‹ Une francaise au MarocChapitre 21 sur 52 · FT · texte numérisé non relu

FT

la garde avec un peu d'argent en échange des soins qu'elle a donnés. La jeune maman y assiste habituellement, assise sur un siège spécial.

Au bout de quinze jours, l'enfant est apporté dans la demeure de quelque saint personnage ou au sanctuaire d'un marabout décédé.

Dès ses premiers ans, un bébé marocain est livré à lui-même et fait quelquefois un peu rudement l'apprentissage de la vie. Il passe la plus grande partie de ses journées étendu dans un drap disposé en hamac, et c'est dans ce drap, attaché au dos de sa mère ou d'une grande sœur, qu'il fera ses premières sorties. Quand il pourra se tenir, elles le placeront à cheval sur la hanche, toujours au moyen d'une toile, la petite tête nue exposée à l'air et au soleil 1 .

Qu'il s'agisse d'un enfant rustique ou d'un petit citadin, ou même d'un bébé assez fortuné pour connaître les conforts d'un berceau, il sera traité de la même façon, c'est-à-dire qu'on le laissera crier et s'époumonner dans sa couche, sans le bercer ou le porter, et le pauvre petit, ayant acquis à ses dépens la dose de philosophie nécessaire, se résignera à devenir sage et tranquille.

Garçons et filles sont élevés ensemble jusqu'à l'âge de onze ou douze ans, et dans les campagnes

1. La première méthode est plus usitée chez les Djebala ou les tribus montagneuses du nord; les Arabes choisissent de préférence la seconde.

L'EDUCATION

le costume des bébés des deux sexes, très sommaire d'ailleurs, ne diffère pas beaucoup durant les deux ou trois premières années. La fillette est alors retenue à la maison et voilée; il suffit parfois qu'elle manifeste quelques tendances à la coquetterie, du goût pour la parure, ou que ses parents la trouvent en possession d'un miroir pour qu'ils se décident même à prendre cette mesure un peu plus tôt.

Les jeunes garçons entre eux s'exercent à la lutte et aux jeux d'adresse; ils aident à la chasse au lapin en atteignant l'animal avec des bâtons courbés qu'ils lancent très habilement. Vers l'époque de la fête du Mouton, ils se livrent à un jeu spécial au cours duquel un des joueurs, dont les bras sont protégés par des fourreaux de cuir, rend avec une lanière les coups que les autres lui portent avec leurs babouches.

Dès leur plus tendre âge, on inculque aux enfants un profond respect et la plus grande déférence envers leurs parents. Un enfant arabe ne pénètre dans la pièce où se tient son père que si on l'appelle, et son premier soin est de lui baiser la main, puis celle de ses convives, s'il en a. Il est excessivement rare qu'il mange en sa présence; il ne goûte d'un plat que lorsqu'il est envoyé dehors, après le repas des convives. Mais il n'en faudrait pas conclure que les parents n'aiment point. leurs enfants, loin de là; père et mère les chérissent, s'occupent d'eux, et il

n'est pas rare de voir un homme, aux traits rudes, à l'aspect énergique, jouer avec ses enfants devant sa maison.

La vie des jeunes filles, plus effacée que celle de leurs frères, s'écoule monotone et obscure auprès de leur mère, sans faits remarquables. L'existence des garçonnets, par contre, leur offre quelques mémorables étapes. C'est d'abord la circoncision, qui a lieu ordinairement vers l'âge de deux ou trois ans, dans les villes, mais qui, dans les campagnes, est parfois ajournée jusqu'à la douzième ou treizième année. La cérémonie a lieu plus particulièrement le jour de la fête du Moûloûd. Auparavant, l'enfant, tout pénétré de son importance, est promené en grande pompe par les rues, en habits de fêtes et monté sur un cheval richement caparaçonné, que l'on conduit par la bride. En tête du cortège marchent des musiciens, qui font sans cesse résonner leurs instruments, puis viennent la famille et les amis. Des hommes, marchant à côté du cheval, s'occupent constamment de chasser les mouches et d'éventer l'enfant, dont un mouchoir très empesé entoure la tête. Quelquefois aussi, des drapeaux accompagnent le convoi, et tous ces déploiements ont pour but de détourner l'attention du petit héros de la fête, de crainte du mauvais œil. Parfois deux enfants sont promenés sur le même cheval, car les parents ne renoncent pas facilement à cette sortie

L'EDUCATION

solennelle, et il faut qu'ils soient absolument indigents pour qu'elle n'ait pas lieu.

La première coupe des cheveux, à un an, est l'occasion d'une fête spéciale, appelée akîkah. La tête des petits garçons est généralement rasée tout entière de près, à moins que certains usages locaux, mêlés peut-être à un peu de fantaisie, ne prescrivent de laisser croître une ou deux mèches de cheveux sur quelque partie de la tête.

Arrive l'âge où, le garçon n'étant plus tout petit, il faut songer à son instruction. C'est à partir de cinq ans que le père, un beau jour, amène pour la première fois son fils à l'école. Il apporte en même temps un présent quelconque au maître ou fokîh, et, peut-être aussi, quelques légères friandises destinées, celles-là, à adoucir quelque peu les premiers jours de classe du bambin pour l'y habituer plus facilement. Au bout d'une semaine environ, un goûter réunit, chez les parents du nouvel élève, tous fies petits amis, auxquels on a accordé à cette occasion une demi-journée de vacances.

Quand il s'agit de familles riches, qui font venir un maître à domicile, ou d'enfants que le père instruit lui-même, les petites filles recevront peut-être aussi quelque bribe d'instruction ; mais cela est rare, et il y a toujours le proverbe : « N'instruis point ta fille, et ne la laisse pas habiter sur le toit ».

L'instruction, au Maroc, est fort sommaire et à

peine digne de ce nom. Elle est plus littéraire que scientifique : cette dernière partie étant plutôt considérée comme une branche d'études volontaires et facultatives à titre particulier. Certaines sciences sont à peine effleurées, ou les notions qui en sont enseignées sont parfois absolument surannées et fausses. Des scrupules religieux interdisent les études approfondies en physique ou chimie, et cette dernière est considérée comme quelque chose de mystérieux et terrible à la fois. La médecine, par exemple, est à l'état plus que rudimentaire : Tétude de l'anatomie étant également défendue par la religion, et le barbier joue souvent le rôle de médecin et de chirurgien. C'est lui qui pratique les saignées, applique le fer rouge à proximité d'une partie malade, etc. D'ailleurs, les maladies étant considérées comme une conséquence plus ou moins directe du mauvais œil., on a parfois recours, pour les combattre, à la bénédiction d'un chérif, à un pèlerinage dans un lieu vénéré ou à des applications d'huile et d'eau ayant touché la tombe d'un saint homme. Dans certains cas, on écrit quelques formules spécialement destinées à conjurer le sort sur de petits papiers qui sont roulés et déchirés en petits morceaux pour être absorbés avec l'eau 1 .

1. En cas de maladie contagieuse dans une famille, on expose les autres personnes à la contagion au lieu de les en préserver, parce que s'ils doivent prendre la maladie, il vaut mieux que ce soit

L'EDUCATION

Bien que les lettrés jouissent parmi le peuple d'une immense considération et qu'il soit, pour ainsi dire, à portée de tout adolescent marocain d'apprendre à lire et à écrire, l'instruction n'est pas indispensable pour se faire un chemin dans la vie ; aussi, quand un enfant ne témoigne pas d'aptitudes particulières, il arrive fréquemment que ses parents le retirent de l'école, avant même qu'il ne connaisse ses lettres, pour lui faire apprendre un métier quelconque.

Les écoles primaires se tiennent dans la mosquée ou dans des locaux appelés m'std, situés en ville, mais qui dépendent de la mosquée. Les enfants sont assis par terre ou sur des nattes, en face du maître et à portée de sa férule. Ils lisent tous ensemble en se balançant en cadence, d'avant en arrière, pour marquer la mesure. Pour écrire, les élèves se servent de minces planchettes, un peu rétrécies vers le bas et frottées d'une sorte de terre de pipe ou enduites de cire, qui leur tiennent lieu d'ardoise ou de cahiers. Ils y tracent des caractères au moyen

tout de suite. C'est aussi cette doctrine fataliste qui fait que certains Marocains éprouvent de la répugnance à se faire soigner dans un hôpital européen. J'en sais un qui mourut parce que, victime d'un accident, il eût fallu, pour le sauver, lui amputer un bras et sa famille ne voulut jamais y consentir. Malgré le désir du malade, ses proches vinrent le chercher à l'hôpital en répétant comme consolation : « Si la volonté d'Allah est qu'il guérisse, il guérira bien tout seul. »

de plumes de roseau et d'une encre spéciale. Les plus âgés apprennent aux autres les lettres et leur font copier un modèle d'écriture tracé sur les planchettes.

Le maître cumule souvent ses fonctions avec celles de imam ou de muezzin, ce qui augmente un peu son très petit revenu. Lés élèves lui apportent à jour fixe, une fois par semaine, leur petite redevance, qui varie en nature et en valeur, depuis un centime jusqu'à un œuf et au-dessus. A chaque nouvelle lune, au moment des fêtes, des vacances, l'enfant donne quelque chose au fûkîh, et il est assez courant que celui-ci désigne ce qu'il attend de lui, en raison de la fortune de ses parents.

Le programme des premières études se compose d'écriture, d'un peu de calcul et principalement du Coran, qui doit être appris par cœur. Sitôt que l'élève a parcouru le premier des soixante chapitres dont se compose le livre, il apporte au fokîh un cadeau ou khatmah et toute la classe — généralement une vingtaine d'écoliers — reçoit un demi-congé. Quand l'enfant a appris quinze chapitres, le père, pour peu qu'il en ait les moyens, offre au maître et aux autres élèves une zerdah, c'est-à-dire une petite fête ; puis, quand on est au trentième chapitre, une fête plus grande, à laquelle il fera peut-être cadeau d'un mouton ou d'une vache au fokîh. Enfin, au bout d'environ deux années, l'écolier ayant parcouru

Page 1