TANGER : SOLDAT DK LA LEOATION ET FEMMES DE LA CAMPAGNE
LES FEMMES MAROCAINES
généralement trois femmes parce que, prétendentils encore : « Deux femmes font un enfer, mais trois un paradis. »
Il faut aussi tenir compte de la différence de région ou de race. En général, on peut dire que la condition de la femme est plus élevée chez le Berbère que chez l'Arabe; les premiers sont aussi plutôt monogames, tandis que les Arabes profitent assez volontiers du privilège d'avoir quatre femmes légitimes, ainsi que le Coran permet à tout bon musulman.
Chez les Berbères, la femme est servante mais non esclave. Elle ne porte pas l'odieux voile des citadines et a voix consultative au foyer. Elle est plus considérée, plus influente, participe à toutes les évolutions de la famille et prend ses repas en commun, même lorsqu'il y a des étrangers.
La femme arabe, par contre, ne peut jamais assister aux réunions des hommes ; elle ne doit paraître que voilée et ne peut manger avec son mari, encore moins avec des hôtes. Chez les tribus arabes qui vivent sous la tente, la besogne la plus dure est réservée aux femmes : « bétes de somme le jour, reines bien-aimées la nuit» dit le dicton. Dès que, dans la tribu nomade, la voix du coq a annoncé l'aube naissante, la femme arabe se lève et bénit Dieu. Les croyances populaires, lui ont appris que le coq qui chante ainsi vient d'apercevoir un ange
et qu'il clame dans son langage particulier : € Louez Dieu, ô créatures indolentes ! » Si, par contre, vers la même heure, elle entend braire un âne, elle s'écrie tout effarée : « Je me réfugie auprès de Dieu, contre Satan le lapidé », car elle sait de même que l'âne brait parce qu'il a vu un démon.
Bientôt tout s'anime sous la tente, excepté le coin où dort le maître et seigneur, enveloppé dans son ample manteau. Durant la nuit, c'est à peine s'il a goûté un léger repos, car il lui faut veiller sur les siens et être constamment prêt à les défendre lorsque l'aboiement des chiens signale quelque danger. Son oreille est si bien exercée à épier tous les bruits insolites, qu'il reconnaît, à ne pas s'y tromper, si la voix du dogue annonce la présence d'un malfaiteur, un pas lointain ou l'approche d'une bête féroce. C'est seulement au lever du jour qu'il s'abandonne au sommeil. Son épouse n'a garde de le déranger ; elle a d'ailleurs à s'occuper au dehors, où il lui faut compter le bétail, répartir les troupeaux entre les bergers, parmi lesquels se trouvent ses propres enfants, s'ils sont en âge. Elle ne leur prépare point de repas, mais leur distribue le morceau de pain qui, vers le milieu du jour, composera leur déjeuner; puis, quand ils se sont éloignés, les garçons emportant pour charmer leurs loisirs des flûtes rustiques qu'ils se sont fabriquées eux-mêmes dans les roseaux, les fillettes munies de fuseaux et
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d'une provision de laine à filer, elle s'occupe du ménage. Il s'agit de faire cuire la bouillie d'orge, de pétrir le pain, puis, aux moments de loisir, de filer les vêtements de la famille, un morceau de toile pour raccommoder la tente, etc.
Le maître éveillé, on lui sert son repas avant qu'il ne s'éloigne, et, seulement alors, la femme songe à sa toilette, qui est des plus sommaires puisque les mêmes habits sont portés durant des semaines entières, sans être même quittés pour la nuit. Un peu de kohl aux paupières, du henné au bout des doigts, aux plantes des pieds, c'est le principal; et si, par aventure, les femmes se nettoient les dents avec une racine de noyer, elles n'oublieront pas que l'opération se fait de haut en bas, pour ne pas imiter Satan, qui se brosse les dents dans le sens horizontal.
Dans la classe inférieure ou dans les campagnes, la femme est un pauvre être qui semble ne connaître de la vie que le travail et la fatigue. Péniblement courbée sous un fardeau trop lourd qui la ploie en deux, on la voit se traîner passive, sordidement vêtue. Pas de cafetan, mais une foutah, sorte de serviette nouée en jupe par-devant, accompagne la courte veste de drap; le tout est entièrement recouvert et caché par le haïcfe, voile de laine et coton en tissu très épais qui, jeté sur la tête, enveloppe tout le corps. Un énorme chapeau
de sparterie à glands de laine multicolore est quelquefois encore posé par là-dessus, et c'est ainsi accoutrées que les pauvresses s'en vont cueillir l'herbe destinée au bétail ou chercher au loin de grands fagots de bois. Elles s'en viennent par groupes de cinq ou six, portant sur le dos la pesante charge, qui constitue un vrai travail de bête de somme pour lequel il faut de solides reins. Les jambes nues, souvent gonflées au point que cheville et mollet ont la même grosseur, sont parfois entourées d'une sorte de rudimentaire guêtre de cuir, qui les soutient aussi, probablement. Et l'homme, fier et digne, chemine à côté, le fusil sur l'épaule, n'ayant pas même, durant une fugitive seconde, l'idée qu'il pourrait soulager quelque peu sa compagne en partageant son fardeau ou seulement en la débarrassant du surcroît de chargement qu'elle porte encore à la main.
D'autre part, les femmes d'un homme opulent mèneront une vie de mollesse et d'oisiveté voluptueuse dans le désœuvrement des longues journées. Joujoux fragiles, que la main du maître peut facilement rejeter, puisque le mari, par le seul fait de prononcer sur sa femme la fameuse formule du haram alia, a régulièrement divorcé selon les lois, instruments de plaisir, du moins dans leur jeunesse, personne ne leur a jamais appris la dignité du rôle d'épouse et de mère. Elles aiment beaucoup leurs
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enfants, cela est certain, mais d'un amour plutôt animal et instinctif , et il est difficile de déterminer si l'état d'infériorité des femmes marocaines est plutôt le fait des institutions que celui de leur menta- . lité.
Tandis que ses frères, sous la surveillance d'un maître, ont étudié — oh ! très peu! — en apprenant à lire et à réciter les versets du Coran de façon rythmée 1 , en se balançant d'avant en arrière sur les nattes qui leur servent de siège, et à écrire sur des planchettes polies les mots du livre saint, la fillette n'a point eu de culture intellectuelle ou morale qui fût capable de l'élever au-dessus d'elle-même ; donc rien d'étonnant à ce qu'elle soit devenue l'être nonchalant et désœuvré qui, bien souvent, abandonne aux mains des ouvrières la confection de ces jolies broderies marocaines sans envers ou de tapis aux vives couleurs, et laisse s'écouler, comme il peut, un temps employé à se parer, à mollement rêver ou à causer aux voisines auxquelles on rend visite par les toits-terrasse. La bonne harmonie ne règne pas toujours ; forcément naissent les rivalités, les petites querelles puériles. Se voyant entre soi, papotant, bavardant, les femmes arabes se chamaillent et se jalousent souvent; mais, quelle que soit leur inimitié ou leur colère, elles sont toutes liguées contre
1. L'écriture est difficile à déchiffrer, ce qui oblige à lire en chantant.
l'ennemi commun, l'homme, et elles ne se dénoncent point pour des choses graves.
Les terrasses, on le sait, sont le domaine exclusif de la femme, le chemin par lequel elle s'aventure volontiers pour aller d'une maison à une autre. Ces terrasses sont assez rapprochées entre elles pour que l'on puisse facilement enjamber, et les dames, fort habituées aux escalades de. ce genre, s'en acquittent très adroitement. Inutile d'ajouter que la présence d'un homme en ces lieux serait, non seulement une action de la dernière inconvenance, mais une dérogation absolue aux lois sociales et aux usages. Si des réparations sont nécessaires, il faut que le propriétaire en avertisse la police du quartier et les voisins, afin que les femmes se retirent. Les hommes ont la rue pour aller et venir. Je dois dire, cependant, que c'est surtout dans les villes de l'intérieur que les femmes usent si largement des privilèges de la terrasse.
J'eus la curiosité d'y pénétrer un jour que, pour la première fois, je me trouvais en présence de femmes arabes que j'allais voir chez elles. Elles appartenaient à, ce que je pourrais presque appeler, la classe moyenne, et, ma visite leur étant annoncée, je fus reçue avec enthousiasme par l'hôtesse, ses deux sœurs et sa belle-mère, qui nous sautèrent au cou. Nous prîmes place sur des matelas qui couraient le long du mur, seuls sièges usités, formant,
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avec des tapis, le principal ameublement de la pièce. Plus tard, visitant une Marocaine d'une situation fort élevée, je retrouvai chez elle ce même arrangement intérieur, avec la seule différence que les pièces étaient plus vastes, les tapis, les tentures plus riches et le personnel domestique plus nombreux.
Une conversation s'engagea, si Ton peut appeler ainsi les quelques mots péniblement traduits par le domestique indigène qui nous avait accompagnées, mais qui, respectueux des usages, se tenait dans l'escalier, de façon à ne pouvoir aucunement apercevoir les dames.
Les compliments aimables, les remerciements d'être venues étaient surtout accompagnés de rires joyeux. Puis on apporta, autour d'une sorte de samovar en cuivre, de jolies petites tasses de porcelaine rouge, bleu et or. La maîtresse de céans versa l'eau bouillante sur le,' thé, ajouta une poignée de menthe verte et une importante quantité de sucre en poudre, puis se mit à verser le breuvage infusé. Toutes les tasses uniformément remplies, on offrit à la ronde, avec des pâtisseries arabes au beurre rance (ce qui au Maroc est, paraît-il, une qualité pour le beurre).
La stricte politesse exige que chaque convive n'absorbe pas moins de trois tasses de thé. Chaque tasse vide est replacée sur le plateau, et quand elles
sont au complet, la maîtresse de céans les remplit toutes, comme la première fois, et chacun reprend une tasse. Je dois avouer que, pour être bien sûre de ne pas me tromper en confondant la mienne avec une autre, j'eus chaque fois grand soin de laisser sur la soucoupe un morceau de biscuit destiné à me servir de point de repère... et je ne la perdais pas de vue.
Puis la fantaisie me prit d'essayer un costume arabe, et, par dessus mes vêtements, je passai un gilet à multiples boutons et passementeries, un cafetan de soie jaune brochée de fleurs de couleur, puis un autre en mousseline brodée. Une ceinture d'environ trente centimètres de haut, en brocart d'or et d'argent, excessivement rigide, fut enroulée plusieurs fois autour de la taille ; les cheveux, serrés près de la tête, étaient cachés sous un mouchoir de soie aux teintes vives.
Accoutrées de la sorte, nous montâmes sur le toit en plate-forme. Au-dessus et au-dessous s'étageait la ville en amphithéâtre, et les maisons autour de nous se serraient, toutes peintes en blanc ou en bleu pâle. Sur les terrasses avoisinantes se groupaient des femmes arabes qui, nous apercevant, se mirent à nous dévisager, puis à en appeler d'autres qui, à leur tour, vinrent nous contempler. Je m'amusais fort de les voir ainsi, de pénétrer dans leur sanctuaire, et ne me faisais pas faute de les
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