‹ Une francaise au MarocChapitre 28 sur 52 · LA KOUTOUBYIA. LA GRANDE MOSQUEE DE MARRAKECH · texte numérisé non relu

LA KOUTOUBYIA. LA GRANDE MOSQUEE DE MARRAKECH

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de caution, car elle est une ville de refuge et les criminels qui se réfugient sur ses territoires ne peuvent plus être poursuivis, étant considérés comme à l'abri du sanctuaire; ceux qui commettent un délit dans son enceinte peuvent encore se réfugier dans une de ses nombreuses mosquées ou auprès d'un de ses tombeaux vénérés.

À Salle, le tombeau de Sidi Abd Allah Hasun, près de la mosquée principale, est suffisamment saint pour fermer la rue aux infidèles et aucun juif n'a permission de passer devant celui de Sidi Bou Hadja, près de Bab el-khabbas (porte des boulangers) de sorte qu'il leur faut accomplir un détour pour l'éviter.

Le sanctuaire qui entoure la tombe d'Abd el-Aziz à Marrakech n'est prohibé que depuis 1893 seulement, et il n'y a guère plus d'un siècle, le Rabat ou camp de Saffi 1 était fermé aux étrangers. M. Chenier, alors consul de France, insista pour le traverser, et c'est grâce à lui qu'il est maintenant accessible.

D'ailleurs, ces villes saintes n'existent pas seulement au Maroc, mais dans tout l'Islam. La Mecque,

1. Quartier qui comprend un faubourg d'environ S 000 âmes où sont les boutiques des marchands. En 1874, tous les prisonniers s'échappèrent de la ville et s'y réfugièrent; puis, en 1894, au moment du désarroi qui suivit la mort de M ouley Hassan III, il y eut une rébellion que le nouveau sultan ne put réduire qu'au bout de cinq mois de siège. Ses sanctuaires sont surtout visités par des rebelles et des gens suspects.

qui est la ville sainte par excellence et dont le pays alentour même est fermé à tous ceux qui ne sont pas musulmans, en est le meilleur exemple; mais il en est peu qui aient pu résister à la. marche du temps et du progrès et rester aussi inaccessibles que celles du Maroc.

Le nombre considérable de confréries religieuses en honneur au Maroc contribue encore à la vénération des marabouts, car ce qui y caractérise plus particulièrement la religion, c'est le culte des saints, plus répandu que partout ailleurs. Partout se trouvent des koubba et les fondateurs de confréries et leurs cheikhs illustres sont vénérés comme autant de marabouts. Par leur mysticisme et leurs pratiques formalistes, les confréries exercent une réelle influence religieuse et sociale, et leur organisation est formidable. Cependant il y a peu de cohésion entre les différents ordres.

Le dheukhr, ou signe de reconnaissance, peut consister en une formule de prière spéciale qui est l'initiation, une invocation particulière; parfois les adeptes se reconnaissent entre eux à de très légers indices, tels, par exemple, que l'enroulement des grains de leur chapelet 1 , la prononciation plus ou moins accentuée de telle ou telle voyelle dans les

1. Parfois c'est le chapelet lui-même qui sert de signe de ralliement, comme, par exemple, chez les Touamas, qui se reconnaissent à un anneau de cuivre au chapelet.

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textes sacrés, l'attitude que Ton prend en prononçant ces mêmes voyelles, etc.

Au Maroc — où les tribus sont groupées chacune autour de son chef particulier, mais n'ayant vis-àvis du Sultan, qui les devrait réunir toutes autour de lui, s'il existait le moindre sentiment national ou des tendances panislamiques — l'esprit d'association, cependant, est si puissant que l'on a pu évaluer aux trois quarts de la population adulte masculine le nombre des Marocains affiliés à une confrérie religieuse. Les zaouïa exercent une immense influence morale, qui parfois se heurte à l'action des caïds représentant le gouvernement du Maghzen.

Sans vouloir entrer dans la nomenclature des différentes confréries — ce qui serait un sujet bien trop vaste et entraînerait fort loin — j'en citerai cependant quelques-unes parmi les plus importantes, car il n'est pas rare qu'un Européen ait à son service un indigène membre de quelque affiliation plus ou moins secrète.

Les Aïssaouahs forment l'ordre de beaucoup le plus important au Maroc. Leur fondateur, Sidi Mohammed ben Aïssa, s'attira par ses vertus et ses miracles, disent les légendes marocaines, le surnom de cheikh eUKamel (le cheikh parfait) et réunit un grand nombre d'adeptes autour de lui. Un jour, racontent les musulmans, il voulut éprouver la confiance et la foi de ses disciples, et, se tenant sur le

seuil de sa demeure, il dit à la foule assemblée qu'Allah lui avait commandé le sacrifice de ses plus fidèles adeptes, puis il les invita à venir un àun dans sa maison. Chaque fois qu'un homme se présentait, il le faisait entrer et égorgeait un mouton, dont le sang répandu faisait croire à la foule que le disciple avait été immolé. Quarante hommes se présentèrent néanmoins, prêts à donner leur vie. Le marabout les considéra dès lors comme ses plus fidèles compagnons, et ils l'entourèrent jusqu'à sa mort. Actuellement encore, et en souvenir de ce fait, Tordre comporte une sorte de chapitre formé du cheikh et de trente-neuf ou quarante mokaddem, qui administrent la zaouïa et sortent solennellement une fois l'an, à la fête du Moûloûd.

Le tombeau de Sidi Mohammed ben Aïssa se trouve à Mekinès, de même que sa zaouïa; de là sans doute est né le privilège qu'ont les Aïssaouahs d'être exempts de corvées et d'impôts dans cette ville. C'est à Mekinès aussi et à l'époque du Moûloûd que les nouveaux adeptes ou hhouan sont reçus dans la congrégation. A cette initiation, le cheikh leur crache dans la bouche et leur donne le nom d'un animal aux instincts duquel ils se conformeront dans leurs accès de frénésie religieuse : les lions, les panthères, les chacals mangeront de la viande crue, tandis que les chameaux, par exemple, brouteront les cactus des figuiers de Barbarie. Certains

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adeptes resteront à un degré inférieur dans l'ordre et ne seront que simples contorsionnistes. Pour expliquer cette coutume des Aïssaouahs de dévorer dans leur excitation fanatique des animaux crus, des épines, les musulmans prétendent que jadis un sultan, craignant l'influence de Sidi Aïssa, voulut user de persécution et qu'il obligea ses adeptes à manger un plat de serpents et de scorpions, ce qui d'ailleurs ne leur fit aucun mal; d'autres racontent que le cheikh el-Kamel, se trouvant un jour dans la campagne avec ses disciples affamés, leur ordonna de se nourrir de ce qu'ils trouvaient et qu'ils se mirent à dévorer impunément, qui des épines, qui des serpenta, des scorpions, etc. Ce serait l'origine de leurs étranges agapes.

Au Maroc, les Aïssaouahs sont généralement d'honnêtes cultivateurs qui ne se donnent pas en spectacle pour de l'argent, comme dans certaines villes d'Algérie ou de Tunisie. On a prétendu que Moulay Hassan faisait partie de leur secte.

Chaque année, à l'époque de la fête du Moûloûd 1 , les membres de la taïfa ou congrégation de Sidi Mohammed bern Aïssa se rendent en pèlerinage à Mekinès. Quelques jours auparavant, suivant la distance à parcourir, ils se rassemblent pour entreprendre le voyage et traversent les villes en

i. Naissance du Prophète.

bruyantes processions, recueillant des offrandes, parfois assez importantes. A la zaouïa de Mekinès, ils exécutent un grand dheukhr, qui comporte une danse frénétique et Yichdeb; dès le lendemain ils rentrent chez eux en répétant cette même danse dans toutes les villes qu'ils traversent. Précédée de drapeaux, annoncée par les sons aigrelets des fifres, les détonations des longs fusils, la procession est formée de cercles d'hommes et de femmes qui dansent en cadence Yichdeb, composé de mouvements réguliers du corps d'abord lents, puis de plus en plus rapides et à la fin convulsifs. Sous la direction d'une sorte de chef d'orchestre, hommes et femmes se penchent en cadence, avec un mouvement d'avant en arrière, toujours le même, de plus en plus accéléré, pendant que la tête se meut en tous sens, comme si, prête à se détacher du tronc, elle allait rouler à terre.

Sans cesse, au milieu de leur surexcitation, ils répètent à mi-voix le dheukhr, c'est-à-dire leur mot d'ordre, et comme ils ne tiennent pas à l'énoncer très clairement, il en résulte une sorte de ahan rythmé se mêlant au bruit des respirations essoufflées par le violent exercice. Quelques hommes ont le torse nu ; les cheveux longs des femmes pendent en mèches désordonnées. Arrivés au Soko, ils se déploient et s'arrêtent un instant, pendant lequel on leur jette un mouton entier. Alors ces gens, qui

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ont jeûné plusieurs jours, qui sont au paroxysme de l'excitation fanatique, déchirent et dépècent l'animal avec leurs seules mains, s'arrachent les morceaux de viande crue où adhérent peau et laine, et les croquent avidement. Le sang de l'animal tache leurs vêtements; la folie est dans leurs yeux

Malheur au profane qui s'arrêterait à vouloir les contempler de trop près, ou qui se mêlerait à leur foule : il risquerait d'être fort malmené.

Mais les danses continuent, tandis qu'en rampant deux hommea ramassent les os du mouton qui, malgré la solidité des mâchoires, n'ont pu être croqués et qui seront conservés comme un précieux talisman.

Enfin, le cortège se reforme pour se rendre, toujours en dansant, à la mosquée.

Les Hamadchas ont le tombeau de leur fondateur, Sidi Ali ben Hamdouch, dans les collines de Zerhoun, non loin de Mekinès, et s'y rendent annuellement en pèlerinage. De même que les Aïssaouahs, ils forment un cortège caractéristique à la suite des drapeaux et des soldats du Maghzen, qui ouvrent la marche.

Les hommes, disposés en rond autour d'une sorte de maître à danser, s'agitent, tantôt en sautant sur un pied, puis sur l'autre, tantôt en exécutant des bonds plus désordonnés ou une sorte de danse du ventre. Autour de ces groupes gambadent des fana-

tiques armés de hachettes tranchantes, dont ils s'appliquent sur la tête des coups faisant jaillir le sang, qui coule sur leur visage et de là sur leurs habits — probablement pour commémorer le miracle de Sidi Hamdouch qui, dit la légende musulmane, eut la tète brisée par un boulet de canon, mais ne se laissa pas incommoder pour si peu, puisqu'il se contenta de rapprocher les deux parties de son chef et fut immédiatement guéri, — Animés d'une sorte de frénésie, ils sautent, bondissent, s'arrêtent un instant, brandissent la hache audessus de leur tête, avec un petit frémissement, puis se frappent. Et cette fois, l'éternel accompagnement du tambourin, des fifres, est encore agrémenté de chants.

Comme beaucoup de congrégations musulmanes, les Hamadchas ont des sous-groupes.

Les autres confréries ont des exhibitions moins dramatiques. Celle des Touhâmyin se rattache directement aux chorfa d'Ouezzan. Ce sont, en effet, les deux petit-fils du chérif Moulay ben Àbd Allah, fondateur de la ville d'Ouezzan (vers 1730), Moulay Taïeb et Moulay Thami, qui prêchèrent la doctrine et organisèrent la double confrérie connue en Algérie sous le nom de Taîbiyn et au Maroc sous celui de Touhâmiyn. Les adeptes passent pour avoir le pouvoir d'endosser les péchés des croyants. Beaucoup de

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