‹ Une francaise au MarocChapitre 40 sur 52 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LA KASBAH DE TANGER ET LES PRISONS

La vieille citadelle. — Petite tableaux. — Monuments publies. — Les prisonniers. — Gomment ils sont traites. — Leur subsistance. — Pénalités. — Prisons de femmes.

Au fond de la baie, sur la mer encore bleue à la sortie du détroit, s'étage Tanger, la ville « dévouée aux chiens » (nazaréens). Un dédale de rues commerçantes, étroites et encombrées, descend vers la Marine ; là abonde pêle-mêle et se coudoie la foule hétéroclite des Juifs, des Espagnols, des Berbères, dans le va-et-vient journalier, et, pour trouver le vrai quartier indigène, il faut monter jusqu'à la Kasbah, la vieille citadelle qui domine fièrement la ville, au sommet de laquelle elle est posée en couronne.

La Kasbah, c'est le sanctuaire de la ville maudite que souille l'étranger, c'est la forteresse qui protège la baie de ses canons aussi bien que celle où se réfugient les traditions et la foi des ancêtres. Seuls, des musulmans habitent son enceinte fermée de

lourdes portes, aussi est-ce là que l'on éprouve l'impression d'un monde différent.

Mais ce n'est pas en touriste curieux et pressé que l'on doit y monter; c'est le soir, qu'il faut s'engager dans ce dédale de petites ruelles étroites et enchevêtrées, sous ces voûtes éclairées seulement de la lanterne de l'escorte et un peu des rayons de la lune. Çà et là, une porte mal close, une fenêtre aux volets entr'ouverts laisse apercevoir fugitivement un intérieur arabe, tableau de vie familiale ou illustration de conte de fées!

Il est d'usage, dans le monde européen qui habite Tanger et aime les délicates sensations artistiques, d'aller, au moins une fois, contempler de là-haut le spectacle de la baie éclairée par les rayons de la lune. Et vraiment, le tableau est digne de la promenade. Ces maisons blanches, qui s'étagent dans une lumière blafarde mais assez forte, avec leurs ombres formant des tons gris fondus, quelques rares coins plus noirs, le tout piqué, çà et là, de la lumière jaune qui brille à quelques rares fenêtres; cette mer argentée, qui étend au-dessous sa nappe brillante aux scintillements discrets, et sur laquelle, comme de gros oiseaux noirs, sont posés les navires en rade, enfin la sensation de calme, de paix qui se détache de tout cela, le silence, qu'aucun cri discordant n'interrompt, sont vraiment impressionnants et appellent la rêverie.

LA KASBAH DE TANGER ET LES PRISONS

Quand on a bien joui de ce spectacle et qu'il faut retrouver 1% terre à terre, le promeneur, passant du côté opposé à celui par lequel il était monté, traverse une haute porte' d'enceinte pour accéder à la grande place où sont situées la résidence du pacha, la salle du Trésor et la petite cour couverte, sorte de vérandah renfoncée, où le pacha vient patriarcalement s'asseoir en plein air pour rendre la justice. On s'arrête à regarder les arcades à colonnettes du bâtiment mauresque qui renferme la salle du Trésor, et c'est à peine si l'on remarque la petite porte qui se trouve à côté et derrière laquelle vivent cependant des êtres souffrants et bien malheureux, les prisonniers.

Deux prisons ouvrent sur la grande place, l'une réservée aux délinquants ordinaires, l'autre aux gens de la campagne et aux criminels dangereux, dont un certain nombre sont enchaînés. Il y à aussi près de là, à droite, une prison pour les femmes.

Ce ne sont pas toujours de bien grands coupables, ces hommes, ou plutôt ces ombres, que l'on entrevoit à travers le guichet ou qui viennent implorer la charité du visiteur en lui offrant à acheter les petits paniers multicolores qu'ils ont tressés, et ils méritent vraiment un peu de pitié. En ce pays de justice sommaire et primitive, les pénalités ne sont pas bien définies et, selon la personnalité du délin-

quant, crimes et peccadilles ont parfois le même châtiment. Les agents de l'autorité, plus soucieux de remplir leur gousset que de satisfaire à la justice, savent à propos extorquer de l'argent et faire payer leurs arrêts ou leur clémence. Pour tous les crimes et délits on met les gens en prison et on les y laisse jusqu'à ce qu'ils aient payé une certaine somme, à moins qu'ils ne soient détenus pour vol à main armée ou pour assassinat. Comme le nombre des jour s de détention n'est pas fixé, il se peut qu'un individu emprisonné pour avoir fait du tapage dans la rue soit oublié durant plusieurs années, s'il n'a pas d'amis ou de protecteurs pour s'occuper de le faire sortir. Il est des prisonniers qui séjournent là pour des forfaits que leurs gardiens eux-mêmes ne se rappellent plus. L'autorité, qui enlève à de pauvres gens leur liberté et les moyens de gagner leur vie, ne s'occupe guère de leur subsistance. A eux de se procurer à leurs frais la nourriture suffisante ou à leurs amis et parents de la leur fournir. Une ouverture ronde, pratiquée dans l'épaisse porte qui les sépare du poste de leurs gardiens, leur permet de recevoir ce qu'on leur apporte ou d'implorer la charité des visiteurs, car ceux qui ne possèdent rien et sont seuls au monde en sont réduits à mendier.

A Tanger cependant, où l'élément européen a acquis de l'influence, leur sort se trouve quelque

JM. 88, page 253.

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peu amélioré par certaines bonnes volontés. Les moyens sont bien limités, hélas! de leur venir en aide, mais la charité sait tirer parti de tout. Deux femmes surtout, une Française et une Anglaise, se sont efforcées de les approcher autant que possible et ont pu parfois obtenir l'élargissement de l'un ou de l'autre. A l'occasion de telle ou telle fête, les légations donnent aussi, de temps à autre, une petite somme pour l'achat de pain aux prisonniers de la Kasbah. C'est bien peu, dira-t-on, pour améliorer leur sort ; sans doute, mais, cependant, e'est déjà un petit adoucissement et dans l'intérieur du pays cet adoucissement même n'existe pas.

Les prisons ont généralement deux parties, un rez-de-chaussée et une cave. Celle-ci n'est qu'un trou humide et infect, envahi par les rats et la vermine, où les prisonniers sont attachés aveo des chaînes de fer.

La peine de mort n'existe pas, à proprement parler, au Maroc; mais il est des châtiments assez cruels pour l'entraîner quelquefois après eux. La peine du sel, réservée aux brigands, a été souvent décrite déjà; est-il besoin de rappeler qu'elle consiste en une incision faite à la paume de la main, qui est enduite de sel afin que la plaie ne se referme pas tout de suite, puis que la main est maintenue fermée au moyen d'une sorte d'étui en peau qui est appliqué mouillé et se rétrécit en séchant. Les

PI. 29, page 258.

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