CHAPITRE XIV
LES JUIFS MAROCAINS
Juifs de l'Atlas et juifs du Maroc septentrional. — Leur condition.
— Les Mellahs. — Prohibitions. — Moyens qu'ont les juifs d'améliorer leur situation. — Métiers exercés. — Origines sémitiques de quelques musulmans. — Costume des juifs non protégés.
— Habitations. — Enseignement. — Mariages. — Genre de vie.
— Le jour du sabbat. — Observance des fêtes et grands jeûnes.
— Sépultures renommées. — - Saints personnages. — Synagogues et prières.
L'absence de statistique ne permet pas d'évaluer exactement le nombre des juifs qui habitent le Maroc ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils forment une partie assez importante de la population.
Comme bien on pense, ils détiennent une certaine part du commerce, et, surtout aussi, pratiquent le prêt à taux usuraire. Ils contribuent également à animer les foires périodiques qui se tiennent dans les campagnes un peu reculées, en transportant d'un lieu à un autre mille bibelots de provenance étrangère et créant un lien commercial entre des tribus hostiles.
Les juifs marocains se partagent en deux races distinctes : ceux qui s'établirent primitivement au Maroc et peuplent les montagnes de l'Atlas et les districts reculés, et ceux qui furent expulsés d'Espagne au xv« siècle ; ces derniers habitent de préférence les villes de la côte 1 .
Les premiers mènent la vie rurale sous la protection d'un cheikh. Leur existence a été décrite par M. de Foucault. En voyage, la protection de leur patron est représentée et assurée par le port d'un objet appartenant à celui-ci. Dans les pays de blades-siba, la position du juif offre quelque analogie avec celle des anciens serfs : il appartient à son seigneur, auquel il est parfois échu par héritage, et ne peut sans son consentement quitter le pays. S'il veut partir, il ne le peut que moyennant un arrangement avec le maître et un droit de tant par tête à payer en dédommagement ; ou si, à force de ruse et d'habileté, il a réussi à quitter son territoire et à échapper aux poursuites, quel que soit le nombre d'années écoulées depuis le moment de sa fuite, y eût-il même un demi-siècle, il ne peut, même ayant acquis une situation plus aisée, ni lui, ni aucun des
1. Quelques auteurs ont supposé qu'un certain nombre de juifs de l'Atlas pourraient bien être autochtones et descendre de peuplades païennes primitivement converties au judaïsme et dont quelques rameaux auraient plus tard embrassé l'Islam. Mais ce ne sont, après tout, que des conjectures.
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siens, ou de ses descendants, se retrouver dans les environs sans courir le risque d'être repris par son seigneur ou par ses héritiers. Il est certains districts où les juifs sont obligés d'être armés et de prendre part aux combats entre tribus hostiles.
Quelques tribus berbères, telles que les Béni M'tir, les Béni M'gild, les Zemmour-Chellala, les Béni Ouaghaïn, les Ait Youssi, les Zaïan, sont réputées n'avoir point de juifs habitant au milieu d'elles. La ville sainte de Zerhoun ne leur permet pas son approche et Ouezzan les héberge de mauvaise grâce 1 . Yousef I ep (ben Tasfin), fondateur de Marrakech, leur ferma cette cité au début; mais elle est actuellement devenue, au contraire, un de leurs centres. Avant 1834, on ne rencontrait pas de juifs à Agadir ou à Saffi.
Dans toutes les villes où ils sont admis, sauf quelques ports ouverts comme Tanger, El-Ksar, Arzila, Casablanca, Mazagan ou Saffi, les juifs vivent parqués dans des mellahs. Chaque endroit a son quartier juif, dont les portes sont fermées la nuit, et c'est là seulement qu'il leur est permis de demeurer. Cette restriction, qui existe depuis le xm e siècle, fut établie au début dans une intention de sauvegarde. Vers cette époque, en effet, les israé-
1. La petite communauté de cent cinquante à deux cents familles israélites qui habite Ouezzan y est bien traitée, mais elle ne peut enterrer ses morts dans l'enceinte de la ville.
lites avaient si bien prospéré à Fez et étaient devenus si influents qu'ils réussirent à faire nommer un de leurs coreligionnaires gouverneur de la ville. Une révolte ayant éclaté contre eux, l'émir Yacoub ben Abdelhac les réunit dans un quartier spécial pour les soustraire aux violences des Fasis. D'ailleurs, même dans ces mellahs les juifs n'ont pas toujours été à l'abri des explosions du fanatisme marocain et de leurs effets, car, en 1790, par exemple, lors de l'avènement d'El-Yazid au trône chérifien, ils furent abandonnés à la fureur des soldats et de la populace, et, en 1820, les Oudaïa en révolte en massacrèrent un grand nombre. Le souvenir de ces événements les a laissés dans un état de nervosité excessive, et ils vivent dans la crainte perpétuelle des pires catastrophes. Aux époques troublées les rumeurs les plus alarmistes partent toujours des mellahs pour être colportées de bouche en bouche. Il faut dire aussi qu'ils surent élever la voix au moment opportun et se créer parmi les nations européennes des amis et des protecteurs.
Au siècle dernier, d'ailleurs, les nazaréens, c'està-dire les étrangers, étaient traités sur le môme pied que les juifs et c'est grâce à la crainte inspirée par leurs gouvernements respectifs qu'ils sont arrivés à jouir des quelques privilèges qu'ils détiennent actuellement. Dans certaines villes de l'intérieur et dans les ports fermés, les étrangers qui ne
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sont pas recommandés ne peuvent être hébergés par les musulmans sans une permission spéciale et sont obligés de loger dans les mellahs.
Sauf à Tanger, les juifs ne peuvent posséder de territoires ou de propriétés en dehors des quartiers qui leur sont affectés, d'où il résulte que ceux-ci sont beaucoup trop petfts pour leur nombre d'habitants et qu'ils y sont fort à l'étroit. En certaines villes, les juifs débordent des mellahs, et ceux qui en ont le moyen s'en vont résider dans une partie de la ville ouverte aux Européens ; mais cela n'est pas toujours faisable.
A la tête de la communauté juive qui, dans les mellahs, jouit du privilège de s'administrer ellemême, est placé un conseil, le mâmad, composé de plusieurs membres, tant rabbins que simples particuliers — ceux-ci cependant choisis parmi les habitants les plus riches et les plus influents. Le mâmad s'occupe de gérer les biens que possède le mellah à un titre quelconque, de percevoir la taxe imposée à la viande kacher ; c'est lui qui établit le budget des œuvres de bienfaisance, des écoles, règle les dépenses, pourvoit à l'éclairage, au nettoyage des rues, etc. Il a droit de faire enfermer les délinquants, ceux qui troublent Tordre public, dans la prison du mellah, quoique la police proprement dite et le maintien de l'ordre soient confiés à un autre fonctionnaire israélite, le cheikh el Yehoud. Ce dernier dépend directe-
ment du pacha, dont il est une sorte de représentant, ce qui lui donne le droit de requérir les mokhasni s'il le juge nécessaire au maintien de l'ordre, et aussi de faire emprisonner. La justice locale est entre les mains d'un tribunal rabbinique formé de trois rabbins au moins ; ce tribunal est compétent en toutes matières, mais les intéressés peuvent toujours en appeler aux autorités marocaines. *
Le nom de mellah — qui signifie endroit du sel — évoque une sinistre besogne imposée aux bouchers juifs. Ce sont eux, en effet, qui sont obligés de saler, puis d'accrocher aux portes des villes les têtes des rebelles quand le Maghzen veut tirer un châtiment exemplaire. De môme, c'est aux juifs qu'incombent toutes les répugnantes besognes que les Arabes ne veulent point accomplir, telles que d'enlever de la rue les animaux morts, nettoyer les égouts,etc. Dans bien des villes de l'intérieur, les israélites ne peuvent, le jour, quitter leur quartier que nu-pieds, et il n'y a pas bien longtemps encore, qu'à l'exception du rabbin, il ne leur était pas permis de sortir à mule dans les rues de la cité ou aux alentours ; dans certaines régions, ils doivent descendre de leur monture quand ils rencontrent un musulman sur leur route. A Tanger même, où ils sont privilégiés et jouissent de libertés inconnues dans les autres villes, il n'y a guère plus d'une génération qu'il ne leur était pas
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permis de passer près d'une mosquée sans se déchausser. Grâce aux instances de sir Drummond Hay, qui voulut que son interprète, d'origine sémitique, jouit des mêmes faveurs que lui, cet usage fut aboli.
Il est encore au Maroc — à Fez, par exemple — des mosquées près desquelles les juifs sont forcés d'enlever leurs chaussures, et il parait que jadis les femmes juives étaient tenues d'en faire autant, m < qu'elles en furent dispensées par Moulay Soléïmari* parce que « la vue de leurs énormes mollets était indécente et troublait les dévotions. » Certains gouverneurs ont aussi obligé les hommes à ôter leur inséparable calotte, et lorsque le sultan se rend à la mosquée, les juifs ont intérêt à ne pas se mêler du trop près à la foule, s'ils veulent éviter les bousculades et les horions.
D'ailleurs, ils ont su profiter des moyens qui leur étaient offerts pour améliorer leur situation ; ils ont eu largement recours à la protection étrangère, très utile et très accessible en raison des métiers qu'ils exercent. Ils détiennent une grande partie de l'industrie, du commerce 1 . Un certain nombre d'entre eux sont changeurs, banquiers; d'autres se font bijoutiers, ouvriers en cuivre ; les plus pauvres gagnent leur vie en devenant artisans, portefaix,
1. A Tanger, les juifs composent environ un tiers de la population * (263)
etc., etc. Il est même des juifs qui ont su s'élever à de hautes situations, et Ton en cite qui, au xvn° et au xviii 6 siècle, furent envoyés en ambassade en Hollande, en Angleterre et au Danemark. Certains auteurs parlent aussi d'un juif, Samuel Valenciano qui, au xvi e siècle, aurait commandé à des vaisseaux chargés de reprendre Azemmour aux Portugais; et la famille des Pallache, toute-puissante à la cour de Fez, joua, au commencement du xvn e siècle, un rôle important dans l'histoire des relations diplomatiques et commerciales de la France et de la Hollande avec le Maroc.
Dans certaines villes, comme à Fez par exemple, un grand nombre de musulmans descendent de juifs convertis à l'islam, et les gens de Salé traitent dédaigneusement leurs voisins de Rabat à cause de leurs origines sémitiques. Pour cette raison aussi, les gens de Rabat ne sont pas considérés comme de bonne souche, et il est rare que des familles aristocratiques les recherchent en mariage.
Les juifs marocains sont considérés comme étant placés sous la demma, ou protection du sultan, en échange de diverses obligations, parmi lesquelles celle de payer la djezia, c'est-à-dire une sorte de tribut qui, selon la loi, était exigible des étrangers habitant en terre islamique. Cette djezia, que le chef de la communauté israélite devait porter au gouverneur avec un cérémonial assez humiliant,