CAMPAGNE MAROCAIN
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regarder curieusement aussi, lorsque mes yeux s'arrêtèrent plus particulièrement sur Tune d'elles dont la physionomie paraissait plus frappante. Les sourcils prolongés par le kohl de façon à ne former qu'une seule et même ligne passant au-dessus du nez, les yeux agrandis artificiellement, le fard du visage produisirent sur moi une impression pénible : l'expression de cette figure ne reflétait aucune vie morale ou intellectuelle, rien que la sensualité animale cachée dans la mollesse, le désœuvrement, le vide de l'existence, un laisser-aller plutôt deviné qu'entrevu. Et tout à coup, prise d'écœurement, je descendis pour quitter au plus vite ce déguisement.
Le mariage des femmes arabes est une affaire qui se négocie et se conclut, pour ainsi dire, en dehors d'elles, entre les parents ou tuteurs et le prétendant. L'inclination ne doit pas y jouer un très grand rôle, puisque, là du moins où les femmes ne circulent que voilées, le fiancé ne voit pas celle qui lui est donnée en mariage avant que toutes les cérémonies de leurs épousailles n'aient été dûment accomplies. Il ignore donc si son épouse est belle ou laide, obligé de s'en rapporter là-dessus à l'avis d'une mère, d'une sœur ou d'une parente quelconque qui est allée voir la jeune fille. Cette envoyée du prétendant, chargée de choisir femme pour lui, n'est pas toujours secondée dans sa mission, et je sais
lùee qui faillit ne pas se faire parce que, is prétexte quelconque, la mère du jeune s «lait introduite auprès de la jeune fille, a±l de la voir et de la mieux connaître, pour se itJwLi £ôex compte qu'elle était l'épouse qui coxTCxaî: à son fils. Le père, ayant découvert la scperc&eràe. commença par refuser sa fille et ne ccostertft au mariage qu après de vives instances, qaoàqae le prétendant fut un chérif et le parti fort
Lurxra coajagale n'est guère autre chose qu'une sorte de marché dont le prix est débattu par les <ae*x pères ou tuteurs. Le futur époux verse la scsae» à titre de don nuptial, entre les mains de la famille de celle qui doit devenir sa femme. Toutes chc^es ainsi réelées, on célèbre les noces, non pas sass longues réjouissances.
Environ une semaine déjà avant le grand jour, les amies de la maison sont invitées pour aider à la confection des friandises; puis, cinq jours avant la cérémonie, la mariée se rend à minuit au bain public* accompagnée de ses amies et aux sons de la musique. Spécialement lavée et parfumée, elle se retire alors dans son appartement, tandis que les invitées se divertissent dans les pièces de réception.
Le lendemain, aux sons de la musique et des tambours* un mouton, offert par les amis du marié, est
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égorgé devant la maison de la fiancée. Celle-ci, pour la première fois soumise à une application de henné, (à la plante des pieds et à la paume des mains, à l'articulation supérieure des doigts et aux orteils) se prépare à recevoir les jeunes vierges, ses compagnes. Ensemble elles évoquent les amies disparues et se lamentent.
Le lendemain, nouvelle réception des jeunes filles, qui apportent chacune un présent. Celui-ci, consistant en thé, pains de sucre, parures, voire même un agneau, une génisse envoyés à l'avance est pompeusement annoncé par une vieille négresse, maitresse des cérémonies, qui, chaque fois, ajoute : € Dieu la bénisse et puissions-nous bientôt lui rendre le même honneur. » En effet, il est tenu registre de tous les cadeaux, afin qu'à son mariage, chaque donatrice reçoive le pareil à celui qu'elle a offert.
Le jour suivant, la maison est ouverte aux femmes mariées, qui viennent en grand apparat, parées comme des idoles de longs colliers de perles, de lourds bracelets d'argent, de périscélides, et arborent pour la circonstance des splendeurs interdites aux jeunes filles. Les ongles des mains et des pieds ont été soigneusement teintés au henné, et les cheveux pommadés, roulés et tressés avec de la laine se cachent sous des foulards multicolores. Les jeunes mariées de l'année sont en place d'hon-
neur et se distinguent par la richesse de leur parure, dont elles diminueront un peu les ornements chaque fois qu'elles seront invitées à des réceptions de ce genre. C'est la première fois qu'elles paraissent en public, et elles sont vêtues exactement comme au jour de leurs propres noces. La réception s'accompagne, naturellement, de présents offerts à la mariée.
Çà et là, par terre, au milieu des groupes, de petites tasses à thé ornées de beaucoup de dorures sont rangées sur de grands plateaux de cuivre, avec des pâtisseries, autour d'un samovar. Ailleurs, ce sont des brûle-parfums qui répandent dans les pièces une odeur agréable; et des musiciennes arabes accroupies font résonner leurs instruments parmi lesquels dominent des sortes de tambourins qu'elles tapenî à tour de bras pour produire une cacophonie, peut-être fort harmonieuse aux oreilles arabes, mais qui n'a, certes, rien d'agréable pour les nôtres.
Pas plus en cette circonstance que dans la vie ordinaire, les femmes ne sont réunies aux hommes, et le fiancé reçoit, d'autre part, ses amis dans sa maison. La veille du mariage, ils viennent le soir avec des lanternes et on leur offre du thé, des gâteaux; quelquefois aussi, on. distribue de la poudre, dont il sera fait grand usage le lendemain. Le jeune homme a également soigné sa toilette et mis du
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henné au petit doigt d'une de ses mains ; peut-être même a-t-il eu soin de tracer avec de la couleur une petite marque bleue derrière l'oreille, pour conjurer les effets du mauvais œil.
Dès le point du jour, le fiancé se rend au bain où il se fait raser la tête, mais non la barbe, ni les moustaches, qui seront solennellement coupées chez lui par le barbier habituel de la famille, pendant qu'au dedans et au dehors de la maison, des musiciens se feront entendre. Les invités jettent chacun quelque pièce de monnaie sur un mouchoir étalé a cet effet, et cet argent est destiné à une petite fête, à payer les musiciens et le barbier, dont la charge est si lucrative en un jour pareil que, souvent, un barbier consent à raser gratuitement la tête d'un adolescent, afin d'occuper l'emploi important durant ses noces. Pour augmenter encore ses bénéfices, la famille lui amène quelquefois ce jour-là un petit frère du marié, dont il faut aussi couper les cheveux, et la recette s'en accroît sensiblement, puisque chaque personne présente est obligée de presser une pièce de monnaie sur le front de l'enfant.
Vers la fin du jour, les parents et amis du marié se mettent en route pour aller chercher la fiancée avec Yammarîah, sorte de caisse carrée en bois surmontée d'un petit toit en pente et drapée d'étoffe de couleur recouverte de mousseline très enrubannée. Cette caisse, où la pauvre jeune fille doit se trouver
bien à l'étroit, (car elle est à peine de la taille d'une moyenne niche à chien — que l'on excuse la trivialité de cette comparaison; elle est ce que j'ai su trouver de plus juste) — surtout si, selon les règles de l'esthétique arabe, elle est dotée d'un certain embonpoint, cette caisse est juchée sur un âne, après qu'on y a rangé une miche de pain, de la bougie, du sucre et quelques raisins secs. Arrivés chez la fiancée, les plus proches parents de celle-ci portent Yammarîah jusqu'à la porte de sa chambre; ils se retirent ensuite pendant qu'une forte négresse, prenant dans ses bras robustes la jeune fille étendue sur son lit, la porte dans la niche où elle l'installe, puis dont elle rabat soigneusement les draperies. Les hommes reviennent chercher la caisse qu'ils replacent sur un âne. Un cortège se forme : le marié est ta cheval, entouré de parents, d'amis; la mariée, dérobée à tous les yeux, suit dans son étroite retraite. Elle ne doit pas être sans appréhensions, la pauvre petite qui va ainsi vers un sort inconnu : que se passe-t-il en elle-même, tandis qu'autour d'elle tout est en fête? Des hommes ouvrent la marche, les uns jouant du fifre et du tambourin, d'autres exécutant des pirouettes qui se terminent chaque fois par des salves de coups de fusil à blanc — car il n'est point de fête sans que la poudre ne jûue son rôle. — Les badauds s'arrêtent, puis se mêlent au cortège ; les gamins et les femmes pous-
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sent des you you joyeux, et c'est ainsi que la jeune épousée est conduite dans la demeure de son maître et seigneur.
En route, le cortège fait des détours pour s'arrêter à quelques mosquées ou sanctuaires. Le marié ne va pas toujours au-devant de la jeune fille; il se contente parfois de l'attendre sur le seuil de sa demeure et la fait passer, en signe de soumission, sous son bras ou son épée tendu en travers de la porte. Dans certaines régions du Sous, le mari fait acte de maître en déchargeant par-dessus la tête de la jeune femme son fusil, dont la balle va s'incruster dans le mur, où elle est conservée comme un avertissement salutaire.
Le lendemain des noces, le marié, si la jeune fille lui plaît, exprime sa satisfaction à la nagafah y ou négresse qui a dirigé les diverses parties du cérémonial et tire trois coups de fusil. Il est censé ne pas sortir pendant la première semaine, et la jeune femme pendant la première année. Une semaine après le mariage on repeint encore au henné les pieds et les mains de la mariée et c'est l'occasion d'une réception où la jeune femme, exposée aux regards curieux de ses amies qui échangent entre elles mille réflexions, doit rester sans ouvrir les yeux ni parler, tandis qu'on se divertit devant elle. Après cinq jours, on lui attache solennellement sa ceinture, et les invitées se
retrouvent encore le quatorzième jour pour assister à la dernière toilette publique avec application ordinaire de henné.
Lès mariages n'ont point lieu pendant le mois d'El Achour (l €r de Tannée), qui est un mois de deuil, et sont célébrés de préférence le jeudi, ou tout au moins le lundi; les autres jours étant considérés comme porte-malheur.
L'union conjugale est chose bien fragile car, ainsi que nous le disions plus haut, le divorce, autorisé par le Coran, est très facile et très usité chez les Arabes et les Berbères. Les formalités sont des plus simples. On va chez le cadi, à moins que celui-ci ne vienne lui-même avec deux témoins. Le cadi entend les griefs et joue le rôle de conciliateur en s'efforçant d'apaiser les ressentiments et de réconcilier les parties. S'il ne peut y parvenir, il prononce le divorce.
Chez les Berbères, le mari se contente de dire à sa femme : « Je te répudie pour tant de douros », et le divorce est accompli ; l'épouse ainsi renvoyée n'a plus qu'à retourner chez elle avec la somme octroyée.
Et pourtant, quand il s'agit d'une femme bien apparentée ou de famille riche, le mari y regarde à deux fois, car il sait qu'il trouvera des ennemis, parfois très redoutables en la personne du père et des frères de celle qu'il a répudiée. Quelles que
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soient les causes de la séparation, les enfants appartiennent au père. Une femme peut être prise et renvoyée deux fois par le même mari ; la troisième fois, il ne peut plus l'épouser que si elle a été entre temps la femme d'un autre; il en est de môme s'il a été prononcé au début un triple divorce.
Pour ce qui est de la beauté féminine, c'est question d'appréciation et l'esthétique marocaine diffère quelque peu de la nôtre. Chez les Arabes, une femme n'est réellement belle que si elle possède l'embonpoint quelque peu débordant que contribuent à lui faire acquérir une alimentation spéciale, sa vie sédentaire et les dix mois de réclusion imposés par l'usage aux jeunes mariées. Les femmes de certaines régions sont plus particulièrement renommées pour leur beauté ; telles sont les femmes des Djebala, dont la réputation est grande ; celles de Marrakech, les Rifaines. Ces dernières passent aussi pour intelligentes, fières et fidèles; mais l'opinion de certains explorateurs est qu'elles sont profondément ignorantes, ayant « des instincts plus que des sentiments 1 ».
Les femmes arabes ne restent point confinées perpétuellement dans l'intérieur de leur demeure. Elles voyagent peu, il est vrai, mais tout leur est prétexte à nombreuse réunion, et il est môme des