‹ Une fleur du Carmel [microforme]Chapitre 111 sur 201 · FÊTE DE LA HIENHEUREUSE MÈRE DE L'INCARNATION. J. M. J. T · texte numérisé non relu

FÊTE DE LA HIENHEUREUSE MÈRE DE L'INCARNATION. J. M. J. T

Ma très-chère et très-révérende Mère,

Votre petite lettre, toute courte qu’elle est, n'a pas laissé de me causer un grand plaisir. Il y avait longtemps que je n'avais vu votre chère écriture, il y avait longtemps que j'en désirais; et je vous remercie de tout mon cœur de la consolation que vous m'avez procurée.

Vous ne sauriez croire, ma très-chère et bienaimée Mère, combien j'ai été doucement remplie de joie er apprenant, par notre bon Père, que la bonté de Notre-Seigneur veut bien me donner comme conductrice de mes premiers pas dans la religion, ma très-chère Mère Séraphine, que j'aimais tant, et que j'aime encore mille fois plus depuis que j'ai appris qu’elle est ma maîtresse et la véritable mère de mon âme, comme mon cœur le souhaitait. O ma bien bonne et très-chère maitresse je vous promets, dès ce moment, une obéissance toute filiale, et je veux m'efforcer de répondre à vos charitables soins, en travaillant à devenir votre digne enfant, une bonne Carmélite.

Je suis toute prête à partir, dès que le bon Dieu le voudra et qu’il m'en donnera le signal ; jele prie que ce soit bientôt. J’ai un secret espoir que ce désir se réalisera; car le bon Dieu, s’il le veut, fera tomber tout obstacle qui s’y opposera. Déjà

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maman est toute disposée à me laisser partir et il se présentera bien une occasion; ils’en offre une excellente, mais trop tard à mon avis: c’est un de mes oncles qui doit partir pour l’Europe au milieu de juin. Je voudrais, s'il était possible, que ce fût au milieu de mi, afin d’être à Reims pour le mois de juin, mois du sacré Cœur.

Je vais faire prier plusieurs personnes pour obtenir cette grâce; votre bonté bien connue me fui, espérer que vous voudrez bien vous unir à nous pour demander cette faveur.

Je demande en même temps à Notre-Seigneur qu'il me donne sa sainte grâce pour que j'accomplisse généreusement mon sacrifice, et assez de santé pour que je puisse persévérer au Carmel.

Vous ne me dites rien de votre chère santé, ma bien bonne Mère, ni de celle de notre Révérende Mère et de toutes nos sœurs; j'en augure que tout le mende va bien.

Le Révérend Père me parle, dans sa lettre, du Carmel de Reims et me dit combien il a été touché de voir l'affection que vous voulez bien porter à votre petite fille du Canada ; j'en suis toute confuse, ma très-Révérende Mère, et ne puis comprendre comment vous voulez déjà aimer une enfant que vous ne connaissez pas encore. De son côté, elle vous aime bien aussi, veuillez le croire, ma trèschère Mère; croyez aussi qu’il lui tarde grandement d'aller vous le dire, en se jetant dans vos bras.

En ce jour où l’on honore la Bienheureuse Mère de l'Incarnation, je la prie de tout mon eœur de vous protéger, ainsi que toutes les Carmélites de France. Ce jour en est un bien joyeux, ma

bien bonne Mère, pour le cœur de la petite sœur Thérèse de Jésus. A pareille date, il y à un an, la première pensée de devenir Carmélite se présenta à mon cœur ; ce fut à l’occasion de ma visite chez les Carmélites de Baltimore.

Les bonnes et saintes religieuses, dont j'admirais beaucoup la charité, me firent remarquer avec plaisir qu'on célébrait, en ce jour, la fête d’une sainte Carmélite, et me direntqu'elles me mettaient sous la protection de leur sainte sœur du ciel ; je crois que la Bienheureuse Mère de l’Incarnation les écouta, puisque tout a si bien été depuis ce jour si heureux. Puisse cette sainte Carmélite nous continuer sa douce protection et conduire du haut du ciel l’œuvre de la fondation canadienne !

Puissè-je bien vite, ma bien-aimée Mère, avoir le bonheur de me jeter à vos pieds pour vous demander votre bénédiction !

En attendant cet heureux moment, je vous prie de vouloir bien me la donner dans le sacré Cœur de Jésus et demander pour moi celle de notre Révérende Mère.

Veuillez bien croire, ma très-chère Mère, aux sentiments dévoués de votre enfant, qui se souscrit avec le plus grand bonheur.

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Postulante Carmélite indigne.

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96. Lettre de Thérèse de Jésus à la Révérende Mère Prieure du Carmel de Reims.

Québec, 21 Mai 1873.

J. M. JT.

Ma très.Révérende et bien chère Mère,

Combien de fois j'ai cru pouvoir vous annoncer mon départ, et toujours les espérances que j'avais, ont été déçues ; enfin aujourd’hui, ce n’est plus un vague espoir que j'ai à vous annoncer, mais bien mon départ certain pour le 31 mai. Ce ne sera pas mon oncle La Rue qui me conduira, comme je le croyais ; son voyage est remis à une époque trop éloignée ; mais Notre-Seigneur veut bien m'envoyer en sa place une occasion non moins favorable dans la personne d’un des plus respectables négociants de notre ville. C’est un bon voyageur, bien habitué aux traversées océaniques, qu’il entreprendra pour la trent:-cinquième fois avec moi. On n'aurait pu mieux choisir ; aussi maman est-elle rassurée en me voyant partir sous la protection de ce Monsieur qui voudra bien me conduire directement à Reims.

. La date à laquelle il a plu à la divine Providence de fixer mon départ, me cause une bien douce consolation, et je remercie Notre-Seigneur de placer ainsi mon voyage sous la protection spéciale de notre céleste Mère, Notre-Dame du Sacré-Cœur, dont on célèbrera en ce jour la douce fète. Ce te attention de notre divin Maître est un heureux présage à mon cœur pour ma vie religieuse, que je place tout entière sous la conduite de notre douce Mère. Je me jette dès ce moment dans son cœur

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très-miséricordieux pour qu'elle me soutienne dans mes peines et me donne la victoire. On se sent faible, ma très-Révérende Mère, quand arrive l'heure du sacrifice et on comprend que, sans le secours de la grâce de Dieu, on ne pourra rien faire. Aussi n'est-ce que de Dieu seul que j'attends l'a. mour et l'énergie nécessaires pour être généreuse envers celui qui l’a été tant envers moi. C'est surtout pour ma chère maman que je vous prie, ma bien bonne Mère, de demander à Notre-Seigneur cette force et ce courage. Pauvre mère ! son cœur maternel a déjà été déchiré bien des fois et il lui en coûte d’avoir à se séparer encore de sa fille unique qu’elle espérait toujours conserver auprès d'elle. Dieu sait que je ne la quitte que pour obéir à sa voix et attirer sur elle les plus précieuses grâces.

Oserai-je vous prier, ma très-révérende et bien bonne Mère, de vouloir bien remercier pour moi ma bonne Mère Séraphine de son aimable lettre; j'eusse désiré le faire moi-même, mais le manque de temps m’en empêche. Je vous remercie aussi, ma Révérende Mère, du petit mot que vous avez bien voulu y ajouter.

Je suis extrêmement sensible aux affectueux sou: venirs de toutes nos bonnes sœurs qu’il me tarde infiniment de connaitre et d'embrasser.

Quel bonheur! ma très-chère et très-révérende Mère, dans peu de jours, je serai auprès de vous; vous m'embrasserez, vous m’appellerez et je serai véritablement votre fille. Oh! quand ce bienheureux moment arrivera, je pourrai bien dire: Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m'a comblée, pouril’immense faveur de ma vocation religieuse ?

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En attendant le beau jour de mon entrée au Carmel, je vous prie, me bien bonne Mère, de penser quelque fois à votre petite fille du Canada, qui de son côté, pense bien souvent à sa chère mère de France, et de vouloir bien la croire dans les sacrés Cœurs de Jésus et de Marie,

Ma bien Révérende Mère, Votre fille toute dévouée,

Postulante Carmélite indigne.

27. Lettre de sœur Thérèse de Jésus à sa mère. Départ de Québec.

Steamer Scandinavian, en route, 31 Mai 1873.

Ma bien-aimée maman,

Que le divin Cœur de Jésus vous console et vous fortifie !

M. le docteur L. a été assez bon pour m’avertir qu’il pourra vous remettre cette lettre, ce qui m'est. une grande, une imme:3e consolation, à cause de celle que vous éprouverez en recevant sitôt des nouvelles de votre petite voyageuse.

Que vous dire d’abord, ma très-chère maman, sinon vous exprimer le regret, la peine que mon cœur éprouve à la pensée de l’oubli impardonnable que j'ai fait en vous quittant, ma bien-aïimée maman; c’est de ne pas vous avoir demandé votre si chère bénédiction, moi, qui y pensais depuis si longtemps et qui y attachais tant de prix; jene

sais pas comment j'ai pu faire un oubli semblable ; je suppose que c’est Notre-Seigneur qui, dans sa sagesse, l’a permis pour nous éviter l’attendrissement qu'aurait provoqué cette action de vous prie, ma chère mère, de me dédommager de cette privation, en m'envoyant, dans le sacré Cœur de Jésus, une de vos plus f rventes bénédictions. Je vous demande pardon, en même temps, ma chère maman, de toutes les peines que je vous ai données pendant le temps que j'ai demenré avec vous. Que faites vous à cette heure, ma très.chère maman ? Mon cœur se transporte chez nous, et je vous suis partout. Il est maintenaut à peu près deux heures et demie ou trois heures. Je m’imagine que vous êtes au salon avec quelques-uns de nos amis si dévoués, qui viennent vous consoler du départ de votre enfant. Pauvre chère maman! puisse Notre- Seigneur vous consoler lui-même et vous faire comprendre que jamais votre enfant ne vous oubliera, et que son amour pour vous ne fera que s'accroitre tous les jours ! J’ai beaucoup de chagrin de la peine que vous éprouvez, et tout ce que je désire c’est que toutes les consolations, qui peuvent m'être réservées dans les desseins miséricordieux du bon Dieu, vous soient passées et changent l’amertune du sacrifice en douceur et en joie.

Mais il faut que je remplisse un peu ma promesse, na chère maman, en vous racontant l'emploi de chacun des instants qui se sont écoulés, depuis que je vous ai quittée. Après votre départ, je me rendis à l'arrière du vaisseau, comme tous les passagers. Après m'y:être arrêtée quelques instants, sentant le besoin que j'avais de me retremper dans la prière et d'y puiser de nouvelles forces pour moi-même,

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et sentant aussi le besoin de demander à Notre. Seigneur qu’il répande ses consolations et sa force dans le cœur de celle que j'aime tant, et que vous connaissez bien, je m’enfuis dans ma chambrette, qui me sembla bien douce et bien invitante au recueillement ; j'y priai un peu, j'offris notre sacrifice mutuel, en union avec celui de l’agneaun sans cesse immolé, pour nos intentions particulières. Je commençais la prière du voyageur, lorsque mademoiselle S., ma compagne de cabine, entra. Il fallut tout laisser là, avoir un petit £alk, puis se laver et monter sur le pont. Après lui avoir parlé un peu, je lui fis excuse et me retirai pour continuer mes prières Jusque vers l'heure du diner.

Après le diner, je suis allée me coucher un peu, mais je n’ai pas dormi ; il me tardait trop de m'’entretenir avec vous et de vous écrire.

A cinq heures, je vous accompagne à la chapelle de la Congrégation. Nous prions ensemble, l’une pour l’autre. Oh oui ! demeurons toujours unies dans le sacré Cœur de Jésus, n'est-ce pas, chère maman ? Notre-Seigneur le veut.

Ma chère maman, dites-moi bien tout ce que vous faites, comment vous vous portez, si vous pleurez quelquefois. Je suis inquiète de vous, je suis anxieuse d’avoir de vos chères nouvelles. Veuillez bien me donner toutes sortes de détails, très-chère mère ; vous savez comme j'y tiens. N'ayez pas peur de m'exprimer cette peine, de me dire que vous pleurez quelquefois. J'aime mieux tout savoir que de supposer, en ne sachant rien, que vous êtes toujours dans la peine et que vous ne voulez rien me dire. Ayez soin de votre santé, vous savez combien vous êtes nécessaire à mes frères ; faites-le pour la gloire de Dieu.

Adieu, frères bien-aimés, votre petite sœur vous embrasse et vous aime.

Embrassez pour moi, chère maman, tantes, oncles, cousins, cousines, amies, pour lesquels j'ai offert une prière.

Croyez-moi, dans les sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, dans lesquels toujours nous demeurons unies,

Votre dévouée et tout aimante enfant,

SOEUR THÉRÈSE DE JÉSUS, Postulante Carmélite indigne.

Chère mère, je ne vous cacherai pas que non cœur a beaucoup souffert après le coup de la séparation. Il me semblait que j’eusse mieux aimé cent fois mourir que de vous causer cette peine. Très-chère mère, je ne vous le cache pas, parce que vous m'avez fait promettre de vous dire ce qui se passerait dans mon cœur, et que vous êtes pour moi, non-seulement une mère selon la nature, mais surtout une mère selon la grâce. Je sais d’ailleurs que cet aveu vous fera prier plus fort pour m’obtenir la grâce de la persévérance et pour affermir votre courage. Que la sainte grâce de Dieu soit en nous! Quoique ce soit une immense souffrance pour moi d'être séparée de ma chère maman et que je ressemble au poisson qui est hors de l’eau, cependant je ne voudrais pas rentrer dans la maison paternelle, parce que je veux faire la volonté de Dieu. Jésus-Christ me veut au Carmel, et je veux être son épouse fidèle. Oh ! quel honneur, ma chère mère !

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28. Journal de ma traversée de Québec à Liverpool, et de mon voyage de Liverpool à Paris.

Steamer Scandinavian, ler Juin 1873.

Ma bien chère maman,

Réjouissons-nous dans le Seigneur, qui est si bon et si miséricordieux !

Oui, ma chère mère, c’est là le sentiment de mon cœur, en considérant tout ce que le bon Dieu a fait pour nous.

Lundi, 2 Juin.

Je fus obligée hier de laisser là ma lettre après avoir écrit seulement quelques lignes ; le mal de mer me prenait dans le petit salon. Je montai sur le pont, mais je ne pus y rester longtemps. Le mal de mer me força à descendre, et, étant fatiguée, je me suis mise au lit Ce matin, il m'en coûtait beaucoup de me lever, tant je craignais le mal de mer ; mais enfin il a bien fallu me lever. La femme de chambre, madame Anderson, m'a aidée à m'habiller, et c'était bien nécessaire, car je n'avais pas le courage d'aller vite. Notre bonne femme de chambre a véritablement des préférences pour moi ; elle ne me laisse manquer de rien. Dans le courant de la journée, je fus entièrement délivrée du mal de mer.

Mardi, 3 Juin.

Je me hâte de vous écrire pendant que je suis bien ; d'un moment à l’autre on peut être pris du mal de mer. J’ai grande confiance de ne pas l'avoir du tout aujourd'hui, ou au moins bien peu, car je me sens très-bien. Ce matin, je me suis éveillée

vers six heures. Je me suis transportée auprès de vous, ma bien-aimée rnaman, comme je le fais à toute heure du jour, et de la nuit quand je me réveille. Il était alors environ cinq heures chez nous. Je me suis imaginé que vous commenciez à vous habiller ou à faire votre méditation. J'ai fait la mienne dans mon lit, en vraieinfidèle. En voyage ma bien-aimée maman, on perd bien vite Ja piété. Après ma méditation, je me suis levée afin d’être prête pour le déjeüner. J était environ sept heures, et on déjeûne à huit heures et demie. Comme vous le voyez, je deviens paresseuse et flâneuse. Je mets aussi longtemps que je puis à m’habiller ; cela fait passer le temps, le temps qui est doublement long sur le vaisseau ; il semble que les minutes soient des demi-heures, et les heures, des journées. Je suis allée à t:ble pour déjeûner, ce qui vous montre combien je me sens bien. Car vous le savez, en mer, si on se sent le moindre mal de cœur, la moindre tendance au mal de mer, on ne va pas à table de crainte que l'odeur des mets et la vue de la nourriture ne vous dégoûtent et ne rendent tout de suite malade.

Nous sommes maintenant vis-à-vis du cap Race ; nous entrons dans l'Atlantique. Nous allons, comme vous le voyez, bon train, malgré un peude brume que nous avons eue hier soir vers cinq heures, et qui a duré toute la nuit. On a jeté la sonde plusieurs fois. On a aussi arrêté le navire de crainte d'accidents, et on a sifflé à maintes reprises pour avertir les bâteaux, qui se trouvaient dans les environs, de se tenir sur leurs gardes. Tous ces divers incidents nous ont intéressés, quel-

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que minimes qu’ils fussent; mais en mer le moindre incident devient un évènement et intéresse beaucoup.

Quant à la manière de passer le temps sur le navire, les messieurs jouent à un jeu d’enfants pendant presque toute la journée. fe jeu ressemble beaucoup à celui anquel les petits garçons s’amusent dans les rues en jouant aux marbres. Au lieu de marbres, ces messieurs ont de petites boules, qu’ils font rouler et qui doivent atteindre un certain but. ?

Quant aux dames, elles s'amusent à lire, à parler età manger, et elles mangent les choses les plus indigestes. Illeur semble toujours qu’elles doivent manger pour éviter de devenir malades. Le mieux, c'est de se modérer, de ne prendre qu’une nourri ture légère, et de se tenir sur le pont, car l'air est si mauvais dans l’intérieur du vaisseaux que cela seul su‘it pour rendre malade. Aussi je me suis tenue toute la journée d'hier sur le pont, de temps en temps assise sur le plancher, (car il paraît que dans cette position on est moins exposé au mal de ner). Ce n’est pas bien beau pour une Carmélite de s'asseoir ainsi; mais que voulez-vous, chère maman, en voyage on néglige un peu les convenances.

Pendant que j'étais ainsi assise, hier dans l’avantmidi, une dame vint se mettre auprès de moi et me demanda si je la reconnaissais. J’eus beau rappeler tous mes souvenirs, il me fut impossible de me la remettre. Alors elle dit: ‘‘ N’êtes-vous pas Adèle Frémont! (elle voulait dire Adine). Et ne vous rappelez-vous pas M. R, aux Ursulines ?” Alors je me suis rappelé de suite, qu’en effet, au couvent, je

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l'avais connue, quand j'apprenais la harpe. Elle était la grande musicienne du couvent et jouait de plusieurs instruments. Je lui dis que je n'étais pas Adine, mais Hermine. Elle me dit qu’en me voyant, elle avait cru revoir un figure connue, et qu’après avoir entendu prononcer mon nom, elle avait voulu s'assurer si j'étais bien Hermine Frémont. Cette bonne dame ne put résister au désir de me parler. Nous causâmes donc longtemps ensemble sur Québec, sur le couvent, sur le but de mon voyage. Pauvre enfant! elle est mariée pour la seconde fois, mais je crois qu’elle serait mieux dans un couvent. Elle m'estime si heureuse d’avoir été appelée à la vie religieuse.

Après la mort de son premier mari qui n'avait vécu qu’un an avec elle, elle pensait à entrer au couvent. Mais ayant de nouveau été demandée en mariage, elle accepta, et la voilà encore une fois mariée depuis un an ou dix-huit mois. Son mari est un excellent homme : Irlandais, bon cœur, plein de ferveur pour notre sainte religion, et qui a bien soin de sa femme. Mais c’est un homme ! Et comment peut-il rassembler à l'Époux immortel et divin qu’elle voulait d'abord choisir ?

Cette dame s’est prise d’une vive amitié pour moi, et m’a promis de faire son possible pour venir me voir à Reims.

Ma chère petite mère, je vous embrasse et je vous aime de tout mon cœur. Oh ! qu'il a été pénible à mon cœur de se passer de votre baiser maternel ! je ne comprends pas comment j'ai pu avoir le courage de vous quitter. Ce n’est bien que Notre- Seigneur, seul, qui peut me donner cette force. Mais que ne fait-il pas, ce cher Seigneur, pour une

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âme qu’il aime et qu’il appelle à lui ? C’est bien admirable, ma chère maman, de considérer les voies du Dieu de miséricorde sur les âmes. Comme il prend un soin particulier de chacune d’elles ! C'est en voyage qu’on voit ce soin. Je vous raconterai, tout à l'heure, une rencontre que j'ai faite d'une petite fille de onze ans, et qui m'a donné grand sujet d'admirer la miséricorde de Notre- Seigneur et sa sollicitude sur chacune de ses créatures.

Maintenant, bien-aimée maman, je me sens un peu fatiguée d'écrire ; et, comme je veux être extrèmement prudente, pour avoir à vous dire toujours que je suis très-bien, je m’en vais vous quitter, en vous embrassant sur vos deux joues chéries et en baisant votre portrait, qui représente si bien la bien-aimée de mon cœur.

Je prie mon saint ange gardien d'aller vous porter toujours mes tendresses et de vous consoler par les plus douces pensées ; car je crains beaucoup que vous ne vous laissiez aller à l'ennui et à la tristesse, en l’absence de votre petite imparfaite. Pourquoi tant aimer une pauvre enfant comme moi ? Je voudrais bien, chère maman, que Notre. Seigneur permit que vous m'oubliassiez un peu ; alors je serais tranquille, car je ne craindrais plus trop de tristesse pour vous. Embrassez-moi, bien chère maman, comme je vous embrasse et donnezmoi votre trèsdouce bénédiction. Je prie Notre. Seigneur qu’il me donne toutes vos peines et ne vous envoie que des consolations et de la joie. Je m'en vais faire mes prières sur le pont. Adieu, mère chérie, au revoir.

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Mercredi, 4 Juin,

Très-chère maman, je reviens vous voir aujourd’hui et avec bonheur. J’attendais depuis le matin ce motnent si doux au cœur de votre fille ; car il me semble qu'en vous écrivant, je m'’entretiens réellement avec vous.

Nous sommes maintenant en plein océan,ce quine m'affecte pas trop, comme vous le voyez, puisque je puis vous écrire ; seulement je vous prie d’excuser mon écriture. Je vous écris étant sur le pont, n'ayant que mon livre pour pupitre, et ballottée sans cesse par la mer. Mais je ne suis pas malade, grâce à Dieu. Toute la nuit nous avons eu un assez beau temps. Le roulis s’est toujours fait sentir assez fortement, de sorte que ce matin en m'éveillant, je me sentais le cœur un peu fade ; mais, comme je sais très-bien me soigner, grâce à vous, ma chère petite mère, j'ai pu éviter tout mal de cœur prononcé. Un bon bouillon n’a fortifiée.

On trouve que je supporte bien la mer. Je voudrais que vous la supportassiez aussi bien, quand vous la traverserez, si vous devez la traverser. Car, ma chère maman, pensez-y beaucoup avant d'entreprendre ce voyage. On s’imagine que c'est bien beau de voyager sur mer, mais on n'est pas plus tôt parti qu’on voudrait être sur terre. Mademoiselle S. disait que, si elle y eût réfléchi, elle ne se fût pas décidée à partir. Un Monsieur de Montréal dit la même chose. Il a été malade tout le temps et a une figure de mi-carême. Il faut quelque grande raison, comme, par exemple, quand le bon Dieu appelle, pour ne pas regretter le départ.

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Je vous ai dit que je vous parlerais d’une petite fille que j'ai rencontrée à bord. Imaginez-vous donc qu’elle est toute seule à bord et qu'elle s’en va à Liverpool, d’où elle est venue seule, il y a un an, pour voir sa tante au Canada. Elle n’a que onze ans, mais paraît bien en avoir quatorze ou quinze, tant elle est avancée pour son âge. Elle lie conversation avec tous, sans se montrer du tout intimidée. Dimanche matin, elle a commencé à me parler, et après que je lui eus dit, sur la de. marnde qu’elle m’en fit, que je suis catholique, elle me dit : ‘* Eh bien ! tant que vous êtes bonne, la religion importe peu, vous pouvez être sauvée. ” Après qu’elle m'eut dit la même chose pour la seconde fois, je crus devoir lui dire qu’on ne pouvait être sauvée hors de l'Eglise catholique.

Nous entrâmes de suite en véritable conférence ; mais elle est trop jeune pour comprendre la différence de religion. Du reste, elle est innocente comme un ange, craint extrêmement le péché, et aime de tout son cœur Notre-Seigneur et la sainte Vierge.

Je lui ai montré des images de la sainte Vierge, lui disant d’en choisir une. Elles les trouvait toutes plus belles les unes que les autres, de sorte qu’il a fallu lui en donner cinq. Je lui ai donné une médaille que j'avais sur moi. La voyant si bien disposée et si bonne, j'ai cru que je ferais bien de lui apprendre l’Ave Maria.

Elle a trouvé cette prière magnifique et m'a promis de la dire chaque matin et chaque soir.

L'autre jour, elle est venue dans ma cabine pendant assez longtemps, et il m’a fallu lui dire de s'en aller, que j'avais mes prières à faire.

Alors elle me dit : ‘‘ Laissez-moi rester avec vous, et dites vos prières tout haut.” J'ai dit le chapelet avec elle et je lui en ai donné un. Je ne doute pas qu’elle ne se fasse catholique un jour, si le bon Dieu lui laisse la vie.

Mais maintenant, tout avancée qu'elle est, elle ne l’est pas assez pour comprendre la différence de religion.

Pour vous montrer combien elle aime Notre- Seigneur, je lui disais qu’une vierge était l'épouse de Jésus-Christ, et que pour être vierge et épouse de Jésus-Christ, il ne fallait pas se marier. Alors elle s’écria : ‘ Je serai son épouse, car je ne me marierai pas.”

Je prie pour elle, afin qu'elle se convertisse, car je crois que le bon Dieu a de grands desseins de miséricorde sur elle, pour l'avoir conservée ainsi pure et innocente au milieu de tant de dangers qu'elle a courus en voyageant seule.

Jeudi, 5 Juin.

Je suis encore très-bien, ma chère petite mère ; pas le moindre mal de cœur, pas la moindre toux; une toute petite fois j'ai toussé un petit peu. (Cela ne vaut pas la peine d’être mentionné, car ce n'était rien. Mais je note tout, afin que vous soyez plus tranquille en sachant tout.

On est tout étonné à bord de me voir si bien supporter la mer et le froid, car je vous assure qu'il fait froid sur mer. A ce propos, j'ai bien des recommandations à vous faire pour votre prochain voyage, et je remercie le bon Dieu de m'avoir envoyée avant vous, pour vous avertir de ce qu'il vous faudra emporter.

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Je ne regrette pas, je vous en assure, d’avoir emporté des vêtements bien chauds. Tout ce que je regrette, c'est de ne pas en avoir emporté davantage, comme vous le vouliez. On n’a pas l’idée du froid qu'il fait en mer. Il y a des dames ici qui ont des manteaux de fourrure ; toutes ont des manteaux d'hiver. Sans une bonne couverture, qu'un monsieur bien complaisant m'a prêtée, je n'aurais jamais pu demeurer sur le pont, comme je l'ai fait ; et je ne sais pas ce que je serais devenue, car il est impossible de rester dans le vaisseau, excepté quand le temps'est mauvais : le mal de mer vous prend aussitôt.

Ainsi donc, chère mère, quand vous viendrez, si vous venez, ayez soin d'emporter beaucoup de vêtements bien chauds, votre manteau de pelleterie, des gilets tricotés, des couvertures, des châles, des crémones, des gants de laine.

Nos garçons feront bien de mettre leur chemise de flanelle ét de gros bas de laine. Ils vont rire de moi, mais quand ils seront à bord, ils diront que je suis bien fine. Les couvertures sont bien nécessaires pour s’envelopper les pieds. Ne portez pas de vêtements trop beaux. Le salin de la mer les gâterait affreusement. On me l'a dit à temps. Samedi soir et dimanche, j'ai mis ma polonaise de côté. Je suis contente d’avoir ma robe de soie noire, les autres n’eussent pas été assez propres ; et il faut toujours être assez bien habillée pour ne pas être différente des autres. Je suis bien contente de n'avoir pas mis mon beau chapeau ; celui que j'ai est tout bossu, cornu, tortu, et il sera bien vite impossible.

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