‹ Une francaise au MarocChapitre 39 sur 52 · UNE RUE PRINCIPALE DE TANGER · texte numérisé non relu

UNE RUE PRINCIPALE DE TANGER

PI. 27, page 240.

LA VIE EUROPEENNE

recouvert d'un tapis ou dans la selle-fauteuil. Un dernier coup de main pour cacher sous le manteau les indiscrets volants de tulle qui s'en sont échappés, puis en route! Un Arabe, portant une lanterne ouvrira la marche, Monsieur suivra à cheval aux côtés de Madame, dont un serviteur arabe conduira la monture. S'il s'agit d'un ministre ou d'un consulgénéral, chef de poste, c'est-à-dire d'un bachadour, comme le dénomment les indigènes, un mokhasnl fera escorte d'honneur et la lanterne aura deux bougies au lieu d'une.

Quand le temps est beau, rien de plus poétique que cette promenade dans la nuit calme, profonde, sous un magnifique ciel étoile. Rien ne s'agite dans les petits chemins bordés de haies et pleins d'ombre où la petite lanterne du porteur trace un sillage un peu moins obscur. En cadence les sabots de la monture frappent les cailloux sur le sol, et l'on se laisse doucement emporter par la rêverie...

Mais l'hiver, qui est par excellence la saison où l'on reçoit, est aussi la saison des pluies, et quand le temps est mauvais toute poésie a disparu. Au Maroc, la pluie se traduit par des averses très fortes, véritables cataractes durant lesquelles on dirait que, suivant l'expression biblique retraçant le déluge, « toutes les bondes des cieux sont ouvertes ». Les chemins sont aussitôt ravinés, détrempés, transformés en bourbiers, et, par cela, rendus

lf

glissants 1 . Il faut tenir son parapluie ouvert, et fermé le manteau destiné à protéger les splendeurs d'une toilette du soir, et si le vent d'ouest vient à souffler, c'est une véritable lutte à soutenir contre les éléments. Bienheureux si l'àne, venant à buter, comme cela peut arriver, ne jette pas celle qiîi le monte au milieu de la vase, au grand détriment de l'arrangement si bien combiné de sa fraîche toilette.

Pour éviter ce contre-temps désagréable, quelques rares élégantes — mais c'est plutôt l'exception — ont recours dans ce cas à la chaise à porteurs, non point celle qui a été décrite plus haut, mais la chaise à porteurs telle que nous la connaissons. Ce ne sont point des Arabes qui consentent à tenir les brancards, mais seulement des juifs, et ceci pour un motif qui n'est pas sans originalité. Les dogmes de l'islamisme ferment impitoyablement le Paradis de Mahomet à tout chrétien, à la seule exception qu'il y soit porté par un musulman. Or, l'on conçoit la fâcheuse posture dans laquelle se placerait, visà-vis du Prophète, le musulman qui introduirait ainsi un intrus, si celui qu'il transporte avait le mauvais goût de mourir en chemin !

Devant la maison où l'on reçoit, c'est un pittoresque et compact groupement de palefreniers arabes

1. Le corps diplomatique, chargé de la voirie de Tanger, y a fait paver de grosses pierres inégales quelques routes, mais pas toutes.

LA VIE EUROPÉENNE

en sombres djellab, de chevaux, de mulets, d'ânes avec leurs âniers. Si cette maison est une légation, il y aura encore des mokhasni au port d'armes.

Aux jours on retrouvera encore cette animation devant la porte, mais en pleine lumière elle aura perdu son caractère d'originalité particulière, et s'harmonisera avec le paysage et les objets d'alentour.

Les jours de réception, à partir de 3 heures jusqu'à 6, c'est un joyeux va-et-vient de visiteurs qui ne font pas une courte visite de banale cérémonie, mais s'installent, donnent rendez-vous à d'autres amis, s'éparpillent dans les jardins pour y faire une partie de crocket ou de tennis, reviennent causer un peu au salon ou regarder la partie de bridge qui se joue dans une pièce attenante. Chacun agit à sa guise, en pleine liberté, comme des gens auxquels le temps n'est pas mesuré, et souvent ceux qui arrivèrent les premiers sont les derniers à se retirer.

Dans le petit noyau formé à Tanger par la colonie européenne, l'élément anglaisa sa large part, à côté de la société espagnole, un peu moins choisie. Les Français, en général, préfèrent leur intérieur à la vie mondaine à outrance; étant plus réservés, moins bruyants, ils tiennent moins de place.

Les dîners se donnent de préférence les jours où la glace est apportée régulièrement de Gibraltar, car la facilité est plus grande d'offrir des sorbets*

Cependant la tempête peut encore entraver les fêtes; témoin certain bal, où le bateau amenant à Tanger la musique militaire de Gibraltar, dont on s'était assuré le concours, avec une quarantaine de danseurs, ne put aborder à cause du mauvais temps : musiciens et danseurs, ce soir-là, dansèrent de compagnie... sur la vague. Il n'y eut point de glaces...

Il y eut aussi un mariage dont les infortunés invités, empêchés par le mauvais état de la mer, furent promenés huit jours avant de pouvoir débarquer.

D'ailleurs, le mauvais temps peut aussi bien fermer l'accès des villes de l'intérieur : Fez, par exemple, durant la saison des pluies, quand tous les chemins sont détrempés, est d'approche si difficile que l'on y manque parfois de viande fraîche, vu l'impossibilité d'amener le bétail. Ceux qui en ont les moyens achètent alors des vaches gardées dans l'enceinte de la ville par les laitiers ; les autres se passent de viande.

Au printemps, c'est-à-dire dès mars et avril, la campagne marocaine a revêtu sa plus riche parure. Les beaux iris bleus, les asphodèles, les genêts blancs sont déjà fanés, il est vrai ; mais voici pour les remplacer les narcisses, les genêts d'or, les acacias, les cistes aux étoiles blanches, les capucines, les géraniums le long des haies, etc. La jeune lumière s'élève radieuse, le soleil a de chauds et

LA VIE EUROPEENNE

caressants rayons, qui ne brûlent point encore. C'est le moment favorable aux pique-niques. Aux environs de Tanger, sur la route du cap Spart el, des Oliviers s'allongent de joyeuses caravanes de gens qui s'en vont déjeuner ou goûter en plein air. Cette réunion de dix, vingt cavaliers ou amazones, escortés d'âniers et suivis de domestiques juchés sur le barda, des chevaux portant des provisions, a toujours l'air d'un déplacement important. Pour se faire entendre d'une monture à l'autre il faut un peu élever la voix; le trottinement cadencé des animaux a quelque chose de joyeux, le ciel est d'un bleu intense, le soleil radieux : il fait bon jouir du moment.

Arrivé à l'endroit où l'on veut faire halte, chacun met pied à terre, laissant sa béte aux mains d'un palefrenier arabe. Sur le sol sont étendus des tapis ; la nappe est dépliée, des serviteurs vont et viennent, tandis que d'autres, ayant creusé un trou dans la terre et allumé du charbon, préparent le thé ou un repas plus solide sur le réchaud improvisé.

Parfois aussi, ce sont des expéditions plus importantes : une partie de chasse, un pig-sticking — distraction par excellence des gens de sport, parmi lesquels les Anglais sont en grande majorité—, c'està-dire une chasse à courre au sanglier que l'on poursuit et blesse avec la lance. L'exercice n'est point sans dangers, mais le plaisir de la course à cheval, l'ex-

citation de la poursuite les font oublier. Cavaliers et amazones s'élancent avec la même fougue à la suite de l'animal traqué, et c'est souvent à une de celles-ci que revient le périlleux honneur de porter le coup mortel au sanglier, en lui plantant habilement la lance au défaut de l'épaule. Un pig-sticking dure ordinairement deux ou trois iours. On part en expédition à un lieu déterminé, situé à quelques kilomètres de la ville, et on campe sous Ja tente.

Ces chasses sont organisées par un comité formé en majeure partie de membres du corps diplomatique. Les souscripteurs qui composent la société ont droit, en échange de la cotisation annuelle, d'assister à chacun des pig-stickings et reçoivent un quartier de venaison. Une ou deux tentes sont préparées aux frais de la société, et celle des particuliers qui désirent en avoir une à leur usage personnel est à leur charge.

En ce qui concerne la chasse en général, dans le nord du Maroc, un accord, survenu entre les autorités indigènes et les représentants étrangers, en a limité la durée (du 15 août au 1 er février). Tout chasseur qui se livre à ce sport en dehors de la période fixée, s'expose à être poursuivi; il en est de même pour ceux qui, à une époque quelconque, vendent des œufs de perdrix. Le principal gibier consiste en f perdreaux et en lièvres, ceux-ci de taille exces-

LA VIE EUROPEENNE

sivement petite, mais de chair particulièrement savoureuse.

Les Européens qui séjournent à Tanger et apprécient fort son beau et doux climat, pratiquent aussi les bains de mer, en grande vogue dans les colonies espagnole et juive. Des essais de casino ont môme été tentés ; mais ils n'ont pas réussi et, en général, les divertissements que Ton a voulu introduire dans ce sens ont pris une note peu relevée. L'influence espagnole a, la première, importé les débits de liqueur, de tabac, les jeux. La presse est représentée par des journaux locaux.

La vie que les Européens mènent là-bas ne manque certes pas de charme. Ces pays du soleil, non encore envahis par notre civilisation, exercent une attachante fascination; mais cependant le pittoresque de la contrée, la beauté d'une luxuriante végétation, d'un ciel toujours bleu et pur ne sauraient enlever la nostalgie, le regret de la patrie absente et le besoin~de se retremper, ne fût-ce que de temps à autre, dans l'atmosphère natale.

Page 1