‹ Une fleur du Carmel [microforme]Chapitre 170 sur 201 · LA PAIX ET L'AMOUR DE NOTRE.SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LA PAIX ET L'AMOUR DE NOTRE.SEIGNEUR

Ma Révérende et très-honorée Mère.

Très-humble et affectueux salut en Notre-Seigneur, dont nous ne pouvons qu’adorer les desseins inscrutables, mais toujours pleins d'amour. Nous étions bien loin de nous attendre que ce Divin Maitre cueillerait si vite pour le ciel cette aimable fleur qu’il venait de planter dans notre Carmel, notre bien-aiméesœur MaRiEe-LuciE-HERMINE-THÉRÈSE DE Jésus, novice bianche de notre monästère, âgée de vingt-deux ans moins deux jours, et de religion, six mois et sept jours. Cette chère et angélique enfant était née à Québec d’une pieuse et très-honorable famille. La conduite de Dieu sur cet âme choisie fut tellement providentielle, que nous regrettons beaucoup d’avoir à nous restreindre aux bornes d’une circulaire.

Le 17 juillet de l’année dernière, nous fûmes bien surprises, ma Révérende Mère, de recevoir une lettre du Canada... Elle nous était adressée par un bon P. Jésuite qui, en 1850, avait donné une retraite

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à notre communauté. Il nous proposait d’alle fonder un Carmel à Québec ou à Montréal, selon un désir qu’il nourrissait depuis de longues années, mais à l'exécution duquel il n'avait encore pu arriver. La Providence semblait maintenant en indiquer les moyens.—Depuis neuf ans, il dirigeait une jeune personne, qui en avait vingt quand il nous écrivait. C'était notre chère Hermine. Dès longtemps elle désirait s'attacher uniquement à Notre-Seigneur ; mais elle ne trouvait pas dans son pays d'ordre religieux conforme à son attrait. Les œuvres extérieures n'étaient pas ce qu'il lui fallait. Son sage directeur connaissait ses goûts, mais croyait ne rien devoir lui dire pour la déterminer dans son choix.

A la fin de l'hiver 1872, la pieuse Hermine fit, avec madame sa mère, un voyage dans les États. Unis. Elles passèrent à Baltimore et apprirent qu'il s’y trouvait un monastère de Carmélites. La jeune fille pria sa mère de l'y conduire, ce qui lui fut accordé. C'était le jour de la fête de notre bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation, à qui, depuis lors, notre chère novice voua une tendre dévotion. Ce qu'elle vit, ce qu’elle entendit fixa bientôt ses incertitudes : ‘ Oh ! dit-elle à sa bonne mère, quel bonheur d’être dans cette maison! C'est dans un couvent comme celui-là que je veux vivre.” Dès lors, elle était bien déterminée à devenir Carmélite.

Mais la pauvre enfant fut subitement saisie de crainte, et tomba dans une grande tristesse : son directeur ne lui avait jamais parlé de Carmélites,elle craignait qu’il ne désapprouvât son projet. Eile ne put, dans le premier entretien qu'elle eut avec lui

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SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. HT] se résoudre à le lui faire connaitre. Sa pieuse mère découvrit au Révérend Père ce qui s'était passé dans le cœur de son enfant ; celle-ci, alors, se décida à s'ouvrir ellemème. Le Révérend Père promit une réppnse pour le lendemain, et déclara à la jeune fille que, depuis longtemps il la croyait appelée à la vie religieuse, mais qu'il n'aurait pas voulu prendre sur lui de fixer son choix sur telle ou telle communauté ; sa conviction était maintenant que Dieu, sans aucun doute, l’appelait au Carmel. Cette déclaration dissipa en un instant toutes les peines intérieures d'Hermine.

Depuis des années, madame sa mère avait le désir de fonder un monastère de religieuses contemplatives, mais elle ne savait de quel ordre les choisir. Maintenant, la difficulté est résolue : sa fille sera Carmélite ; elle-même demeurera auprès du couvent et viendra autant qu'elle le voudra à la chapelle s'unir aux prières et aux offices des religieuses. Ce sera un commencement du Paradis...

Mais où prendre des Carmélites ? Les Canadiens ont le cœur tout français, et l'on veut des Carmélites françaises. Le Révérend Père connaissant celles de Reims, en parle aux futures fondatrices, et les voilà décidées. Il nous écrit donc, et sa lettre est suivie de près de celle de la jeune personne, qui commence ainsi : ‘‘ Vous serez peut- ‘être étonnée de recevoir une lettre de si loin, “ d'apprendre qu’on vous connait au Canada, que ‘vous y avez même une enfant qui vous aime de “tout son cœur. ” Elle nous fait ensuite les mèmes propositions que ie Révérend Père. Mais, de notre côté, l'affaire ne semblait pas aussi facile ; nous ne Lous attendions nullement à nous occuper

d'une fondation, et d’ailleurs, il était de la plus simple prudence d'attendre que quelques vocations bien sûres se fussent déclarées dans ce pays. Nous répondimes en ce sens, laissant néanmoins entre. voir notre disposition de seconder autant qu'il serait en nous les desseins de Dieu.

La chère enfant voyant ses projets déçus pour le moment, ne se laissa pas abattre. — Nous relisons, non sans une profonde émotion, ce que le Révérend Père nous disait encore à ce sujet dans sa première lettre : ‘ Elle veut entrer au Carmel pour y mourir, ‘et elle dit que pourvu qu’elle meure au noviciat, ‘ après avoir reçu lhabit du Carmel, son but sera ‘* atteint. ”

Notre réponse si peu favorable qu'elle parût, renfermait le mot de postulante. Ce fut assez pour l'encourager. Convaincue de la solidité de su vocation par les difficultés mêmes qu'elle trouvait à la suivre, elle nous écrivait : ‘ Si vous ne pouvez venir chez nous, rien ne s’opposera à ce que j'aille chez vous. Je vous supplie donc, ma Révérende Mère, quoique je suis très-indigne d'une si grande faveur, de me compter dès aujourd’hui au nombre de vos filles.” [La chère enfant prenait, en signant, le titre de postulante.

Cette conclusion fut aflligeante pour le cœur de la tendre mère ; mais sa haute piété la soutint, ainsi que le doux espoir de revoir, au bout de deux ou trois ans, sa chère fille revenir avec quelques compagnes pour la fondation tant désirée. Elle accéda à tout, décidée cependant à éloigner le plus possible l’époque du départ que la postulante désirait rapprocher. La Providence, pour seconder les vœux de celle-ci, changea les obstacles en moyens.

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Au commencement de novembre 1872, la santé d'Hermine devint plus mauvaise que jamais, et sa vie fut mème en péril : ‘* Je suis entre les mains de Notre-Seigneur, écrivait-elle au Révérend Père ; qu'il fasse de moi ce qu'il lui plaît. Cependant je désirerais bien mourir Carmélite, si c'était sa volonté. ”

Elle était en cet état lorsque nos lettres lui arrivérent. Presque aussitôt, madame sa mère annonça au Révérend Père un mieux extraordinaire, qu’elle attribuait aux prières adressées au doux Cœur de Jésus et à la promesse qu'elle avait faite à Notre. Seigneur de sacrifier généreusement sa fille aux desseins qu'il avait sur elle, et de la donner pour le Carmel. Elle lui dit le grand bonheur qu'Hermine avait éprouvé, en recevant communication des bonnes nouvelles de Reims et en apprenant le nom qui lui a été donné.

En effet, la chère enfant avait témoigné à son Directeur et à sa bonne mère le désir de s'appeler, au Carmel, Thérèse de Jésus. Mais nous l’ignorions entièrement, tandis qu'ici, dans une réunion de la Commurauté, nous résolûmes, d’un commun accord, de lui donner ce nom, et nous lui en faisions part.

Le Révérend Père, en nous redisant ces choses, ajoutait : ‘“ Elle craint, non pas de souffrir et de ‘“ mourir, mais de ne pas mourir Carmélite. La “ réception du votre lettre, qui lui a annoncé qu’elle est reçue postulante et qu’elle s’appellera Thérèse “ de Jésus, la remplit, elle et sa mère, de la plus ‘* douce consolation. Il en coûtait à sa mère de la ‘ voir partir l’automne prochain, et elle semblait “ vouloir retarder ce départ. A présent, pour que

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“Je bon Dieu conserve l'enfant, la bonne mère est ‘® décidée à la laisser partir au plus tôt; et j'espère * que, si sa santé se remet, elle vous arrivera dans “Je courant du mois de mai.”

Notre bonne postulante, heureuse de voir ainsi s'avancer l'époque de son entrée an Carmel, prit toutes ses mesures pour ne pas éprouver de retard. Cependant, elle ne pouvait entreprendre un tel voyage sans être confiée à des mains bien sûres. Ell: pria, et de notre côté. nous recommandâme: cette entreprise à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Il se trouva qu'un négociant de Québec, digne de toute la confiance de la mère et de la fille, se dispo sait à passer en Europe. !l accepta avec bonhe:r la mission de protecteur de cette héroïque enfart, etil s'en acquitta avec une sollicitude vraiment paternelle. Ce bon monsieur nous amena son inté. ressante protégée, el nous assura que cette traversée de l'Atlantique, qu'il faisait pour la trente-cinquièm: fois, avait été exceptionellement heureuse. ‘La Manche elle-même, nous disaitil, ordinairement houleuse, était, cette fois, calme comme de l'huile” Notre-Dame du Sacré-Cœur avait tout arrangé pour que cette chère enfant, qui l’aimait tant, s'embar. quât précisément le 31 mai, jour de sa fête, et l'avait ainsi gardée constamment sous sa douce égide. Déjà elle avait adouci les amertumes de la séparation, et fortifié d’une manière inespérée le courage de la mère ct de la fille, à ce moment que l'une et l'autre avait tant redouté.

Notre chère Canadienne nous arriva le 15 juia, et, après avoir épanché sa reconnaissance aux pieds de Notre-Dame du Sacré-Cœur, qui l'avait conduite comme par la main, au milieu de tant d'épreuves

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et de périls, elle-mème éteignit La lampe qui, durant son voyage, avait brûlé jour et nuit devant l’image de cette divine Mère.

Une fois au Carmel, qu'elle avait tant désiré, ma sœur Thérèse de Jésus n'aspira plus qu'à en prendre l'esprit. Mais il semblait que cet esprit fut inné en elle ; rien ne l’étonnait, c'était bien ce qu'elle avait cherché. Les petites pratiques d’'humilité, de pauvreté lui semblaient toutes naturelles. Dès le lendemain de son entrée, elle nous suppliait de lui faire remarquer ce qui était répréhensible dans sa conduite, et nous eûmes bien sonvent lieu depuis, de voir combien c'était alors son cœur qui parlait. Le moyen de lui procurer la paix lors de ses petites inquiétudes, c'était de lui faire sentir que ces misères ne devaient nullement l'étonner, de lui représenter que sa vocation dépendait beaucoup moins de son propre mérite. que des vues toutes miséricordieuses de Dieu sur elle. La chère enfant avait besoin de ces encouragements : elle était si pénétrée du sentiment de son incapacité ! A cela se joignait la crainte que la faiblesse de sa santé ne l'empèchât de suivre la règle comme les autres. Nous lui répondions alors que le bon Dieu lui avait tracé une voie spéciale, et qu'elle pourrait au moins être reçue comme fondatrice. — ‘ Oh !.. on ne n'appellera pas ainsi, n'est-ce pas, ma Mère !..” Et ces paroles s'échappaient de son cœur avec un accent de supplication que nous ne saurions rendre.

En effet, ma Révérende Mère, ma sœur Thérèse de Jésus, qui désirait si ardemment la fondation du Carmel Canadien, ne pensait nullement à y concourir de sa propre personne. Lorsque nous parlions du moment où elle retournerait, avec une

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