‹ Une francaise au MarocChapitre 27 sur 52 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'ISLAM AU MAROC

Étroite union entre la loi religieuse et la loi civile. — Ghorfa et marabouts. — Doubles sépultures. — Koubba. — Sanctuaires et Tilles saintes. — Confréries religieuses. — Dheukhr. — Quelques ordres religieux de l'islamisme. — Zaauîa. — Pèlerinage à la Mecque. — Voyage et provisions de route. — Mosquées et prières. — Droit d'asile. — Les aumônes. — L'hôte de Dieu.

— Le jeune. — Rites funéraires. — Anges inquisiteurs. —

— Croyance aux djenounn et pratiques superstitieuses.

De tous les pays de l'Islam, le Maroc a su le mieux conserver dans leur intégrité les traditions de Mahomet. Non pas, peut-être, que la foi y soit plus vive qu'ailleurs : n'a-t-on pas prétendu, à tort ou à raison, que la religion, toute de pratique, n'y est qu'extérieure, et que sous les prescriptions si rigoureusement observées se dissimule l'indifférence, que la haine du roumi cache la peur du conquérant?

Quoi qu'il en soit, la loi religieuse est si étroitement mélangée à la loi civile qu'elles ne font qu'un,

et il serait difficile d'établir ce qui est plutôt duressort de Tune que de celui de l'autre. Le Coran ne se contente point de trancher les questions d'ordre moral ; il indique aussi bien des remèdes aux souffrances physiques. C'est le livre, l'incomparable, l'unique : la source de la science où les marmots apprennent à épeler et que les tolba 1 achèvent d'étudier.

De môme dans l'ordre social, toute noblesse a une source religieuse. On naît chérif parce que les grâces spéciales d'Allah ne sont pas purement individuelles, mais s'étendent de générations en générations dans une famille particulièrement chérie du Ciel. Le chef d'une maison chérifienne est possesseur de la baraka (droit de bénir), qui se transmet du plus digne au plus digne sans loi de succession précise 2 . Il en est ainsi de Mahomet et sa postérité, bénie dans les siècles des siècles. Nombreux sont les chorfa qui habitent le Maroc; ceux qui, de près ou de loin, se relient à la branche régnante sont les chorfa alouïa, tandis que les Drissin descendent de Moulay Idriss. Mais on devient aussi chérif par des mérites exceptionnels, des austérités, des vertus et

1. Étudiants qui aspirent au grade universitaire d'ouléma, le plus élevé.

2. L'accueil d'un chérif ou d'un marabout est la fatiha ou bénédiction, qui consiste à rapprocher les deux mains ouvertes et à les porter au visage ou à la poitrine, en murmurant un verset du

Coran.

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des grâces personnellement acquises par toute une chaîne spirituelle. D'ailleurs certains ohorfa,dont le titre est contestable, portent en sautoir des rouleaux de parchemin contenant leur généalogie.

Lorsqu'un individu connu par sa sainteté ou, comme disent les Arabes, marabout, c'est-à-dire attaché à Dieu, vient à mourir, ses disciples lui construisent un tombeau en forme de dôme ou koubba, qui devient un lieu de pèlerinage. Partout on voit de ces blanches coupoles qui, dans leur isolement au milieu d'une plaine ou sur quelque colline maigrement gazonnée, se détachent nettement sous l'éblouissant soleil d'Afrique, car le Maroc est si fécond en saints, qu'on a prétendu qu'une hagiographie complète exigerait au moins cinquante volumes in-folio. Quelquefois aussi on élève des koubba en l'honneur de marabouts morts en pays étranger, comme celle du fameux Abd el-Kader Gilali, mort à Bagdad, ou, quand deux localités se disputent l'honneur d'abriter une dépouille, chacune édifie son tombeau, et chacun de ces tombeaux est vénéré à l'égal de l'autre, car les restes de certains marabouts marocains jouissent, dans la croyance populaire, du don d'ubiquité. C'est ainsi, par exemple, que Moulay Bou Chta a deux sépultures : l'une à Ez-Zrira, et l'autre àEs-Safîyn, et que dans un endroit il est considéré comme le patron des tireurs, tandis que dans l'autre il est celui des musiciens.

Aucune inscription ne distingue ces monuments : la piété seule des fidèles les leur fait connaître, et toujours il se trouve un croyant pour faire restaurer et crépir à neuf les murs les plus délabrés, même quand il s'agit d'une tombe si vieille que celui qu'elle renferme est presque oublié.

Quelques-unes de ces sépultures sont plus particulièrement vénérées et attirent de très loin la foule des pèlerins. Le marabout d'Abd es-Selam ben Mechiche, par exemple, attire annuellement 'des milliers de fidèles. Elles ont aussi souvent une réputation pour la guérison de certaines maladies, et les vertus curatives des eaux minérales sont attribuées au saint dont le tombeau est situé à proximité ; tel est le cas des sources thermales et sulfureuses de Moulay Yacoub, probablement l'ancienne Aqum Dacicse des Romains, situées dans les montagnes, entre Fez et Mekinès.

Dans le voisinage des koubba importantes s'élèvent des établissements appelés zaoula, sortes de monastères, qui renferment un lieu où l'on fait la prière, un collège et un local pour les pèlerins, ou hôtes de Dieu. Certaines zaouïa, dites horra, sont exemptes d'impôts ; toutefois cette dispense ne s'étend qu'aux terrains situés dans leur voisinage immédiat. Cependant, quand le marabout décédé ne jouissait pas d'une notoriété excessive ou qu'il n'a pas laissé les fonds nécessaires à l'érection d'un

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tombeau plus considérable, celui-ci, parfois, n'est désigné à l'attention des fidèles que par un assemblage de quelques pierres blanchies à la chaux et un drapeau formé d'un chiffon blanc attaché au bout d'un bâton.

En général, les cimetières marocains sont à peine entretenus, mais les sépultures des saints personnages sont extrêmement vénérées. Nulle part les sanctuaires né sont plus respectés et la sainteté de certains d'entre eux est telle que l'approche en est interdite aux chrétiens et aux juifs. Il est même des villes entières qui, considérées comme sacrées en raison des tombes qu'elles renferment, sont fermées rigoureusement à tout non musulman et servent, en même temps, de lieu de refuge pour les fidèles sectateurs de Mahomet. De ce nombre est Moulay Idriss Zerhoun, située dans les montagnes, au nord deMekinès, qui, grâce au tombeau enclavé dans son enceinte, jouit du privilège d'être exempte d'impôt et de ne pas fournir de soldats. Son sanctuaire reçoit des offrandes de valeur considérable : feu Moulay Hassan avait coutume de lui faire don de sommes d'argent. Chaque vendredi, les dons sont partagés entre les principaux héritiers de Moulay Idriss par les chérifs chargés de l'entretien du sanctuaire, et qui sont, eux-mêmes, descendants du chérif.

Les approches de la ville sont interdites aux chré-

tiens et aux juifs. Ces derniers ont, par contre, accès à Chechaouen 1 , une autre ville sainte, grande à peu près comme Tanger, où ils vivent au nombre de trois cents environ, confinés dans une trentaine de maisons et exposés à tous les mépris. S'ils passent dans le voisinage d'une mosquée ou d'un sanctuaire, ils sont obligés de se déchausser et même d'enlever leur inséparable bonnet. Si un pieux musulman vient à prononcer le nom du quartier qu'ils habitent, c'est-à-dire de mellah, il s'excusera auprès de son interlocuteur d'imposer à son oreille un son aussi discordant.

Ouezzan, jadis aussi fermé que Zerhoun, mais ouvert aux étrangers par le dernier chérif 2 , renferme la tombe du chérif Abd Allah, auquel est due la grandeur actuelle de sa maison, et est surnommée Dar D'manah, c'est-à-dire maison de sûreté ou

1. Gouverné nominalement par le khalifa du Pacha de Tetuan qui, tenu en respect par les montagnards, n'a en réalité aucune autorité. M. de Foucault, qui arriva à Tanger vers 1883, fut un des premiers Européens à visiter Chechaouen.

2. Les Juifs y sont mal accueillis et le peu qui y demeurent, environ une centaine, vivent dans des fondak, car ni chrétiens ni Juifs ne sont autorisés à séjourner de façon permanente dans ce lieu sacré, considéré comme la Porte du Ciel. « Heureux », disent les indigènes, « l'homme qui y meurt et qui y est enseveli ! » Les étrangers ne sont pas dignes de telle grâce, aussi ne peuventils être enterrés qu'à certaine distance, et le cimetière juif est situé sur une colline en face, près d'anciennes ruines, tandis que ceux des Arabes, au nombre de six, entourent la ville.

PORTE MAURKSQUU'DB TANGER BAHLIA.

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