M. de Segonzac
jours, concordant avec certaines fêtes religieuses ou autres, plus particulièrement consacrés aux visites. La bienséance veut que les femmes ne se reçoivent entre elles que si les hommes se sont éloignés. Une paire de babouches placées sur le seuil d'une maison les avertit de ne pas entrer parce qu'il y a un visiteur étranger.
Le vendredi, conformément à la coutume islamique, les femmes se rendent aux cimetières pour visiter les tombes. Parmi celles-ci, il y en a de particulièrement vénérées. Il est aussi des femmes qui ont su acquérir un grand renom de sainteté et dont les tombes sont devenues des sanctuaires très considérés. La protectrice d'El-Araïch (Larache) est une jeune fille, Lallah Mannana el-Misbah, qui, prétend la légende marocaine, sauva jadis la ville de la destruction par le bombardement des chrétiens. Près de Rabat, le marabout d'une autre femme, Lallah Aïcha Liabourah a grande réputation. El-Ksar el-Kébir est sous la protection d'une femme, Lallah FatmaAndalousiah. Près de l'embouchure de l'Oued Sous est le marabout de Lallah Ouma Tazza Mansour, dont la protection s'étend sur la mer. Sur la côte qui s'étend au sud de Larache, à une quarantaine de kilomètres vers l'intérieur des terres, est le sanctuaire de Lallah Maïmounah Tagonaout, qui, dit la légende, éprouva une telle inclination pour un autre vénéré personnage, Moulay Bouselham —
les Femmes marocaines.
dont la tombe est actuellement située à quelque distance de là — qu'elle obtint par ses prières, afin de pouvoir le servir sans l'induire en tentation, d'être changée en une affreuse négresse ; mais elle retrouvait sa forme ordinaire la nuit. Ses adeptes se reconnaissent à ce mot de passe : « Dieu connaît Maïmounah, et Maïmounah connaît Dieu. » A Tanger, une fort belle propriété européenne a enclavé dans son parc la sépulture de Lallah Ghana, en grand honneur chez les mères arabes, qui y viennent nombreuses en pèlerinage pour implorer laguérison de leurs enfants malades et laissent sur le tombeau de la guérisseuse des couteaux destinés à < trancher le mal ».
Il n'est point de fête, point de procession qui ne voie des femmes massées en curieuses sur la route et qui ne soit accompagnée de leurs joyeux youyou. Elles sont parmi les Aïssaouah, et non des moins excitées, dansant en cadence, se balançant d'avant en arrière, dans le lent cortège qui s'avance. Les voiles ont glissé dans la nuque, des cheveux, blancs ou gris parfois, tombent en longues mèches : ce ne sont plus des femmes, ces sybilles dansantes...
Au Maroc, comme dans les pays musulmans, la famille est patriarcale; unie et forte, elle se serre autour du chef dont le moindre signe est un ordre promptement obéi. L'autorité du père de famille est au-dessus de quelque loi que ce soit; il reste tou-
jours gardien et maître de ses enfants, même si le divorce a été prononcé contre lui.
Si le maître est un chef de quelque importance, il groupera autour de lui des clients, gens qui vivront sous sa protection et à ses frais, mais qui, par contre, créeront son influence politique. Dans la maison, sa domesticité sera composée de koutba, c'est-à-dire de serviteurs travaillant en échange d'un salaire ou même de leur simple entretien et d'esclaves. Ceux-ci sont généralement bien traités et font en quelque sorte partie de la famille, car, si la loi de Mahomet a autorisé l'esclavage, elle a, du moins, édicté en même temps des dispositions propres à l'adoucir, si elles sont bien observées. Il n'y â pas de préjugés ou de haine de race : le Maure considère le nègre comme une créature humaine qui, en possession de sa liberté, est capable de devenir son égal. Il est difficile d'évaluer la proportion de ceux qui appartiennent à cette classe, mais elle est petite.
Les nègres sont importés du Soudan occidental sur les marchés du Sous ou de Marrakech, et de là revendus plus loin. A Marrakech, le marché aux esclaves, navrant spectacle de misère humaine, a lieu à la tombée de la nuit. Dans les six ou sept jours qui suivent la vente, l'acquéreur peut rendre son acquisition au marchand s'il découvre quelque défaut physique qui lui ait été dissimulé ou si
LES FEMMES MAROCAINES
l'esclave n'est pas en état de fournir à la tâche qui est exigée de lui.
A l'intérieur de la maison, une grande partie des travaux du ménage incombe à des esclaves, puisque les femmes arabes jugent au-dessous de leur dignité de travailler dans une maison qui n'est pas la leur.
L'esclave de la famille est nourri, vêtu et ne doit pas être maltraité ; il peut d'ailleurs, si la loi a été transgressée à son égard, s'adresser au cadi pour demander à changer de maître. L'affranchissement d'un esclave est considéré comme œuvre pie; certains maîtres l'accordent par testament, d'autres laissent à leurs gens quelques heures de liberté chaque jour afin qu'ils puissent gagner le prix de la rançon; mais s'ils ne possèdent pas de papiers d'affranchissement, les malheureux peuvent être saisis et vendus comme du bétail. Les lois marocaines ne permettraient pas aux Européens, ni aux juifs de posséder des esclaves au Maroc; les lois européennes étendent la prohibition aux Marocains qui sont placés sous la protection d'un gouvernenement européen.
Le maître a droit de vie et de mort ; il peut à son gré marier, mais non désunir ses esclaves, et, parmi ceux-ci, un homme ne doit pas posséder plus de deux femmes. Les enfants, nés de père et mère esclaves, sont la propriété du maître de leurs pa-
rents, qui peut les vendre à son gré ; mais la femme enceinte ne peut être vendue, et si le maître est père de l'enfant, celui-ci est considéré comme légitime et a sa place au foyer.