III
Se sacrifier, c’est sauver: telle est la grande loi, proclamée.sur la Croix par le divin Rédempteur Les pages qu'on vient de lire en montrent l'application dans l'œuvre du Carmel. Réalisant dans leur vie l’héroïisme du. sacrifice chrétien, les filles de: sainte Thérèse réagissent contre l’égoisme, source profonde de tous les désordres et, en même temps, de: tous les désastres de l'humanité. Par ce sacrifice, consommé sous ses trois formes princi-
pales, pauvreté, chasteté, obéissance, elles protègent et sauvent la société entraînée par les envahisse. ments de la cupidité, du sensualisme et de l’indé. pendance. Copies vivantes du divin Crucifié, les Carmélites, clouées à sa Croix par les trois vœux de Religion, avec lui et comme lui sauvent les âmes en se sacrifiant; et, par cette immolation continuelle, leur vie devient un apostolat des plus féconds.
Heureuses donc les cités, au sein desquelles se trouve une de ces maisons bénies du ciel! C’est Dieu qui, dans sa miséricorde infinie, inspire ces fondations pour perpétuer dans une contrée les traditions du Calvaire, et les miracles de son amour.
Cette faveur divine, appréciée seulement de ceux qui croient à la puissance du sacrifice et de la prière, le Seigneur la tenait en réserve pour cette région du nouveau monde, cultivée et fécondée par là France catholique. Le Canada, terre où la sève divine de la foi circule encore si abondante et où les bonnes traditions françaises sont toujours maintenues, n'avait pu cependant être entièrement soustrait à la désolante influence des mauvaises doctrines, qui ravagent tant d’autres contrées. Et les âmes vraiment chrétiennes, se préoccupant, comme elles le devaient, de cette invasion de l'esprit mauvais, avaient résolu de lui opposer une vigoureuse résistance.
Pour préparer un avenir meilleur, on fit de grands sacrifices, afin de donner à la jeunesse une éduca. tion essentiellement catholique; et les vaillants défenseurs que cette contrée envoya à Pie IX opprimé, firent connaître et l'excellence du sol et la sagesse de ceux qui le cultivaient. Les œuvres de
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zèle trouvèrent, parmi les jeunes Canadiennes, des âmes ardentes, toujours prêtes à se dévouer au soulagement des malades ou à l'instruction des enfants riches et pauvres. Les communautés anciennes, dont les premières Mères furent françaises continuèrent, ainsi que les nouvelles nées sur le sol même du Canada, à recruter des sujets nombreux, avides de sacrifices.
Cependant le moment choisi de Dieu pour donner comme puissants auxiliaires à ces ordres actifs des ordre: contemplatifs, était enfin venu. Il fallait des victimes, s’'immolant chaque jour, dans le ilence d’un cloître, pour faire descendre la grâce sur ceux qui combattaient au dehors. Fécondé par l’Esprit- Saint, le sol canadien produisit l'Ordre des Filles du Précieux-Sang où nous avons vu mourir la sœur d'Hermine. Le nombre des vocations que cet Ordre suscita, fit comprendre le besoin qu’on avait de la vie contemplative. On pouvait dès-lors prévoir que la Providence, répondant à de saints désirs, amènerait de la mére-patrie un autre ordre qui soutint l’'émulation et doublât les forces. Quel seraitil? C'était le secret du Ciel ; et il fut confié à une âme généreuse, dont nous connaissons maintenant la vie.
Ce fut au Carmel de Baltimore que se révélèrent à son âme les desseins de Dieu sur elle. Éclairée d’une vive lumière, elle comprit la grandeur de la mission confiée à l’ordre de sainte Thérèse, et s’offrit à Dieu pour y travailler, quelque part qu'il lui fal!ût aller pour cela.
“ La vice d'une Carmélite,” écrivait-elle, ‘c'est une vie de souffrance et d'immolation; j'irai à Reims et je me ferai Carmélite. Une Carmélite doit
être un agneau immolé pour l’amour de Jésus et le bien des âmes; aussi le seul motif qui me détermine, c'est l'amour de Jésus et le dévouement aux âmes” Cette jeune fille, de vingt ans à peine, avait, comme par intuition, l'intelligence de l'esprit de ce saint Ordre : n’était-elle pas l'instrument choisi de Dieu, pour procurer au Canada l'immense bienfait d'un Carmel ?
L'amour du sacrifice, en effet, s'était allumé dans le cœur de cette jeune Canadienne, et les saintes ardeurs, dont elle se sentait embrâsée, lui faisaient déjà concevoir un dessein plus grand que celui de sa propre sanctification. ‘‘J'offre toute ma fortune pour la fondation d’un Carmel à Montréal,” écrivait. elle avant son départ; ‘‘j'obtiendrai que les Carmélites de France viennent s'établir au Canada ; et elles admettront, dans leur monastère, tant de jeunes filles, qni sententen elles le besoin d’une vie de prière et d'immolation.” Sa chère patrie, n’était. elle pas, comme tant d’autres pays catholiques, minée dans ses fondements par les courants désastreux de ce siècle mauvais? ne fallait-il pas leur opposer un Carmel? Elle ne pouvait plus en douter : telle était la volonté de Dieu; et pour l’accomilir elle était décidée à ne reculer devant aucun sacrifice.
Nous avons pu admirer sa constance dans la poursuite de ce projet, malgré les impossibilités que lui opposèrent les Carmélites, et que les lettres suivantes- nous révèleront. Dieu seul avait pu lui montrer un but aussi élevé et lui faire espérer de l’atteindre. N'avait-il point souri à ses désirs ardents, en lui donnant la pensée et la force de se séparer d'une mère bien-aimée et de traverser
l'océan, lorsqu'elle apprit que les Carmélites ne pouvaient venir au Canada ?
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Les plus grandes difficultés paraissaient enfin vaincues, sans que cette âme généreuse se doutât même de la grandeur de son héroïsme. Prisonnière de Jésus, par amour pouï lui et pour les âmes, elle venait de revêtir le saint Habit de Carmélite ; déjà on remerciait le Seigneur de préparer pour le Canada une autre Thérèse de Jésus, tant il répandait en elle de dons précieux. Maïs tout à coup il fallut se résiguer à ne voir dans cette âme embrasée d'amour qu'un agneau destiné à l’immolation.
Étendue sur sa pauvre couche, comme sur une croix, nous l’avons entendue donner son dernier message à sa mère: ‘Je ne regrette aucun sacrifice.” Et cependant Thérèse de Jésus ne doitelle pas emporter avec elle le regret de voir anéanti le fruit de tous ses sacrifices ? Par sa mort prématurée, la fondation tant désirée ne devient-elle pas impossible pour toujours ? Non assurément ; aussi point de regret ! car, à son heure dernière, elle comprend qu'avant de faire droit à ses instantes prières pour sa chère patrie, le Seigneur veut l’entièrs immolation de la victime qu’il s’est choisie Et cette douce victime, jetant son âme, comme elle disait, dans le plus profond de l’amour divin, ne trouve que ces belles paroles, qui nous révèlent toute sa perfection : ‘ Je ne désire ni la vie ni la mort, mais la volonté de Dieu.”
Les pensées de Dieu ne sont pas celles de l’homme et ses voies sont toutes différentes des nôtres. ‘Si le grain de froment tombé en terre, disait le Sauveur, ne vient à mourir, il demeure seul ; mais, quand il est mort, il porte beaucoup de fruits.” C'était ainsi que se préparait la fondation du Carmel de Notre-Dame du Sacré Cœur à Montréal ;
cette mort si précieuse devait ouvrir au Canada un de ces jardins du divin Époux si fertiles en fruits abondants. Un an et demi à peino après le départ de cet ange pour le ciel, les Carmélites étaient au Canada et recueillaient avec joie les jeunes plants, qu'avait produits la semence jetée çà et là par la zélée fondatrice.
Mais afin de suivre les divers incidents, qui ont précédé l'installation de notre pieux essaim, il nous faut revenir à des correspondances échangées avant le départ de la jeune Canadienne pour la France.
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