Consolations
22 Mai 1872.
Après avoir remercié Notre-Seigneur, je viens vous remercier, mon Père, de la très-douce consolation que j'ai reçue par votre bonne lettre.
Je ne saurais vous dire quel bien j'ai retiré de votre lettre. Par elle, le bonheuz et la paix sont rentrés dans mon cœur, tellement que je voudrais, si j'en avais le temps, recommencer la lettre que je vous ai écrite hier, pour en retrancher tout ce que je vous ai dit de mes peines, dont il ne me reste plus maintenant que le souvenir. Oui, mon bon Père, mon cœur surabonde de joie et de consolation, et je remercie Notre-Seigneur des peines et des épreuves qu’il m’a envoyées, car elles n’ont servi qu’à affermir ma vocation et à augmenter mon bonheur. J’apprécie de plus en plus la grande grâce de ma vocation, et je vous remercie de ce que vous voulez si bien partager ma joie. Combien ces sacrifices des plus chères affections du cœur font de bien à l’âme ! Jamais, avant ce jour, je n'avais si bien compris le bonheur du paradis, qui noue réunira pour ne plus nous séparer ; jamais je n'avais compris que, pour s'attacher à Jésus par un amour véritable, il faut se détacher de toutes les créatures, même de celles qu’on aime le plus purement. Je ne puis vous exprimer quel désir je me sens d’aiiner le bon Dieu, combien je sens mon cœur se détacher de toutes les choses de la terre. Cette seule disposition est si douce qu’elle sufñtit pour dédommager le cœur des rlus grands sacrifices. Prions ensemble, mon Père, pour que cette
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sainte disposition, que Notre-Seigneur a mise dans mon âme, soit durable ét que je lui sois toujours une épouse fidèle.
Qu'il me tarde de me reposer dans mon Carmel chéri !
Mon Carmel sera pour moi la porte du paradis, le palais où le Roi des Rois veut bien placer son
indigne épouse. Encore quelques jours et mon ponhéur sera au comile !
19. Lettre d'Hermine à la Révérende Mère Prieure du Carmel de Reims. Ù
Québec, ? Juillet 1872.
Ma révérendeet bien bonne Mère,
Vous serez peut-être étonnée de recevoir une lettre venant de si loin, d'apprendre qu'on vous connaît au Canada, que vous y avez même une enfant qui vous aime de tout son cœur ; celte enfant, ma Révérende Mère, c’est celle qui vous
écrit pour vous prier de la recevoir au nombre de vos filles.
C’est mon bien vénéré Père, le R. Père Braun de la Compagnie de Jés us, qui m’a procuré le bonheur
de vous connaître. Voici comment je lui en ai donné l’occasion.
Depuis plusieurs mois, Notre-Seigneur m'a fait la ‘grâce de m'inspirer un grand désir de me consacrer à lui dans l’état religieux et particulièrement au Carmel. Je communiquai mes sentiments au Révérend Père, qui depuis plusieurs années
veut bien être mon directeur. Ayant reconnu que cette vocation vient de Dieu, il m'y encouragea fortement.
Mais comment réaliser mes désirs, n’y ayant pas de Carmélites au Canada, et comment aller seule en France dans ce temps de troubles et de guerre ?
Après avoir réfléchi, nous en vinmes à conclure qu’il y avait un moyen de suivre ma vocation, sans laisser le Canada, c’est-à-dire, ma Révérende Mère, en faisant venir des Religieuses Carmélites de France, pour fonder un couvent de leur ordre, et faire ainsi un immense bien dans ce pays, où les âmes contemplatives sont si rares. C’est alors que le Révérend Père me parla de votre communauté de Reims, de la retraite qu’il vous a prêchée et de l'édification qu’il a retirée de tous ses rapports avec vous. Il fit si bien, ma bonne Mère, que disposée comme je l'étais, je me suis prise d’une vive affection pour toute votre communauté ; et voilà que je désire vivement vous voir venir exercer votre vie de prière et de dévouement dans mon cher Canada. Le Révérend Père me conseilla donc de vous écrire, ma Révérende Mère, et de vous exposer nos projets et nos désirs. Une somme est déjà promise pour aider à l'établissement d’un couvent de Carmélites au Canada. Ma chère maman, qui est veuve et bien bonne, s’est offerte à contribuer, autant qu’elle le pourrait, à établir un couvent à Québec. Vous me feriez beaucoup d'honneur, ma révérende et bien chère Mère, de me dire quelles sont, selon vous, les ressources nécessaires pour l'établissement d’un couvent de Carmélites au
Canada.
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Enfin, ma Révérende Mère, on vous désire beaucoup en ce pays, et non-seulement à Québec, mais encore à Montréal ; plusieurs Messieurs n’ont rien tant à cœur que d’avoir un couvent du Carmel dans leur ville.
Notre Révérend Père me fait espérer que les Carmélites de Reims ne seront pas insensibles à nos désirs ; mais qu’au contraire, elles accepteront avec joie notre invitation, à cause du bien qu’elles feront dans ce pays, en y priant pour la conversion des pécheurs et en réparant les outrages que notre divin Sauveur reçoit sans cesse.
Notre ville de Québec contient une population d'à peu près 70,000 habitants, dont 10,000 protestants.
Nous y avons plusieurs couvents ceux des Religieuses Ursulines et des Sœurs hospitalières, qui sont établies. au Canada, depuis les premières années de sa découverte; les couvents des Sœurs de la Charité, du Bon Pasteur, de la Congrégation de Notre-Dame, tous trois fondés dans “le pays ; enfin celui des Sœurs de Jésus-Marie, venues de France, il y a à peu près vingt ans, pour l'éducation des jeunes filles.
Pendant l'hiver qui dure presque six mois, nous avons des froids très-rigoureux, si excessifs qu'ils nous ont fait craindre qu'ils ne soient un obstacle à votre établissement au Canada. On nous disait qu'il ne vous était pas permis d’avoir du feu dans vos chambres; ce qui nous effrayait fort, car sans la chaleur du feu, ma Révérende Mère, il serait impossible de résister à la rigueur de nos longs hivers; mais notre Révérend Père a dissipé nos inquiétudes, en nous disant qu’il n'existe aucune défense semblable dans la règle du Carmel.
Comme nous entendons souvent parler des troubles qui agitent en ce moment la France et des persécutions religieuses qui semblent menacer les communautés, maman a pensé à vous offrir un asile dans sa demeure, si l’on venait à vous chasser de votre couvent de l’Incarnation. Notre maison, quoique petite, pourrait cependant contenir quelques Carmélites, et veuillez le croire, ma bien bonne Mère, ce serait avec grande joieque maman vous l’ouvrirait, en attendant qu’on pût vous loger plus commodément.
Je termine, ma Révérende Mère, en vous priant, avec beaucoup d'instances, de me recevoir au nombre de vos filles; c’est un bonheur auquel j'aspire de tout mon cœur etque vous m’accorderez, je l'espère.
J'ose ‘solliciter un souvenir dans vos bonnes prières, vous comprenez, ma bonne Mère, combien les grâces du Seigneur me sont nécessaires en ce moment qu’il me demande de tout sacrifier pour suivre son céleste appel.
En vous priant d’agréer l'hommage de mon profond respect, je demeure, ma Révérende Mère, votre très-humble et très-obéissante servante; j'ose même vous prier de me permettre de m'appeler dès
-à présent,
Votre enfant, votre fille qui vous aime déjà de tout son cœur, HERMINE FRÉMONT.
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