‹ Une francaise au MarocChapitre 13 sur 52 · LE PORT DE MELILLA · texte numérisé non relu

LE PORT DE MELILLA

PI. 9, page 72.

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Quelques unes se sont abritées des ardeurs du soleil sous Ténorme chapeau caractéristique des campagnardes. Les bébés, trop petits pour marcher ou se tenir tout seuls, sont attachés sur le dos de leur mère ou d'une sœur aînée, quelquefois pas beaucoup plus grande qu'eux; les autres courent à l'entour. Plus calmes se tiennent les hommes, attendant l'acheteur, parfois aussi l'invitant cependant par des appels réitérés.

On trouve tout dans ces marchés : laines, poteries, étoffes, thé, chandelles, sucre, épicerie, miel, pacotille européenne, etc., etc.

Parfois dans les ports de la côte, la foule est brusquement fendue par des hommes qui portent, disposées en plateaux de balance au moyen de cordes retenues à un épais bâton — lequel bâton, formant fléau, est posé sur l'épaule — d'énormes caisses pleines d'œufs destinés à l'exportation. Le poids du fardeau les entraînant, ils descendent rapidement la rue en pente qui mène à la marine. Puis ce sont des marchands d'eau, vêtus d'une tunique courte et de couleur sombre, qui passent dans la cohue pittoresque et bariolée en agitant leurs sonnettes et en criant : « likhass-hu'l ma » (pour qui veut de l'eau). Une outre en peau de chèvre qui, lorsqu'elle est pleine, reproduit encore vaguement les formes de la bête, est suspendue en bandoulière à côté d'une petite tasse de cuivre, dans

laquelle ils versent à boire. Quelquefois un homme charitable paie à un de ces marchands le prix d'une outre pleine, afin qu'il distribue gratuitement l'eau aux indigents ; il s'écrie alors : « Les voies de Dieu — eau sans payer — buvez, ô gens altérés .» Habitants des montagnes et des plaines se coudoient dans la cohue ; les Rifains sont reconnaissables au milieu de la foule à leur crâne complètement rasé et découvert, à la cordelette en poil de chameau enroulée un nombre incalculable de fois autour de la tête pour remplacer le turban, et la petite mèche de cheveux par laquelle l'ange Gabriel doit, selon l'affirmation du Coran, saisir au jour de la résurrection tout fidèle musulman pour le transporter au milieu des félicités du paradis de Mahomet, est représentée chez eux par une boucle de cheveux qui retombe sur l'oreille.

Le goût du trafic, inné chez les Marocains, a existé de tout temps et a même été plus fort que les haines de race, puisqu' autrefois déjà, les écumeurs de mer offraient des privilèges aux vaisseaux marchands qui relâchaient dans leurs ports et, aux plus beaux temps de la piraterie, Moulay Ismaël, le Sanguinaire, déclara que les vaisseaux européens qui viendraient trafiquer dans les ports marocains ne seraient pas capturés en vue du Maroc, de même qu'au retour ils ne seraient pas inquiétés avant d'avoir touché à un port étranger. Dès le xvi e siècle,

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la France était en relations commerciales avec le sud du Maroc, et une compagnie rouennaise établit des comptoirs à Safli, Marrakech, Taroudant et même vers le cap Gheur. Actuellement, les marchands étrangers jouissent — grâce, il est vrai, à la protection de leurs Gouvernements respectifs — de privilèges tels que les indigènes, afin d'échapper à l'arbitraire oppression du pouvoir local, sont trop heureux de recourir à leur protection et même de Tacheter. Les transactions opérées par la majorité des négociants sont plus ou moins influencées par les demandes de ce genre, aussi quelques-uns s'arrangent-ils pour entretenir un trafic d'une certaine importance dans le seul but d'être à même d'avoir des protégés, car il faut être reconnu négociant en gros par les autorités de la douane pour avoir le droit de protéger des courtiers marocains.

En ce qui concerne la production indigène, dans le commerce des laines, du bétail, etc., le système des avances est en haute faveur. Les blés sont parfois acquis par le courtier avant même d'être semés, et le fermier, avec l'argent touché d'avance, achète de quoi ensemencer ses champs. Si l'année a été mauvaise, que la récolte n'a pas réussi ou qu'elle a été détruite, le fermier se trouve dans l'impossibilité de satisfaire à ses engagements et est obligé de céder à des conditions désastreuses la récolte

future de Tannée suivante. D'autre part, le créancier court aussi de grands risques et plus d'une maison de commerce a été ruinée par de trop longs crédits.

Pour le recouvrement des dettes impayées, il existe un usage singulier en vertu duquel le créancier, au lieu de s'adresser directement à son débiteur, porte sa réclamation devant les autorités marocaines, qu'il charge de faire rentrer l'argent. Il en résulte que les créanciers sont, trop souvent, hélas ! à la merci des mauvais payeurs de profession, c'est-àdire que ceux qui pourraient s'acquitter de leur dette « graissent la patte » aux fonctionnaires, tandis que de pauvres gens, ne disposant pas de ces moyens, sont jetés en prison par des agents zélés et y croupissent le restant de leur vie, à moins qu'un fonctionnaire ne les prenne en pitié, et s'étant assuré qu'il n'y a rien à en tirer, les fasse relâcher.

Cette méthode de prêt à longue échéance ne va pas sans entraîner un autre mal, l'usure. Mais comme la loi de Mahomet défend de réclamer aucun intérêt pour une somme prêtée, la difficulté est habilement tournée par le prêteur, qui fait signer à l'emprunteur un reçu pour une somme dite, représentant le capital et l'intérêt; cette somme est portée fictivement comme versée à l'avance pour prix d'une certaine quantité de marchandises de nature déterminée, que l'emprunteur est obligé de

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fournir à telle date, faute de quoi il est tenu de rendre l'argent. Mais les marchandises spécifiées sont comptées à des prix tels, qu'il est beaucoup plus avantageux au créancier de payer en espèces qu'en nature. Le taux « philanthropique » usuel est de 5 pour 100 par mois ; il peut s'élever à 100 pour 100 pour six mois ou plus haut encore quand, à force de renouveler le* billets, l'emprunteur est à la merci de son créancier.

Les juifs sont trop nombreux au Maroc pour ne pas détenir entre les mains une grand partie du trafic tant extérieur qu'intérieur et même, dans certaines régions isolées et montagneuses, ils forment, pour ainsi dire, un lien commercial entre des tribus hostiles. Est-il besoin de dire qu'eux aussi ont leur grande part dans les pratiques usuraires ?

Les cultivateurs végètent lamentablement, mal outillés et ayant à lutter contre divers ennemis, parmi lesquels les sauterelles et les rats ne sont pas les moindres. Le peu qu'ils gagnent leur est encore disputé par le fisc, de sorte que si, par aventure, ils sont parvenus à acquérir une certaine aisance, ils la dissimulent soigneusement pour ne pas éveiller les cupidités. Le sort des laboureurs ressemble à celui des patrons qui les emploient et il y a peu de différence dans leur situation sociale.

Le labourage se fait au moyen d'une très primi-

tive charrue en bois, traînée par des bœufs ou même d'autres animaux, chameaux ou ânes, possédés par le fermier. S'il n'a qu'un âne pour tirer, il ne s'embarrasse pas pour si peu et attelle tout simplement sa femme à côté.

Beaucoup de fermiers pauvres sont obligés de s'associer à des Européens ou des juifs, qui leur avancent l'argent nécessaire à l'achat du bétail ou des grains. Au fermier incombe alors le soin et l'entretien du bétail, moyennant une part variant de un cinquième à la moitié des bénéfices nets ; il doit à son commanditaire une vingtaine de livres de beurre par vache (chacune étant comptée comme pouvant fournir environ cinquante livres). La moitié du prix des moutons et des chèvres, sinon du bétail entier, doit être remboursée à une date fixée; mais si le laboureur est dans l'impossibilité de payer son bailleur de fonds, celui-ci prend possession du reste ou du moins en touche le revenu : laine, peaux, agneaux etc., jusqu'à ce que la dette soit totalement payée. S'il y a déficit, le fermier est obligé soit d'emprunter à taux usurâire pour le couvrir, soit de consentir à un arrangement désastreux le mettant à la merci d'un partenaire contre lequel il n'ose se révolter, puisqu'il lui est redevable de la protection d'un Gouvernement étranger.

Dans les régions plus sauvages et dans certaines

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tribus, c'est la vie nomade, avec sa poésie et ses revers. Elle forme des hommes énergiques, vigoureux, indépendants, mais peu accessibles à la civilisation ou au développement des arts ou des sciences. Ceux qui mènent une existence de luttes incessantes ont peu de temps à consacrer à ces raffinements et le changement de lieu, de campement, le plus souvent à la recherche d'un pâturage ou pour éviter la poursuite d'un ennemi, sont, sinon les 'principaux incidents de leur vie, du moins un de ses grands intérêts.

Si deux tribus convoitent le même endroit ou la possession d'un même puits, on échange des coups de feu et les alliances de l'une et de l'autre peuvent suffire à allumer toute une région. Dans le Sous, où les querelles naissent presque toujours à propos de seguia ou conduites d'eau, chaque famille a droit à l'eau pendant un temps donné que l'on mesure en comptant celui que met à s'enfoncer dans un grand vase plein d'eau une bassine percée de trous, et ce sont de très importants personnages que les mesureurs d'eau.

Les déplacements ne comportent pas plus de deux ou trois jours de voyage; au printemps, les nomades se rapprochent plutôt du nord et des villes pour l'écoulement de leurs produits. Il n'existe pas de tribus nomades assez fortes pour tenir en échec l'autorité établie ; le Maghzen, tou-

jours anxieux des révoltes possibles, s'est efforcé de les disséminer et de les morceler, en détachant brusquement des fractions qu'il constitue en tribus indépendantes. De là vient que l'on rencontre un peu dans toutes les parties du pays des divisions des principales tribus et qu'il n'y a pas de cohésion entre elles.

Les campagnards marocains sont toujours prêts à suspendre leurs occupations lorsqu'il s'agit de célébrer une fête quelconque, religieuse ou familiale. A l'occasion d'une naissance, d'un mariage, d'un décès, ils s'empressent d'accourir. Quand il y a quelque divertissement, ils'y prennent part sans arrière-pensée; car, disent-ils, à rencontre de notre proverbe : « l'ouvrage d'aujourd'hui ne sera-t-il pas tout aussi bien fait .demain? » Les grandes foires, où Arabes et Berbères se confondent et où descendent les gens des tribus montagneuses, se tiennent à tour de rôle dans l'une ou l'autre région. Dans les villages marocains, soit qu'ils se composent de tentes ou de gourbi, on trouve très rarement un magasin, aussi les cultivateurs profitent-ils de la proximité des marchés pour écouler ? leurs marchandises ou les transporter à la côte, en même temps que pour s'approvisionner en denrées et aussi quelquefois en vêtements.

Chez les Marocains, les divertissements sont d'ordre tout à fait sportif ou guerrier. En première

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ligne, il faut placer les jeux de poudre ou fantasias, qui constituent en même temps un parfait exercice de cavalerie. Ces fêtes ont lieu de préférence l'après-nhdi et durent quelquefois plusieurs jours de suite, attirant les gens en foule. A l'extrémité d'un vaste espace, ménagé à cet effet, se tient une ligne de cavaliers montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Les habits de fête aux vives couleurs se marient agréablement avec le velours et l'or des selles et sont poétisés encore par le flottant des fins manteaux de laine. A un signal donné, tous les cavaliers s'élancent au grand galop, puis, tous en même temps, au milieu de leur course folle, brandissent à plusieurs reprises leur fusil au-dessus d'eux en un geste plein d'ampleur, puis à un autre signal, ils lancent en l'air ce fusil et le rattrapent en tirant un coup de feu. Lé galop est arrêté brusquement au moment où le cheval semble le plus emballé, ce qui n'est pas sans éprouver la monture, et le cavalier revient au petit trot pour reprendre sa place.

Le décor lumineux, la pureté du ciel bleu, le soleil qui se joue dans l'acier des harnachements et des armes pour faire reluire les dorures, l'excitation de la course rapide, tout contribue à l'éclat de la fête et à son aspect si pittoresque.

Il y a aussi des jeux de poudre d'ordre plus modeste. Ceux-ci, au lieu d'être équestres, sont

formés par des piétons rangés en cercle et qui, après avoir manié leurs longs fusils dans diverses directions, les déchargent ensemble en tirant vers le sol, à moins que, pour satisfaire à quelque vengeance, un des hommes n'ait chargé à balle.

Ce jeu de poudre est fréquemment usité dans les cortèges nuptiaux et pour certains pèlerinages vers un sanctuaire fameux. Les exécutants chargent les fusils en marchant, puis s'arrêtent pour reformer le cercle et ainsi de suite.

La chasse est très en faveur aussi au Maroc et les caïds les plus riches chassent encore au faucon ; par contre, la pêche n'est pas considérée comme un sport.

Parmi les divertissements plus tranquilles, qui ne *

nécessitent pas le plein air, le jeu de dame vient en première ligne ; il est même joué avec une extrême '

dextérité. Les échecs ne sont connus que dans la bonne société et par un petit nombre de personnes. j

Les cartes et les dominos, défendus par la loi reli- I

gieuse, ont été peu à peu introduits par les Espa- '

gnols, en même temps que les boissons spiritueuses et l'usage du tabac.

Il ne faut pas non plus oublier les récréations offertes par le marché, quand est terminé le trafic. L'après-midi, la physionomie du Soho devient toute différente, mais non moins pittoresque. Ce ne sont plus des gens affairés, vendeurs ou acheteurs, qui

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le remplissent, mais des oisifs, des flâneurs, réunis en cercle, tantôt autour d'un jongleur qui lance et rattrape habilement des balles en l'air et fait des tours d'adresse, tantôt autour de deux ou trois bouffons jouant quelque farce enfantine. Ici, c'est un charmeur de serpents qui enroule autour de lui des reptiles dociles, ou met tout entière dans sa bouche la tête de l'animal devenu inoffensif. Plus loin, un groupe est formé autour d'un conteur : les hommes qui se tenaient debout, émerveillés, attentifs, se sont accroupis sur leurs talons pour mieux se recueillir et suivre la mimique animée de celui qui parle et gesticule au milieu d'eux.

Que leur conte-t-il donc, cet homme qui les tient ainsi en haleine? Est-ce un des merveilleux récits des Mille et une Nuits, ou bien s'agit-il d'une prédication politico-religieuse, par exemple? Car c'est sur la place publique que se tiennent les discours qui font vibrer les foules, et en contemplant ces groupes, on croirait feuilleter les images d'une Bible illustrée et se retrouver reporté en Palestine, bien des siècles en arrière.

Oui, c'est bien ainsi que durent se faire les premières prédications. Cette foule, que nous trouvons ici, en un temps et en un lieu si différents, elle a bien quelque analogie avec celle des hommes qui se tenaient debout autour des apôtres, buvant les paroles qui tombaient de leurs lèvres et répétant

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