CHAPITRE II
DIFFICULTÉS QUE RENCONTRE LA FONDATION DU CARMEI, AU CANADA DE LA PART DES CARMÉLITES ELLESMÊMES.
‘ Or elles se disaient l’une à l’autre :
Qui nous ôtera lu pierre de l'entrée.’ (S. Marc, XVI, 3.)
1. Le Carmel de Reims et ceux de Paris n'ont pas un nombre suffisant de sujets ; et les temps sont bien malheureux.
Carmel de Reims, 15 août 1872.
Mon Révérend Père,
Nous désirons vivement que toutes les parcelles de notre vie et de notre être soient uniquement consacrées à l'amour et à la plus grande gloire du bon Dieu. Mais malgré toute notre bonne volonté, malgré tout l'intérèt que nous portons à l’œuvre que vous nous proposez et et tout le désir que nous éprouvons de la voir réussir, nous nous voyons forcées par les circonstances, à vous dire qu'il ne nous est pas possible de l’entreprendre, ni d’y concourir autrement que par nos prières.
Nous ne sommes pas en nombre suffisant pour entreprendre cette fondation qui demande des sujeis que le bon Dieu ait tout particulièrement choisis et préparés. Pour nous personnellement, mon Père, puisque vous exprimez le désir de nous voir y prendre part, je suis maintenant trop vieille pour songer à d’autres voyages qu'à celui de l'éternité !
Nous ne voyons ici absolument personne qui puisse répondre à votre désir, c’est donc une marque évidente que le divin Maitre ne nous a pas choisies pour aller travailler à sa gloire dans votre belle Amérique.
Déjà nous nous sommes informées si d’autres Carmeis pourraient s’y employer. Jusqu'ici nous n'avons pas eu de réponses satisfaisantes. Mais, mon Père, à défaut de Carmélites françaises, peut. être se déciderait-on pour les Carmélites anglaises de Baltimore ou d’ailleurs ; et ce serait bien plus facile et plus simple, ce nous semble. Nous regret. terions beaucoup, je vous l’assure, que l’on ne pût donner suite à ce pieux projet, qui pourrait procurer tant de gloire au bon Dieu et faire tant de bien à un grand nombre d’âmes.
Puis cette intéressante enfant que Notre-Seigneur semble avoir désigné tout particulièrement pour lui appartenir en qualité d’épouse du Carmel, combien nous serions heureuses qu’elle pût réaliser ses vœux les plus ardents, et procurer à son cher Canada le bonheur de voir se réaliser cette sainte fondation !
Dans des temps moins malheureux on pourrait dire à cette chère postulante :-‘“ Venez, venez à nous, puis quand vous vous serez formée aux vertus religieuses, quand vous aurez pratiqué la règle du Carmel, que vous en aurez l'esprit, vous retournerez dans votre patrie et vous la doterez d’une nouvelle famille religieuse. ” Mais dans les conditions où nous vivons et la situation si précaire de notre pauvre France, cela n’est pas faisable Avons-nous quelques jours d’assurés dans notre chère solitude, quand tout à coup la lave du volcan
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peut s’élancer et entraîner tout avec elle ? — Prions toujours, prions beaucoup, et espérons que le bon Maître n’abandonnera pas son œuvre, et qu'il inspirera les moyens à prendre pour là faire réussir.
P.S. Nous recevons à l'instant une lettre que nous désirions beaucoup avant de faire partir la nôtre. C’est le troisième Carmel de Paris, auquel nous étions adressées. Vous verrez que tout espoir n’est pas perdu et qu'avec le temps et la grâce de Dieu, les choses peuvent s'arranger, si tel est son bon plaisir. Nous sommes très-heureuses de vous communiquer cette lettre.
Carmel de l’Avenue de Messine, 14 Août 1872.
Ma Révérende et bien digne Mère,
Que le cœur tout aimant de notre divine Mère obtienne de celui de Jésus ses grâces les plus précieuses pour les répandre dans les nôtres !
J'ai beaucoup tardé à répondre à votre lettre datée du ?8 juillet, ma toute bonne Mère ; nous trouvant comme vous dans l'impossibilité de penser à réaliser par nous-mêmes le projet dont il estquestion dans la lettre du Révérend Père, j'ai envoyé cette dernière à notre digne Père supérieur qui m'écrit ceci: ‘ Je viens ‘ie recevoir la lettre du Révérend Père. Ce aw’il dit m'a singulièrement intéressé. Ce n’est pas chose à repousser «ans y songer. J’engage beaucoup vos Mères de Reims à faire leur possible pour profiter de cette ouverture. Prions pour cette œuvre.”
Dans ce moment, notre vénéré Père supérieur ne voit pas la possibilité de répondre à cet appel. Il se demande si plus tard. en prenant dans nos trois Carmels de Paris, nous ne pourrions pas former une petite colonie au Canada. Donc, ma digne Mère, voyez de votre côté si vous ne pourriez pas trouver un Carmel qui pûts’ y rendre plus tôt. Dans tous les cas, ne répondez pas par un non positif, et veuillez me dire si vous avez quelque espoir de trouver ailleurs.
2. Il importe à l'œuvre projetée que la jeune Canadienne vienne se former à Reims; mais la religieuse sur qui on comple pour cetle fondation, ne s’y croit point destinée. |
Carmel de Reims, Fête de tous les Saints, 1872.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec nos
âmes !
Oui, mon Père, notre jeune et pieuse enfant sera accueillie de grand cœur dans notre cher Monastère. Si la divine Providence nous envoie cette belle âme, nous ne devons pas refuser de seconder ses ardents désirs, et sa vocation semble si évidem-. ment marquée d’un caractère surnaturel et divin, qu'on craindrait de s'opposer aux desseins de Dieu, si on ne lui donnait le moyen d’y correspondre.
Il nous parait tout-à-fait urgent que cette chère petite vienne se former dans une communauté parfaitement établie, qu’elle voie par elle-même ce que c’est que de vivre au Carmel. C’est la première démarche, mais démarche nécessaire, selon nous,
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pour la réalisation du grand projet de fondation pour plus tard. Pour le moment, on ne peut, ce nous semble, rien avancer de plus : si c’est l'œuvre du hon Dieu, comme tout porte à le croire, il daignera montrer en temps et lieu, les moyens à prendre, et l’entreprise arrivera à bonne fin.
Quand la jeune postulante sera ici, on se concertera avec elle, après mûr examen ; et si la chose est réalisable, on y donnera suite de grand cœur : mais avant tout, il faut qu’elle vienne, sans quoi il n’est pas possible d’asseoir un projet avec quelque consistance.
Soyez certain, mon Révérend Père, que nous prenons le plus vif intérêt à cette affaire, et nous ferons tous nos efforts pour son heureuse réussite. Nous ne savons qui doit être plus admirée, de la fille, se donnant à Dieu avec tant de courage et de dévouement, ou de la mère, faisant le sacrifice de son enfant chérie avec une générosité qui est vraiment de l’héroïsme ; aussi, franchement, nous aimons beaucoup notre petite Carmélite future, mais, si j'ose le dire, nous aimons autant sa pieuse mère, animée d’une foi si magnanime et de sentiments si admirables et si élevés au-dessus de la nature et des sens. Oh ! les deux belles âmes ! et que l'amour de Dieu est puissant quand il agit sans obstacle dans les cœurs qui se livrent à son empire !
Maintenant, mon Révérend Père, pour le projet de fondation, comme nous vous le disions toutà-l’heure, comment se réalisera-t-il ? Nous n’en savons rien ; c’est pour le moment le secret de Dieu. Penser sérieuseinent que la divine Providen-e m'y destine, ne m'est pas possible. Il faut pour cela une
vocation toute spéciale, il laut des dons de Dieu très-éminents et proportionnés à la grandeur de l’entreprise. Ne croyez pas, mon Père, que je vienne faire ici de l'humilité ; mais il faut vous dire, n'est-ce pas, franchement ce que je pense.
Thérèse et trois ducats, ce n’était rien, Dieu, Thérèse et trois ducats, c'était tout, et l'Espagne s’est couverte de monastères de Carmélites.—Nous et les éléments présents, ce n’est rieu, Dieu, nous et ces éléments, c’est tout, mais il faut Dieu en tête... Il faut la vocation, l'appel de Dieu pour cette œuvre. Et je le répète, cet appel, cette vocation, je ne les sens pas en mon cœur. dJ’estime trèsheureuses celles qui auront le bonheur d’y travailler, je voudrais être digne de partager leur précieux labeur.
J’aperçois de loin cette petite pépinière d’épouses de Jésus, d’éponses du Carmel, qui peut-être se prépare là-bas, et je m'élancerais bien volontiers au-delà des mers pour travailler là à la gloire du divin Maître... Mais il ne s’agit pas de s'ingérer soi-même dans de pareilles entreprises ; il faut être revêtu de l'esprit de Dieu pour travailler à la formation, à la construction de son tabernacle spirituel... Une ânesse a bien prophétisé une fois, c’est vrai ; le Seigneur l’a fait parler et ii est toutpuissant ; mais il ne s’en suit pas que toutes les ânesses du village doivent croire qu’elles vont parler somme celle de Balaam.
En un mot, mon Père, si le bon Dieu m'y appelait, certainement aucun sacrifice ne pourrait m'arrèêter ; mais jusqu’à cet appel, manifesté comme il lui plaira, je ne puis que répéter, (ne vous en déplaise) mon Père, c'est impossible. Mais, ayons
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confiance, les moyens d'exécution se montreront quand il faudra, ei les âmes destinées à cette belle mission se découvriront, quand le moment sera venu.
Quant au projet concernant la construction immé. diate et la disposition du monastère, il faut y renoncer. Le bâtiment ne peut se faire à l’avarce, et notre sainte Mère recommande qu’on s’établisse d’abord dans une maison louée, afin d'examiner le site, la salubrité du lieu, etc., et puis nous avons des plans particuliers pour bâtir en parfaite régularité. On ne pourra donc s’en occuper que plus tard, et quand les religieuses fondatrices seront présentes. Ce dont il faut nous occuper, mon Père, et ceci est de la plus haute importance, c’est de chercher si vous trouverez dans les âmes une germination de vocations au Carmel. C’est de cet édifice spirituel qu’il faut découvrir, tailler et préparer les pierres, avant de songer à assembler les pierres matérielles.
3. Les difficultés sont grandes ; mais on ne peut méconnaître l’action toule providentielle de Dieu, et on a confiance.
Carmel de Reims, 3 Novembre 1872.
Jésus nous soit tout en toutes choses !
Mon Révérend Père,
Il y a quatorze mois, nous recevions de notre si bon archevêque et Père, alors en voyage, les lignes
suivantes :
“ Dieu, j'en ai la douce conviction, bénira de ‘ plus en plus ce cher Carmel, etle multipliera pour
‘ sa gloire.”
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Je fus frappée, sans le comprendre, de ce mot, le mullipliera; mais la vénération que nous avons pour notre saint prélat, m'empècha toujours de le croire sorti de sa plume,sans une raison particulière.
Ne commençons-nous pas à en voir quelque chose ? Oui, mon Révérend Père, à votre première lettre nous nous dimes presque: ‘‘ C’est beau, mais impossible” Maintenant, c’est bien autre chose. L'énergie que le bon Dieu donne à notre chère enfant (ce motest venu tout seul, et comment en écrire un autre ?) et ce qui est peut-être plus admirable encore, à son héroïque mère, nous fait dire : # C'est difficile, mais nous aÿons la confiance que cela réussira, sans savoir encore comment.” Monseigneur notre archevêque et supérieur immédiat, nous donne toute permission de vous répondre en ce moment entièrement selon notre aspiration.
Ainsi, pour recevoir ici notre chère postulante, nous n'avons nulle hésitation, et nous la recevrions auJourd'hui,si elle arrivait aujourd’hui. Cependant, si elle juge convenable d’attendre à l’année prochaine, soit pour affermir sa vocation, soit pour qu’elle nous arrive à uue époque plus convenable pour s’habituer à notre climat, rien de plus sage que d'attendre.
Ce que nous ne savons comment arranger, ne sera qu’un jeu pour la bonne Providence. Monseigneur ayant ainsi donné son assentiment, messieurs les Grands-Vicaiies nous encouragent énergiquement à soutenir ce projet. L’un d'eux surtout, notre confesseur, ne savait comment exprimer son admiration, en lisant vos lettres que nous lui avions communiquées.
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Son avisest qu’il n’est pas possible de méconnaitre là une action toute providentielle, à laquelle il faut coopérer, toujours sans savoir dire de quelle manière cela se fera,
Oh! oui! encore une fois, mon Révérend Père, corame le dit notre Mère S.: les premières pierres à préparer, ce sont les pierres vivantes. Je ne me rappelle pas avoir lu que notre mère sainte Thérèse ait fondé en aucune ville, sans yavoir été attendue par plusieurs personnes désireuses d’'embrasser son ordre.
J'ai la confiance, mon Révérend Père, que vous voulez bien accorder une place spéciale dans vos prières à ce petit Carmel de Reims, qui est si bien resté dans votre souvenir.
Veuillez, mon Révérend Père, accorder une petite aumône spirituelle de plus à votre petite servante, qui, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, vous offre ses très-humbles respects.
4. L'obéissance seule décidera le départ, sans qu'on tienne compte de l'attrait ou de la répugnance.
Carmel de Reims, 16 Février 1873.
Mon Révérend Père,
La "grâce du Saint-Esprit soit toujours en nos âmes !
Je ne puis que vous répéter ce que nous vous avons déjà dit: mes sentiments sont toujours les mêmes. Cette œuyre est magnifique, et possède toutes mes sympathies, j'estime très-heureuses celles qui auront le bonheur d'y travailler; mais croire
que je sois appelée à en prendre la direction, c'est bien difficile à digérer.
Ce ne sont point les difficultés, les travaux, les sacrifices qui m'effraient, ce me semble; mais le sentiment profond de mon {impuissance, de mon incapacité, de mon manque de vertus, de mon néant complet en un mot, faitque je ne puis me persuader qu’il me soit possible que le bon Dieu m'ait choisie pour une telle et si grande entreprise. C’est ce qui me fait dire et répéter, c’est impossible... Cependant comme précédemment, je le répète, si la volonté de Dieu se manifestait évidente, j'ajouterais: Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu; c’est toujours l’histoire de l’ânesse de Balaam, que j'aime tant depuis longlemps, et que je ne me doutais pas pouvoir, un jour peut-être, devenir la mienne.
Nous désirons bien vivement la réussite de ce grand projet, qui doit par sa réalisation procurer la gloire de Dieu et le bien spirituel d’un grand nombre d’âmes ; mais plus nous la désirous, plus nous voudrions qu’on trouvât quelque instrument plus propre, mieux préparé pour l’entreprendre et la poursuivre ; à moins que Dieu ne veuille faire éclater les merveilles de sa grâce et de sa puissance, en prenant ce qu’il y a de plus vil, de plus abject parmi les enfants du Carmel, afin que la créature disparaisse plus complètement sous l’action divine, qui dirige à son gré l'instrument dont elle daigne se servir.
Du reste, mon Revérend Père, ce ne sera ni l'attrait, ni la répugnance qui me décideront pour ou contre. Je ne voudrais ni m’ingérer de moimème, ni m'opposer avéc résistance. L’obéissance
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seule me dirigera en tout; j'exposerai mes difficullés, mes réflexions, prète à tout, prête à rien, quand on m'aura dit : Avancez... ou demeurez.
De plus, je demande à Notre-Dame du Sacré-Cœur une grâce particulière, comme une marque de la volonté du bon Dieu.
Si elle daigne me l'obtenir, ce sera un fort poids dans la balance pour l'incliner de votre côté ; mais l'unique, sera l’obéissance.
Pour le moment, mon Révérend Père, nous n'avons aucun parti à prendre ; nous continuerons notre marche, en laissant les circonstances se dérouler peu à peu. La petite sœur viendra se faire Carmélite, c’est le premier pas. Le reste se dessinera avec le temps, et la divine Providence conduira tout pour l'exécution de ses desseins éternels. Par quelle voie ? Nous l’ignorons, mais nous ferons tous nos efforts pour la seconder de notre mieux.
Continuez à prier pour nous, mon Révérend Père, et demandez surtout à Notre-Seigneur qu'il me donne les vertus d’une vraie fille de Sainte Thérèse, dont j'ai un extrême besoin plus profondément senti que je ne pourrais l'exprimer.
Vous savez, inon Révérend Père, je vous l'ai dit déjà, je ne viens pas faire de l'humilité près de vous : je vous dis mes pensées telles qu’elles sont, telles que je les exprime à notre Révérende Mère ; elles sont l’expression de la pure vérité.