alors notre Révérende Mère m’adressa quelques mots sur la demande que je venais de faire. Elle me parla de la vie religieuse, et ne me cachant rien de ce qu’il y a de péntble, elle me dit que c'était une vie de sacrifice, un martyre continuel plus long, quoique moins douloureux que celui des premiers chrétiens, qui recevaient la couronne après un combat de quelques jours ; mais en religion, le combat ne dure pas un ou deux jours ; mais toute la vie est une lutte continuelle contre la nature.
Il n’eut pas été juste de ne me découvrir que les difiicultés de la vie du Carmel ; aussi notre bonne Mère,
après avoir, en mère sage, cherché à remplir son devoir en me découvrant le côté pénible de la sainte Religion, me parla ensuite des avantages de cette vie de sacrifices à laquelle Notre-Seigneur attache une si grande récompense, la vie éternelle et le centuple en ce monde. “ Saint Bernard, a dit cette bonne Mère, répétait souvent que le monde ne voit que nos croix, mais qu’il ne voit pas les douceurs qui y sont cachées.
“ Assurément, il ne faut pas s’engager dans la vie religieuse par l'espoir de goûter ces douceurs, de recevoir le centuple dès ce monde : mais Notre-Seigneur veut bien que quelquefois la pauvre nature accablée se ranime par la considération de la récompense, puisque c’est luimême qui nous la promet.”
Notre Mère m’a ensuite encouragée à travailler avec une grande ferveur afin de parvenir à aimer tous les jours davantage Jésus, sa Croix, sa très-sainte Mère.
Toutes les paroles de notre bonne Mère ont pénétré mon cœur, et je ne puis vous exprimer quelles délices ont inondé mon âme dans cet heureux moment. Non, mère chérie, non, tout le bonheur qu’on peut goûter dans le monde, n’est pas même une ombre de ce bonheur, que Jésus accorde en certains moments à celles qui l’ont choisi pour leur Bien-aimé et leur Époux.
Après que notre Mère m’eut annoncé l’heureuse nouvelle, je remerciai toutes nos bonnes Mères d’avoir bien voulu recevoir dans leur saint Ordre une si pauvre petite enfant, et je me recommandai à leurs saintes prières, afin d'obtenir du bon Dieu de ne jamais me rendre indigne de la précieuse grâce que je venais de recevoir.
En sortant de la salle du Chapitre, j'allai remercierle bon Jésus qui ne se lasse pas d’accorder tous les jours de nouvelles grâces à sa pauvre petite épouse. Oh ! que j'étais heureuse en n'entretenant cœur à cœur avec
mon bien-aimé ! Comme je répétais avec amour : “ Mon Bien-aimé est à moi et je suis lui pour toujours ! Oh oui ! pour toujours! pour toujours !”
Il y eut encore un bien beau moment en ce jour mille fois béni. Ce fut quand à la récréation, toutes nous chères sœurs vinrent me féliciter et m’exprimer toute la joie qu’elles goûtaient en recevant du bon Jésus cette nouvelle petite sœur, qu’il leur avait amenée du Canada. Ces bonnes sœurs étaient aussi heureuses que moi: comme je fus sensible à toute l'affection qu’elles me témoignaient !
Oh ! mère chérie ! Si vous saviez comme on s’aime au Carmel ! Mais on s’aime d’une manière bien supérieure et bien plus élevée qu’on ne peut le faire dans le monde. Nous avons un avant-goût de cet amour qui unit dans le ciel les élus entre eux dans le Cœur de Jésus! Voilà comme nous nous aimons.
Et en certains jours, comme au jour de mon admission à la vêture, le bon Jésus nous fait goûter toutes les délices de ces pures et saintes affections. Que toutes les affections mondaines sont viles et méprisables aux yeux d’une Carmélite, qui a goûté la sainte charité qui règne au Carmel ?
Je fus bien doucement émue, mère ehérie, et je ne pus ‘m'empêcher de laisser couler quelques larmes de joie en voyant que l'admission au Carmel d’une pauvre petite Canadienne, avait répandu tant de joie et de bonheur parmi toutes ces bonnes Carmélites Comment expli quer tant d'affection pour un enfant qu’elles n’avaient jamais connue autrefois ? Elles voyaient dans la petite Canadienne une Épouse que Jésus s'était choisie, et que ce bon Maître aimait tendrement, et voilà pourquoi elles étaient toutes si heureuses de mon admission et me témoignaient si affectueusement leur bonheur.
Pendant la récréation nous chantâmes toutes ensemble :
Ecce quèm bonum et quèm jucundum habitare fratres in unum !
Après avoir témoigné au bon Jésus toute notre reconnaissance pour le bonheur goûté en ce grand jour, nous nous retirâmes en disant dans nos cœurs: Oui, c’est véritablement au Carmel que Dieu a répandu ses plus douces bénédictions ; c’est véritablement là que se trouve cette vie bienheureuse qui est un avant-goûf de la vie des élus dans le ciel.
Depuis si longtemps vous me demandez de vous donner le règlement de la journée et toujours j'ai différé de vous l’envoyer. Enfin le voici :
Depuis le 14 septembre jusqu’à Pâques, le réveil sonne à six heures moins un quart, à 6 heures on sonne l’Angelus, puis on va au chœur pour l’Oraison qui dure jusqu’à 7 heures. On a alors à peu près dix minutes pour couvrir son lit et arranger sa cellule, puis on retourne au chœur pour réciter l'Office (les heures canoniales). Après Prime on assiste à la sainte messe qui se dit à 7 heures % pendant la semaine, (alors vous êtes couchée, ma mère chérie et votre petite fille va souvent vous embrasser et prie beaucoup pour que le sang précieux qui est offert sur l'autel se répande sur votre chère âme.) Après la messe, un quart d’heure d’actions de grâces et ensuite on continue la récitation des Petites Heures.
Quand elles sont finies, il peut être neuf heures moins un quart. Chacune va à son occupation, la petite Thérèse de Jésus à son occupation des chandelles. Ensuite on se tient, autant que l’ouvrage le permet, à sa cellule en solitude selon que notre sainte Mère le recommande ; la vie du Carmel étant une imitation de la vie érémitique des Pères du désert.
À onze heures, on sonne l’Examen qui dure un demi-
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quart d’heure, après lequel. on se rend au réfectoire en récitant le De profundis. Pendant le dîner, on fait la lecture de la vie des saints du jour et ensuite de quelque livre pieux.
Après le dîner, on remonte au chœur en récitant le Miserere et on récite les Grâces après lesquelles on va à la récréation qui dure jusqu’à une heure.
Pendant la récréation, le noviciat n’est pas séparé de la communauté comme dans les autres ordres, et c’est bien plus beau et plus doux. On s’y réjouit bien, je vous assure. À une heure, je vais chez notre Maîtresse pour apprendre à réciter l'office divin et à bien lire le latin. A deux heures, on va à Vêpres et c’est alors qu’une mère et une fille qui s'aiment bien se réunissent dans le Sacré-Cœur de Jésus et prient ensemble.
A deux{fheures et demie, les novices vont au noviciat, où notre Maîtresse nous lit et nous explique notre sainte Règle et tout ce que nous voulons savoir. Le noviciat n’est pas bien considérable, ma chère maman, il est composé de quatre professes, d’une novice et de votre petite postulante, mais on en attend d’autres ; il y en a un grand nombre qui se présentent.
A trois heures, on sonne trente coups de cloche pendant lesquels on se prosterne pour adorer Notre-Seigneur mourant en croix. Ensuite on retourne à ses occupations. A quatre heures et demie, les novices peuvent faire une lecture, mais à quatre heures trois quarts, tout le monde doit faire celle du point d’oraison laquelle sonne à cinq heures. A six heures, on dit l’Angelus et on va souper. Pendant ce repas, on fait une lecture. Que j'aime cette lecture pendant le repas ! Je pense toujours à vous, mère chérie, quand je l’entends. Je me dis que vous aimeriez bien cela, vous qui vouliez même essayer de le faire chez nous. Après souper, on va à la récréa”
tion jusqu’à sept heures trois quarts. Alors on va au chœur réciter complies.
Après Complies on sonne le silence qui dure jusqu’après Prime du lendemain.
Après Complies, chacune s'occupe soit à prier, soit à écrire ou à travailler jusqu’à neuf heures que commencent Matines. A dix heures et demie l’Office est fini et chacune va se coucher bien contente et bien heureuse, sous les yeux de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère.
Vous aimeriez à savoir quelles sont mes occupations, mère chérie. Je vous assure que j'en ai joliment avec les chandelles et plusieurs lampes à préparer tous les jours. (Cela me rend toute fière quand je me vois un peu occupée.
C’est si doux de travailler dans la maison du Seigneur ! Aussi je voudrais bien que nos bonnes Mères m’envoyassent à la cuisine ou me permissent de balayer les passages des cloîtres; je ne suis guère bonne à autre chose. Tous les jours, j'ai à peu près pour trois quarts d’heure d'occupation aux chandelles. Le reste de la journée je fais, en ce temps-ci, des scapulaires qu’on nous demande en grande quantité.
Deux fois la semaine, le mercredi et le samedi, j'ai plus d'ouvrage car ce sont jours de balayage. On balaie sa cellule, puis son office.
Le samedi, on fait une plus grande toilette aux chandelles et aux lampes qu’on récure, de sorte que, comme je suis bien lente, la matinée y passe.
Etes-vous contente, mère chérie ? Vous ai-je donné assez de détails ?
Mais j'oubliais une chose bien importante à vous dire, car vous verrez qu'on a bien des bons moments au Carmel.
Une fois la semaine, j'ai la grâce d'aller chez notre
Mère. C’est là un beau moment pendant lequel on parle du bon Dieu, de son intérieur, de ce qu’il faut faire pour se donner avec ferveur à Notre-Seigneur.
Puis notre Mère vous dit de ces paroles qui vont au cœur. Bien souvent encore dans la semaine on attrape un petit moment en passant et ce n’est jamais sans profit spirituel.
Comme notre chère Maîtresse a moins d’occupations que notre bonne Mère, j'ai ia grâce de la voir plus souvent et toujours avec grand bien pour mon âme. Ah! que c’est donc une grande grâce d’avoir de ces bonnes Mères ! quelle aide ! quel puissant secours on trouve en elles pour servir le bon Dieu! Combien souvent nous parlons de vous dans ces entretiens, mère chérie, et je suis toujours si heureuse de voir la véritable affection que nos Mères portent à celle que j'aime plus que moimême.
Un jour qu’il me fallait faire une chose qui me coûtait un peu, c'était la discipline, (je vous dis cela à vous seule) notre bonne Maîtresse à qui j'avouais ma répugnance m'encourageait. Et savez-vous comment, ma chère mère ? En me parlant de vous et en me disant de faire toujours tout pour vous obtenir des grâces. J'espère que vous aimerez bien nos Mères, ma chère maman, je voudrais vous voir partager tout mon bonheur.
Chère maman, ne croyez pas que l'affection que j'ai pour mes Mères me fasse oublier celle que j'ai toujours eue pour vous. Vous semblez presque le craindre, mère bien-aimée. Dans une de vos lettres vous dites : N'oublie pas ta mère. Loin, loin de vous un pareil soupçon ! Le bon Dieu ne détruit pas ses œuvres. N'est-ce pas lui qui met dans le cœur des enfants l'amour filial? Si donc c’est lui, comment voulez-vous qu’il détruise ensuite son œuvre en nous faisant oublier nos parents? Non,
ma si chère mère, votre fille ne vous oubliera jamais, et et je puis vous certiñer que jamais vous n’aurez de cœur plus dévoué et plus aimant ; car, avec l’aide de Notre- Seigneur, cette affection se spiritualisera et se perfectionnera et se continuera dans le ciel où nous serons touies deux inséparablement unies dans le Sacré-Cœur de notre cher Seigneur.
Dites-moi bien dans votre prochaine lettre si vous croyez encore que je vous oublie. Dites-moi aussi si vous aimez bien mes Mères ; comment aussi vous trouvez mes lettres ; si elles sont telles que vous le désirez ; s’il y a autre chose que vous aimeriez à savoir. Mais ne manquez pas surtout, mère chérie, de me donner bien des détails sur votre si chère santé. Je suis inquiète en apprenant que vous n’êtes pas assez bien pour aller dans le sud.
Je serais bien contente si vous me donniez aussi des nouvelles de votre âme. Etes-vous dans la consolation ou dans la peine? Je voudrais le savoir parce que je fais de ce temps-ci l’oraison de trente jours pour vous obtenir des consolations si grandes que vous ne vous ennuyiez plus jamais après votre pauvre petite Carmélite. Puis, comment passez-vous la journée ? Vous êtes-vous fait un petit règlement comme vous vous le proposiez. Ne craignez pas non plus de me fatiguer par beaucoup de détails sur vos affaires ; vous savez combien je m'intéresse à tout ce qui concerne la bien-aimée de mon cœur.
Veuillez faire savoir à toutes mes amies le grand bonheur que je goûte ; dites leur bien que je suis la plus heureuse des créatures. Le Carmel est pour moi un avant-goût du ciel. Oh! ma chère mère, les paroles sont impuissantes pour parler dignement de la grâce de la vocation religieuse. Nos bonnes Mères me disent que je suis maintenant l'enfant gâtée du bon Jésus, qui me
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fait goûter si délicieusement la douceur de son joug; mais elles me préviennent que ce ne sera pas toujours ainsi et que j'aurai des peines intérieures et des combats à soutenir. Je m’y attends bien, ma chère Mère, et je comprends que ma vocation ne serait p ferme si elle n’était traversée par la tribulation. Je ne refuse pas, mais je demande le secours de Notre-Seigneur pour lui être fidèle.
Oh ! ma chère mère, priez, priez beaucoup pour que je ne sois pas une ingrate et que je sois toujours fidèle au Dieu qui me fait de si grandes grâces.
Enfin, mère chérie, je termine par un mot sur ma santé qui est florissante ; je me fortifie d’une manière si merveilleuse que je suis presque tentée de crier au miracle. Figurez-vous donc que je n’ai pas été arrêtée un seul jour depuis que je suis ici. Il me fallait l'air du Carmel pour me tirer de cet état languissant où j'étais chez nous. Qui l'aurait cru? Oh! que je voudrais vous voir aussi bien que je le suis! (C’est une grande grâce que Notre-Seigneur me fait et une preuve évidente de ma vocation.
Veuillez embrasser bien tendrement mes frères bienaimés pour moi ; et vous, mère chérie, je ne trouve pas d'expression qui puisse rendre l'affection que j'ai pour vous en Notre-Seigneur. Je le prie de vous embraser de son amour et de vous fortifier. Aimez toujours encore un peu votre petite Carmélite et donnez-lui, je vous prie, une bénédiction bien douce et un souvenir dans vos prières.
La plus heureuse de vos enfants,
Nos chères Mères me chargent de vous dire qu’elles vous aiment bien.