CHAPITRE X
PRINCIPALES FÊTES
Le premier mois de l'année musulmane. — Aumônes et fêtes de l'Achour. — Fête du Moûloûd. — Nuit de l'Élévation. — L'arbre des Destinées humaines. — Le mois du Ramadan. — Les nuits et le jeûne. — Ré veilleurs. — Dispenses. — Nuit de la Puissance. — Aid es Seghir. — Procession. — Aid el Kébir. — Le sacrifice d'Abraham d'après la version musulmane. — Mois de trêve.
En raison de sa fidélité aux traditions, le Maroc offre l'occasion de connaître l'islamisme conservé dans toute son intégrité ; il est donc intéressant, après avoir étudié de quelle façon il était pratiqué, de voir aussi comment ses fêtes y sont célébrées.
L'année musulmane, bien que composée de douze mois 1 , est un peu plus courte que la nôtre (de 11 à
1. Voici les noms des différents mois : Moharram ou Es chahr el Achour, Safar ou Ghaïa, Rabia el aulâ ou Es chahr el Moûloûd, Rabia el tanî ou Ghaïa, Jumada el aulâ, Jumada el tant, Rajab, Ghaaban, Ramadan, Ghaouar ou Chahr el-Aïd es Saghir, Doul Kaïda ou Bain el Aîad (entre les fêtes) Hedja ou Es chahr el Aid el-Kébir.
12 jours) de sorte que les fêtes se déplacent progressivement par rapport aux saisons. Le premier mois, El Achour, est un mois de deuil et de jeûnes, durant lequel les mariages n'ont point lieu, les maisons ne sont point blanchies à la chaux, Ton ne rencontre pas de chanteurs publics et où l'on visite beaucoup les tombes. Le dixième jour du mois ou Youm el Achour est caractérisé très spécialement, car il rappelle à chacun une des plus formelles prescriptions du Coran, celle de l'aumône, et ce jour-là les pauvres perçoivent plus particulièrement la part que leur réserve la loi religieuse.
La foule du peuple, des miséreux, des infirmes se presse sur le Soko, venant chercher les oboles qui sont largement distribuées. Chacun donne ce qu'il peut : les marchands d'eau désaltèrent gratuitement, les petits boutiquiers distribuent de leurs denrées dans un élan de simplicité naïve et généreuse qui ne manque certes pas de grandeur.
À compter strictement, c'est la dîme que l'on doit donner aux pauvres. Les chefs de famille, ce jour-là, se montrent généreux envers leur maisonnée, car il est dit : « A celui qui donnera largement en sa maison, ce jour de l' Achour, Dieu octroiera en abondance durant le reste de l'année. » C'est pourquoi aussi l'on • fait des cadeaux aux enfants.
La veille de l' Achour, on allume de grands feux
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sur les terrasses, en l'honneur de la flamme que Moïse aperçut sur le mont Sinaï; on fait des cavalcades, des mascarades pour lesquelles on construit une grande lanterne, très joliment travaillée et qui est promenée partout où elle peut passer. La fôte offre ainsi quelque ressemblance avec notre Jour de l'An et le Mardi-Gras.
Deux mois après l'Achour vient le Rabia ou mois du Moûloûd (es cha.hr el Moûloûd), ainsi nommé à cause de la fôte qui se célèbre à cette époque. C'est fen mois considéré comme des plus heureux, et les garçons qui naissent à cette époque de Tannée passent pour favorisés de la fortune ; dans les campagnes, et pour cette raison, on leur donne souvent le nom de Moûloûdi. De même que le Ramadan, ce mois est salué par le canon, ce qui n'a point lieu pour les autres.
La fête du Moûloûd célèbre la naissance de Mahomet; c'est le moment choisi de préférence pour la circoncision, aussi rencontre-t-on dans les rues des cortèges formés de parents qui promènent leurs enfants, ainsi que nous l'avons décrit plus haut. C'est aussi jour de procession sensationnelle pour les Aïssaouah.
Le septième ou Grand jour du Moûloûd [Moûloûd en Nabi), il est coutume d'offrir aux chorfa et autres saints des présents ou des offrandes, quelques-unes de très grande valeur, qui portent le
nom de hédia. On peut voir dans les mies le bétail et les moutons que l'on amène à oet Affet, accompagnés de musique et de drapeaux, taAtdis que les hommes portent des plateaux contenant! des bougies de cire et aussi quelquefois de l'argenlt 1 . Les animaux offerts sont tués et écorchés p Jar les donateurs devant la porte du saint et lels morceaux distribués à leur famille. 1
C'est un décref de Yousef III qui domina à cette fête sa solennité et, ajoute un chroniqueur contemporain < que Dieu lui soit favorable à causè^ae cette innovation qui lui est due *.
Vient ensuite une autre fête, Laïlat eh Miaradj, ou Nuit de l'élévation (27* jour du mois), qui célèbre la prétendue visite de Mahomet au septième ciel. Elle ne donne point lieu à des cérémonies publiques, et les fidèles se contentent d'ordonner ce soir-là, chez eux, un festin. Quelques-uns ont jeûné durant la journée et la veille.
Il en est de même au Youm en Niskhâ, ou Jour de l'Exemple (15e de Chaaban), dont la nuit est supposée marquer les destinées humaines, car le Sajrat el Mountaha (arbre de l'extrémité) situé en Paradis et dont les feuilles portent inscrits le nom de tous les humains — chacun ayant la sienne — est fortement agité, et tous ceux dont les feuilles
1. Le sultan reçoit solennellement la hédia aux trois grandes fêtes : Aïd el Kèbir, Aïd es-Seghir et Moûloûd.
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tombent sont désignés pour mourir dans le cours ' de Tannée.
Les membres de la Congrégation de Moulay Abd es-Selam benMéchiche se rendent vers cette époque à la tombe de leur chef, située au sud de Tetuan.
Puis vient le grand mois du Ramadan. La religion juive a ses grands jeûnes, le catholicisme observe le carême, et Mahomet, dans le simulacre imparfait de christianisme et de judaïsme dont il a composé l'islamisme, a imposé le jeûne en général, et plus particulièrement celui du Ramadan.
Durant ce temps, c'est-à-dire pendant un mois lunaire, les musulmans de toutes conditions ne doivent ni boire, ni manger, ni fumer, ni priser ou même respirer de parfum, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Ils ne se restaurent que la nuit.
La veille du Ramadan (Laïlat er Ramadan), il faut le témoignage de douze musulmans dignes de foi pour prouver que la nouvelle lune a été aperçue, avant que le jeûne puisse être proclamé; il en est de même à la fin du mois. Dès le point du jour, un coup de canon annonce le moment où commence le jeûne et, le soir, un coup de canon vient également faire savoir que le jeûne peut être rompu 1 . Ce
1. Dans les villages on tire des coups de fusils; en ville, après le coup de canon, on sonne aussi dans de longues et minces trompettes appelées nafir.
dernier coup est impatiemment attendu — je l'ai entendu saluer de cris de joie — et immédiatement les Arabes, toute occupation cessante, commencent à se nourrir. Les cafés se remplissent d'hommes qui désirent se rafraîchir avant de goûter un repas substantiel.
LeB mosquées ouvrent leurs portes pour la prière; mais on n'y entre pas excessivement nombreux. L'oraison habituelle est immédiatement suivie d'un service additionnel appelé tas/ia, durant lequel est lu le Coran et l'on répète des prières. Le tout dure environ une heure, après quoi les trompettes et hautbois retentissent du haut du minaret, annonçant la fermeture des portes jusqu'à l'heure du second repas.
Celui-ci est annoncé vers minuit par les fifres et les tambours, car des escouades de « réveilleurs » ou sahars, distribués par quatre, sont chargés, moyennant une obole, d'aller réveiller les gens deux ou trois fois dans la nuit, au moment des repas. Les sahar sont munis d'une canne avec laquelle ils frappent aux portes dépourvues de heurtoir, en s'écriant : « Serviteur de Dieu, levezvous pour le service de Dieu ! Mangez et buvez et Dieu vous préserve! » Leur tabil ou tambour est attaché à leur gauche et ils le frappent au moyen de deux baguettes d'inégales dimensions. A quatre reprises différentes, les fifres et trompettes se font
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entendre; la dernière fois c'est pour prévenir les fidèles que l'heure du jeûne est proche et que, s'ils veulent encore prendre un dernier repas, il leur faut se hâter.
Quand retentit le canon qui annonce le commencement du jeûne, ceux qui mangent peuvent encore avaler ce qu'ils ont en bouche ou vider leur assiette ou leur tasse ; mais ils ne doivent pas étendre la main pour se servir d'autre nourriture, ni d'une nouvelle portion de la même.
Les cafés restent ouverts toute la nuit et bien des gens du peuple s'y rendent pour entendre de la musique, raconter des histoires ou fumer; mais les rues sont très peu animées.
Le manque de sommeil, l'abstinence sont plus pénibles qu'on ne croirait au premier abord, car il est dur pour des hommes qui travaillent de ne pouvoir goûter le repos nécessaire pour réparer leurs forces, ou de ne pouvoir même se rafraichir avec un fruit ou une goutte d'eau. Les malades, les femmes enceintes, les enfants, les voyageurs, les prisonniers, les moissonneurs peuvent se dispenser d'observer !e Ramadan, mais à la condition formelle, pour tous ceux qui sont en âge et en état, de jeûner dans le cours de l'année le nombre de jours durant lesquels ils n'ont pu le faire, et l'on n'use de cette liberté que le moins possible.
Quand le Ramadan a lieu pendant l'hiver, alors
que les nuits sont plus longues, la privation est moins grande; mais se représente-t-on ce qu'elle peut être les longs jours d'été, quand le soleil se lève de bonne humeur et darde ses chauds rayons? Il est des époques de Tannée où le jeûne dure parfois dix-sept et dix-huit heures. Aussi est-il avéré que, durant le Ramadan, les Arabes sont excessivement irritables, les rixes fréquentes, et que les coups de fusils partent avec une inconcevable rapidité. Cependant les gens vaquent à leurs occupations, plus ou moins mécaniquement, il est vrai, et les transgressions du jeûne, qui sont rares, du moins en apparence, sont rigoureusement châtiées.
Il y a de cela dix ou quinze ans, dans les rues de Tanger, un malheureux Arabe fut trouvé ivre en Ramadan. C'était une double transgression : la loi de Mahomet défend en tous temps l'usage des liqueurs alcooliques, aussi bien qu'elle impose le jeûne religieux, et les soldats marocains, qui, alors, faisaient aussi office de gendarmes, voulurent appréhender le coupable. Le pauvre homme, auquel il restait encore assez de lucidité pour deviner le danger qu'il courait, se sauva et alla se réfugier chez des juifs. Chose triste à dire, ceux-ci le livrèrent.
Méprisés des Arabes, et, à moins de se réclamer d'une puissance étrangère ou autre, peu protégés, les juifs marocains sont craintifs et pusillanimes
FORTIFICATIONS DE MAZAOAN, AU BORD DK LOUM KR-REIHA.