CHAPITRE VI
UNE PRINCESSE MAROCAINE
La maison d'Ouezzan. — Postérité du prophète et descendance d'un archevêque anglican. — Un mariage comme il ne s'en célèbre pas tous les jours. — Vie conjugale et influence d'une chériffa. — Une demeure cbériffienne. — Première éducation de petits chorfa.
La destinée a parfois d'étranges caprices, et, certes, ce fut un de ceux-là, ce mariage qui, du plein consentement des parties, unit une jeune Anglaise et un saint musulman, la descendante d'un archevêque anglican de Canterbury avec un des chefs vénérés de l'Islam, un homme dont l'origine remonte par la ligne ininterrompue de trente-cinq générations, à Mahomet lui-même.
La famille des chorfa d'Ouezzan est une des plus considérables et des plus considérées du Maroc où, ainsi que chacun sait, l'autorité découle de source purement religieuse, et où l'on peut être saint ou chérif de naissance et par simple hérédité, aussi bien que par ses mérites personnels. Les
chorfa d'Ouezzan sont de la meilleure souche, puisqu'ils descendent directement de Fatma el Zohra, la fille chérie du prophète, en passant par Moulay Idriss, fondateur de Fez et premier empereur du Maroc. Ils ont, de par leur naissance, des droits au trône, tout aussi légitimes que ceux des chorfa Filali, qui régnent depuis 1636.
Quoi qu'il en soit — est-ce parce qu'un oracle leur a prédit qu'ils ne régneraient pas ou pour quelque autre motif — ils n'aspirent pas à jouer un rôle politique. Leur autorité spirituelle est immense, de récents événements l'ont prouvé encore, et les sultans du Maroc, eux-mêmes, reconnaissent implicitement la primauté de la maison d'Ouezzan, puisqu'à leur avènement ils sollicitent du chef de la famille une bénédiction, qui est comme la consécration de leur légitimité, et qu'à la guerre ils se font toujours accompagner d'un chérif de cette maison.
« Pas de sultan sans nous, pas de sultan chez nous! » telle est leur fière devise, et de fait, leur fief d'Ouezzan, qu'ils gouvernent eux-mêmes, est à peu près indépendant.
Vers- 1870, le chef de la famille était Sidi el-Hadj Moulay Abd es-Selam, un homme un peu trapu, d'assez fort embonpoint, aux traits bronzés, à la lèvre épaisse et sensuelle, l'œil fatigué. Peu dévot, il entreprit cependant le voyage de la Mecque, et, s'étant embarqué sur un vaisseau français, il revint