MOYENS DE COMMUNICATION ET DE TRANSPORT
Les rekkas. — Bureaux de poste. — Courrier avec l'étranger. — Manière de voyager. — Déguisement des explorateurs. — Les routes. — Difficulté des voyages. — Transport des bagages et des marchandises. — Déplacements du Sultan.
Depuis que les Maures ont dû quitter l'Andalousie, où ils ont semé les chefs-d'œuvre de leur art et de leur ^civilisation alors si florissants, depuis que, refoulés en terre africaine, ils ont dû abandonner Grenade, cette perle dont, aujourd'hui encore, ils pleurent la perte dans leurs chansons populaires, le temps, a marché à pas de géants : des royaumes se sont formés et ont disparu ; les science?, les lettres, les arts se sont développés tandis que, de l'autre côté du détroit, le vaste empire dormait d'un léthargique sommeil dans sa vieille civilisation d'antan. Et maintenant, voilà peut-être arrivé pour lui le moment d'être éveillé par les voisins et arraché à sa torpeur, à son engourdissement.
Certes, l'infiltration a beaucoup à faire dans ce pays moyen âgeuz : routes, chemins de fer, télégraphe, etc., rien n'existe, tout est encore à créer. Les scrupules religieux, qui rendent la majorité des Marocains hostiles à tout progrès qui les mettraient en contact avec le roumi détesté, ferment le Moghreb à toute influence étrangère, et seuls, les paquebots qui font le service des villes de la côte assurent les relations directes du Maroc avec le dehors.
Pour établir les communications intérieures, quatre nations : la France, l'Angleterre, l'Espagne et l'Allemagne ont installé chacune un bureau de poste concurrent des trois autres 1 . Tous les quatre ont recours au même moyen de transmission pour la correspondance, c'est-à-dire aux rekkas.
Les rekkas sont des piétons spécialement exercés à la course dont le métier consiste à transporter le plus vite possible, d'un relai à l'autre, le courrier qui leur est confié. Ils forment une corporation à part, sous les ordres d'un amin rekkas, sont généralement très fidèles et remettent les dépêches en mains propres. Adoptant un pas de course qui ne semble rien avoir de trop accéléré, mais qui est calculé de
1. La France et l'Allemagne ont émis des timbres-poste spéciaux, pareils à ceux qu'elles emploient généralement, sauf qu'ils portent le mot « Maroc ». L'Angleterre emploie ses timbres de Gibraltar, traversés par la mention « Morocco Agencies » et l'Espagne n'en a point fait fabriquer de spéciaux.
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façon à ce qu'ils le puissent conserver durant toute la durée du trajet sans changer d'allure, ils franchissent, en un temps relativement fort court, les plus longues étapes. C'est ainsi que la distance de Tanger à Fez (200 & 250 kilomètres) est parcourue par eux en quatre ou cinq jours, voire même en trois jours, selon l'état des pistes, alors que les caravanes mettent de six à huit jours pour accomplir ce même trajet. Pendant la Conférence d'Algésiras un service de rekkas très entraînés fut organisé spécialement 1 , et il arriva même que certains d'entre eux arrivèrent à couvrir la distance en cinquante heures. Le prix moyen d'une course semblable est de 20 francs.
Le costume des rekkas est combiné de façon à n'entraver aucunement la rapidité de leur course et à ne pas attirer l'attention — ce qui leur ferait risquer d'être attaqués ou dévalisés. Ils portent une hendira, ou tunique courte, très simple, de couleur indéfinie, serrée à la taille par une grossière ceinture de cuir, et au lieu des traditionnelles babouches jaunes, ils ont aux pieds des sandales formées d'une simple semelle maintenue en place par des cordons qui, passant entre les orteils, la fixent solidement. Le courrier est enveloppé dans une toile cirée qu'ils
1. L'installation du téléphone entre Tanger et Fez avait été proposée pour la circonstance ; mais les tribus se montrèrent hostiles à cette installation, malgré toutes les représentations.
glissent sous leurs vêtements. Une sage mesure de prudence leur enjoint de ne porter sur eux ni argent, ni valeurs capables d'éveiller des cupidités. Malgré ces précautions, il arrive une fois ou l'autre — assez rarement, cependant — qu'un courrier soit dévalisé.
Ainsi équipés et une fois partis, rien ne les arrête. Trottant .toujours, ils franchissent les gués, les bourbiers, retardés parfois en hiver par le mauvais état des pistes détrempées par les pluies, le débordement de quelque oued, mais jamais arrêtés par ces obstacles. Us s'acquittent consciencieusement de leur mission, mangent en courant et dorment à peine pour ne pas perdre un temps précieux ; puis, leur courrier délivré, ils s'accordent un jour de repos avant de s'en retourner.
Il existe en temps ordinaire quatre lignes postales ainsi desservies : Tanger-Tetuan ; Tanger-Fez- Mekinès, en passant par El-Ksar-El-Kébir, d'où part le service d'El-Ksar-El-Kébir à El-Araïch (Larache). Le service de Tanger à Mogador longe la côte et dessert Àrzila, El-Araïch, Salé et Rabat, Casablanca, Mazagan, d'où se détache celui de Marrakech, puis Saffi.
Le bureau principal, qui est à Tanger, participe à toutes les opérations postales : affranchissements, recommandations, chargements, mandats, bons de poste, etc. Le bureau de poste français est également ouvert au service de la Caisse Nationale
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d'Epargne. Tous les établissements secondaires ou de receveur-distributeur 1 (français) participent à l'émission et au paiement des mandats français, à l'abonnement des journaux et aux recommandations ; mais ceux de Casablanca, Mazagan et Mogador participent de plus au trafic des chargements ; c'est-à-dire que les lettres et les boîtes de valeur déclarée sont admises seulement à Tanger et dans les trois bureaux cités, qui, seuls aussi, participent au service des mandats internationaux.
La troisième catégorie, qui comprend les quatre bureaux auxiliaires d'Arzila, Fez-Mellah, Mekinès et Salé, est moins importante.
Quant au télégraphe, il n'en est pas question, pas plus que de téléphone. Tanger seule, pourvue d'un réseau téléphonique établi par initiative privée, est reliée par fil électrique avec le cap Spartel, distant de 12 à 14 kilomètres. Les Marocains ne veulent point admettre dans leur pays nos moyens de communication créés par la science moderne, et les tentatives d'établissement d'un poste de télégraphie sans fil à Marrakech ont fait une victime en la personne du docteur Mauchamp.
Les télégrammes, qui peuvent être déposés dans tous les bureaux de poste du Maroc, sont donc
1. C'est-à-dire les bureaux de Casablanca, El-Ksar-El-Kébir, Fez, El-Araïch, Marrakech, Mazagan, Mogador, Rabat, Safh' et Tetuan.
transmis sans frais supplémentaires et par rekkas aux divers bureaux de Tanger, moyennant toutefois le versement d'une provision préalable entre les mains du préposé du bureau d'origine. À partir de Tanger, la transmission des dépêches se fait par câblogramme ordinaire. Les télégrammes français sont transmis par nos câbles Oran-Tanger ou Tanger-Cadix. Le tarif est de 20 centimes par mot pour la France, et 15 centimes pour l'Algérie et la Tunisie.
Le courrier avec l'étranger se transporte naturellement par mer et de façon beaucoup plus simple : tous les vapeurs touchant aux divers ports du Maroc prennent les correspondances de la poste qui ont leur destination dans la direction qu'ils suivent. Un arrangement avec l'Espagne assure le transport continental quotidien du courrier de France venant ou à destination de Paris, à l'exception toutefois des chargements. En effet, les valeurs déclarées ou les lettres chargées ne sont transportées que par les navires postaux français, qui relâchent une fois par semaine à Tanger.
Si les communications postales intérieures ne sont point des plus rapides, les voyages, les transports de bagages ou de marchandises n'offrent pas moins de difficultés, dès qu'il n'est plus question d'un port accessible aux paquebots. Et même dans ce cas, il y a parfois de désagréables surprises, car les ports marocains n'offrent que des rades, et le débarque-
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ment dépend de l'état de la mer. L'accès de Rabat, par exemple, à l'embouchure de l'oued Bou-Regreb, est des plus difficiles, car, selon la direction du vent, il est parfois fermé par une barre de trois lames, des plus dangereuses à franchir. Plus d'une chaloupe, qui voulut y aborder malgré l'obstacle, a été chavirée; aussi arrive-t-il souvent qu'un paquebot à destination de Rabat, après avoir échangé ses signaux avec le sémaphore et reconnu que la barre est infranchissable à tel moment, continue son voyage et débarque à Casablanca ses voyageurs et son chargement, qu'il faut alors transporter par terre, c'est-à-dire en caravane, de Casablanca à Rabat.
Nombreuses sont les difficultés que rencontrent les voyageurs réduits aux services des bêtes de somme pour tout moyen de transport, car, au Maroc, il n'existe, de fait, pas de route carrossable, pas même celle qui, construite et entretenue par les soins du corps diplomatique, conduit au cap Spartel, quoique nominalement elle ait la prétention de l'être.
Les Européens voyagent généralement à cheval ; mais les Arabes préfèrent la mule, plus résistante, au trottinement régulier et doux qui, se continuant sans interruption, permet de parcourir 6 kilomètres à l'heure, durant huit heures chaque jour, sans fatiguer ni le cavalier ni la monture.
Jadis les chevaux, considérés comme de nobles animaux, étaient interdits à tout étranger n'occupant pas une situation officielle, et ce n'est guère avant 1837 que le gouverneur de Tanger accorda aux consuls-généraux de posséder un cheval à Técurie, à condition toutefois que personne d'autre ne le monterait. Aujourd'hui, ces restrictions n'existent plus, et même les juifs y échappent hors des villes et dans les ports ouverts.
Les femmes arabes sont montées à califourchon, comme les hommes; elles voyagent voilées. Les quelques rares Européennes que des circonstances ont amenées à parcourir l'intérieur du pays voyagent drapées dans le haïck arabe et voilées. C'est ainsi que s'accoutraient, il y a quelques années, les femmes des membres de la mission militaire, qui accompagnaient leur mari se déplaçant à la suite du sultan 1 .
Pour les simples voyages, même dans l'intérieur du Maroc, les Européens n'ont point à adopter de déguisement, nécessaire cependant aux explorateurs qui s'aventurent dans les régions plus fermées encore. « L'Européen t, a dit M. de Foucault, « 'n'est pas inquiété ou tué comme infidèle, mais comme espion », et ceux qui ont tenté les explorations en habit
1. Certaines modifications apportées en 1902 à l'organisation de cette mission font maintenant choisir de préférence, pour en faire partie, des militaires non mariés.