LA TRAVERSEE DU SEBOU DANS UNE GRANDE BARQUE
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geurs, des portefaix, des mendiants, des palefreniers mêlés aux bêtes de somme ; puis, s'engageant dans les rues étroites et pavées de cailloux pointus qui montent en pente raide vers la ville, il lui est loisible, en regardant autour de lui, de contempler de banales petites scènes de la vie journalière, qui ne manquent pas ici de charme pittoresque et offrent autant de petits tableaux amusants.
Géographiquement, on est encore bien près de l'Europe, mais moralement on en est déjà très loin. La civilisation arabe, brusquement arrêtée dans son essor et restée stationnaire depuis plusieurs siècles, n'a guère pactisé avec le progrès moderne, et dans le vieux pays d'Islam, nos idées et nos usages européens pénètrent difficilement.
Dans un pays sans routes, sans autre voie conduisant d'une ville à l'autre que les pistes tracées par le passage des caravanes et plus ou moins praticables suivant la saison, où les moyens de locomotion et de communications sont, cela se conçoit, des plus rudimentaires, les conditions d'existence diffèrent quelque peu de ce à quoi nous sommes accoutumés. C'est pourquoi la colonie européenne, tout en prétendant conserver ses goûts et son genre de vie coutumiers, se trouve parfois dans des conditions qui l'obligent à modifier ses habitudes ; mais elle a su en tirer parti et, en général, mène une existence fort agréable.
Pourtant, la maîtresse de maison qui s'installe et prétend organiser son intérieur en lui communiquant dès le début un aspect confortable, se trouve en face d'une tâche quelque peu ardue, et si elle ne se laisse pas gagner par le découragement, elle ne peut du moins, à certaines heures, se défendre d'une mélancolique nostalgie. Un simple voyageur installé à l'hôtel peut se divertir à son aise de mille petits inconvénients qui, le plus souvent, lui échappent. Rien ne manque à son confort; aussi, que lui importe la manière dont se font les approvisionnements ou la question des domestiques, parfois si ardue à résoudre en Europe, mais combien plus compliquée ici, lorsqu'on a affaire à des indigènes — car il est évident que l'on ne saurait se contenter exclusivement de serviteurs amenés avec soi.
Pour prendre soin du jardin, des chevaux, des ânes on est obligé de recourir à des Marocains, très pittoresques dans leurs djellaba brunes, cela est incontestable, mais d'un commerce pas toujours facile. A l'intérieur de la maison, on prend aussi des Arabes, capables de devenir de très bons valets de chambre, maîtres d'hôtel, voire même des cuisiniers entendus. Les hommes seuls vont en service, car une femme libre ne consentirait jamais à servir dans un intérieur autre que le sien et l'on ne trouve que des iuives pour condescendre à s'engager comme domestiques. Il est certain que le contraste
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est grand entre leurs habitudes et les nôtres, leur intérieur et ceux qu'ils voient chez nous ; mais ils se familiarisent vite avec les mille bibelots de notre élégance moderne, en se faisant un point d'honneur de ne paraître étonnés de rien. Et cependant, que de choses n'avons-nous pas introduites, bien faites pour les surprendre. La lumière électrique, le téléphone, que Ton emploie couramment à Tanger, ont dû leur paraître des inventions merveilleuses, ou quasi-diaboliques. Quoi qu'il en soit, ils les manient avec la plus grande aisance.
Très soumis en apparence, le domestique arabe n'en est pas moins fort indépendant et, 'tout en s'acquittant des fonctions diverses de son emploi, il sait ne rien perdre de sa dignité. Maîtres d'hôtel ou valets de chambre sont vêtus du pantalon court et très bouffant, bleu, rouge ou marron, retenu par une haute ceinture rouge foncé enroulée plusieurs fois autour du corps, et d'une veste courte et flottante, de même couleur que le pantalon, ornée d'une profusion de galons noirs ou — ce qui est plus riche — or ou argent, disposés en soutache sur toutes les coutures avec quantité de petits boutons de passementerie pareils aux galons. Un gilet assorti, non moins agrémenté de galons et de boutons, complète le costume. Les pieds sont chaussés de babouches jaunes que les bas n'accompagnent pas toujours Coiffés du tarbouch à gland bleu et parfois d'un tur-
ban, les serviteurs ont fort bon air ainsi et leurs allées et venues silencieuses communiquent à la maison un cachet d'élégance exotique.
Ils ne sont pas logés et souvent même pas nourris. Tous les matins, drapés dans les amples plis de leur burnous, ils viennent prendre leur service ; tous les soirs, ou parfois aussi aux heures de leurs repas, ils s'en retournent de même, rentrant dans le petit intérieur arabe auprès de leur famille. C'est ce retour quotidien au foyer qui, sans doute, leur communique oette allure digne, indépendante, mais sans arrogance. Ils vont, viennent en remplissant la tâche de chaque jour, non pas servilement, mais en hommes qui se sentent les responsabilités de chefs de famille.
Sont-ils fidèles ? Ceci est difficile à dire. En tous cas, ils sont impénétrables, et jamais un Européen n'obtiendra suffisamment leur confiance pour arriver à connaître le fond de leur pensée. Il n'est pas facile non plus de les interroger sur leurs usages, leurs croyances, sans éveiller de la méfiance, et alors ils se replieront sur eux-mêmes et détourneront la conversation, à moins qu'ils ne prennent un malin plaisir à vous mal renseigner. Ils se sentent d'une autre race — qu'ils jugent de beaucoup supérieure à la nôtre, cela est certain — mais d'autre part, nous leur inspirons une crainte salutaire; et puis, il y a aussi les arguments sonnants, auxquels
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ils sont loin d'être insensibles. Chose humiliante à constater, cependant, le contact européen, loin d'améliorer leur côté moral, produit plutôt l'effet contraire. En rechercher la cause serait peut-être nous entraîner un peu loin : bornons-nous à enregistrer le fait.
Les maîtresses de maison quelque peu inexpérimentées n'ont pas toujours la tâche des plus légères quand elles se trouvent en face des tours qui leur sont trop souvent joués par leurs serviteurs. J'en connais une qui fut prise de court, certain jour de réception, quand elle apprit que son domestique avait, moyennant 70 pesetas, engagé son habit chez un juif!
Les approvisionnements offrent bien des inconvénients, malgré la fréquence des marchés. Ce grand Soko, tout fourmillant et animé, renferme certainement des denrées variées, mais pas toujours de notre goût, ni de tout premier choix. Dans ce pays, que l'on dit plus fertile encore que l'Algérie, les légumes sont durs faute d'avoir été bien cultivés; nos fruits européens : fraises, cerises, pommes, poires sont dégénérés. En revanche, les figues, les melons, les mandarines sont exquis; les oranges de Tetuan sont justement renommées de même que les grenades d'Ouezzan. Les bananes sont cultivées avec succès; la figue de Barbarie croît sur les grands cactus des haies; du Tafilet et des oasis
arrivent d'excellentes dattes, tandis que l'Espagne envoie ses melons savoureux et les raisins de Malaga.
La grande difficulté consiste à se procurer de bonne qualité le lait, le beurre et la viande. Le premier est rare et très souvent inférieur parce que les pâturages sont maigres et que les vaches y sont constamment laissées en liberté, quel que soit le temps. Le beurre arrive en boîtes de Milan ou de Normandie, et, quoique les bœufs et les moutons comptent pour un chiffre assez important dans les exportations marocaines, la viande est souvent importée. Le veau, en tant que viande de boucherie est inconnu, et, à la chair du mouton indigène, les Européens préfèrent souvent celui qui, par Gibraltar, est importé d'Australie conservé dans la glace. Les poulets, d'une maigreur étique, ont besoin, pour être rendus mangeables, de séjourner en poulailler et d'être nourris spécialement durant les huit ou quinze jours qui suivent leur acquisition. Mazagan est renommé au Maroc pour ses volailles et particulièrement ses canards — très rares, sinon invisibles, dans les autres parties du pays — jadis importés par les Portugais.
L'eau potable est bonne à Tanger; mais, comme dans bien des villes, à Casablanca, Mazagan, Saffî, par exemple, elle est en quantité insuffisante; aussi un grand nombre de maisons sont-elles pourvues
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de citernes. Il existait, parait-il, jadis tout un système de conduits destinés à amener l'eau dans Tanger ; mais le plan, établi par les Portugais, en aurait été perdu par Peterborough, lors de l'occupation anglaise. Actuellement, il existe encore deux conduits de puits, l'un sur le plateau de Marshan, l'autre vers la route de Fez, et la vallée de la Rivière des Juifs porte les vestiges d'un aqueduc fort ancien dont l'origine est inconnue, bien que son existence ait été mentionnée au xi* siècle de notre ère. A Fez, par contre, l'eau est abondante et salubre et la ville, dont Moulay Idriss chercha si longtemps l'emplacement, jouit sous ce rapport d'une situation privilégiée.
L'absence de chemins praticables et de moyens de locomotion rend les voyages pénibles et peu fréquents. Chaque déplacement entraîne avec soi la formation d'une caravane composée de bétes de somme transportant tout un matériel de campement avec tout le personnel nécessaire à la garde des montures, au déploiement des tentes, etc. On ne se doute pas de l'importance du rôle que jouent l'équipement ou l'acquisition de mille accessoires dans un voyage où il faut emporter nourriture et gîte, et c'est dans ces occasions que l'on se rend compte du nombre infini de petits détails accessoires, si nécessaires cependant au confort quotidien de la vie d'un être civilisé. Il est si difficile de ne
rien oublier que les gens prudents qui ne veulent point être gênés, ou ceux que le temps ne presse pas, organisent parfois de faux départs pour voir si rien n'a été oublié ou placent leur première étape à une distance assez courte pour pouvoir, de là, envoyer en arrière chercher ce qui leur manque. Mais ces divers préparatifs de voyage n'impliquent pas seulement l'achat d'une certaine quantité d'ustensiles; une large place — et non la moins importante — est réservée au choix des serviteurs et à l'acquisition des montures, et il peut même fort bien arriver qu'au dernier moment, la découverte de supercheries aux dépens du voyageur oblige à changer les uns ou les autres.
Si l'itinéraire ne comporte pas une halte dans une ville ou un village quelconque, il faudra emporter avec soi tout ce que l'on voudra consommer. Le long des pistes principales, à des endroits déterminés comme étapes, où les guides vous font faire halte, on trouve des nzâla, c'est-à-dire des places destinées au campement, qui sont entourées d'une enceinte et mises sous la surveillance de gardiens responsables de la sécurité des voyageurs. En échange de leurs services, les gardiens prélèvent un droit de passage sur les voyageurs ordinaires, les juifs et les animaux de bât. Toutefois, ces nzàla se trouvent la plupart du temps laissés dans un tel état de malpropreté par les caravanes indigènes
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qui y ont passé la nuit, que les Européens préfèrent s'établir au dehors de l'enceinte.
L'emplacement indiquant un lieu sûr, on y déploie les tentes, qui se trouvaient chargées à dos de chameau ou de mulet ; on déplie les lits de camp, les tables et les sièges pliants ; on déballe le contenu des cantines, les cuvettes et les pots à eau incassables, la batterie de cuisine et la vaisselle de table en tôle émaillée ou en fer battu. Dans la terre, on creuse un trou, où seront disposées quelques grosses pierres pour soutenir la marmite et faire tirage, puis on allume des brindilles, un peu de bois, quelques charbons et le repas se cuit sur ce fourneau improvisé, pendant que sont préparées les couchettes sur lesquelles les voyageurs seront heureux de se reposer des fatigues de la dernière étape.
Jadis, le visiteur étranger était considéré comme l'hôte du pays qu'il parcourait et qui lui fournissait tout ce qui lui était nécessaire. C'est l'origine de la mouna, fournie par les autorités chérifîennes et née de l'injonction coranique relative à l'hospitalité. La mouna est donnée par les autorités indigènes sur la présentation d'une lettre chérifienne (c'est-à-dire officielle) obtenue par la cour d'un gouverneur de province sur la demande de fonctionnaires étrangers. L'hospitalité officielle fournit tout ce dont les voyageurs ont besoin, y compris le combustible et l'éclairage.
Introduit dans la chambre des hôtes, le plus souvent une grande pièce nue que ses serviteurs se hâtent aussitôt d'accommoder, le voyageur étranger reçoit en temps ordinaire une livre de thé vert, qui lui est apporté avec un plateau contenant un samovar et tous les accessoires nécessaires, des pains de sucre et quelques paquets de bougie. Plus tard dans la soirée, il reçoit, portés sur de petites tables rondes en bois vivement coloriées et recouverts de cônes en sparterie, les plats plus solides qui composeront son souper.
La nature du traitement dépend de la source de la lettre. Quand il s'agit d'une ambassade officielle, la mouna est surabondamment fournie et les provisions nécessaires sont distribuées avec prodigalité, au grand détriment des populations campagnardes. Ce sont des pains de sucre, des livres de bougie, de beurre, des têtes de bétail en nombre respectable qui sont amenés chaque jour en profusion excessive, et plus d'un ambassadeur tenta vainement de réagir contre des abus criants et les procédés frauduleux par lesquels les domestiques indigènes revendent clandestinement chaque jour le surplus des provisions quotidiennement distribuées, aux gens du pays qui les achètent assez cher et sont souvent contraints de les offrir à nouveau, le lendemain, à titre de contribution. Et les gens des campagnes, ployés sous le • fardeau des lourdes
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charges qui leur sont imposées, ont de plus l'obligation d'entretenir ainsi les hôtes du sultan. Quoique faisant partie des impôts, cette charge est des plus onéreuses pour eux, parce qu'elle peut s'étendre dans des proportions illimitées, surtout lorsque — ainsi que cela se passait encore très récemment — les compétitions jalouses de puissances rivales font se succéder les ambassades pour contrebalancer les influences.
Bien des caïds ont un certain nombre de chambres d'hôtes où les voyageurs sont reçus, et, en ville, il y a des maisons ou des jardins réservés à cette destination. Parfois aussi, quelque fonctionnaire reçoit Tordre de céder momentanément sa maison a des hôtes officiels, et pendant ce temps il peut lui arriver d'être lui-même relégué dans le quartier juif.
Même sans lettre, les voyageurs peuvent quelque fois, en s'adressant au caïd de la tribu, obtenir le souper, une livre de thé, de chandelle, un pain de sucre et encore, dans certains cas, des fruits, du lait, un mouton, quelques friandises, de la nourriture pour les domestiques et l'avoine pour les chevaux. L'étranger est parfois aussi invité à partager le toit de son hôte indigène, et celui-ci le priera peut-être de prendre avec lui le repas. En tout cas, les règles de la plus stricte bienséance interdisent à un Marocain de manger en présence
d'un étranger sans le prier de partager avec lui, et il ne touchera à aucun mets, aucune boisson, avant de lui en avoir offert.
Quand un étranger est invité dans une maison, comme aussi quand le maître de maison veut recevoir un hôte avec de grands honneurs (et ceci involontairement nous rappelle les mœurs bibliques) il envoie un ou deux de ses serviteurs pour le chercher, avec peut-être une mule ou un cheval pour lui servir de monture. Si un homme de condition inférieure a invité un hôte de position plus élevée, il ira lui-môme à sa rencontre. Si un invité n'a pas été cherché de Tune ou l'autre façon, il risquera fort de stationner quelque temps devant la porte avant qu'il ne soit répondu à son coup de heurtoir, et l'intervalle aura été employé à pousser hors de la pièce de réception les femmes du maître de maison. Celui-ci apparaît enfin, son plus aimable sourire aux lèvres, prodiguant les compliments, les questions empressées sur la santé, au milieu des bénédictions diverses appelées sur la tête de son hôte et de phrases où se placent des expressions comme celles-ci : « Prince des bons, beauté des étoiles!... tu es dans ta propre maison 1 et des marhaban ou marhaba bikoum » (sois le bienvenu ou bienvenue à toi) répétés à plusieurs reprises. L'invité répond sur le même ton, entremêlant ses paroles de louanges à Dieu, selon la salutation habituelle,
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puis il est conduit — souvent par la main — dans la chambre des hôtes, laquelle, dans les grandes maisons, est une suite de pièces où on loge les hommes ou un palier complètement séparé de l'habitation des femmes, et, dans les demeures modestes, tout simplement la chambre familiale évacuée pour cette occasion.
Le voyageur étranger, quoique rarement maltraité le long des principales voies, n'est véritablement reçu avec chaleur que s'il est un vieil ami. Dans les villages un peu retirés ou situés en dehors des pistes généralement parcourues, on rencontre plus de fanatisme et de réserve farouche, aussi l'Européen est-il un peu considéré en intrus, tandis que dans les lieux plus fréquemment parcourus, le contact un peu plus habituel a engendré un certain dédain et l'Arabe s'est pénétré de l'idée que moins il a affaire au roumi, mieux cela vaut. La protection des voyageurs étrangers leur est assurée par l'escorte de mokhasni 1 que l'on paie environ un douro par jour et par homme.
Une étape comprend en moyenne six heures de marche. Pour éviter la grosse chaleur, on part de bonne heure, à quatre ou cinq heures par exemple, et de cette façon, à neuf ou dix heures, quand le soleil d'été commence à darder bien fort, le gros du