REMPARTS A TANGER
PI. 30, page 264.
LES JUIFS MAROCAINS
n'existe plus qu'à l'état de souvenir, et les juifs se contentent actuellement d'envoyer des cadeaux et des offrandes au sultan, à l'occasion de certains événements ou certaines fêtes. Les obligations onéreuses d'autrefois ont été réduites à de plus modestes proportions.
Les juifs non protégés sont tenus de porter un costume spécial composé d'une longue tunique noire, qui descend jusqu'aux chevilles et est serrée à la taille par une ceinture de même couleur. Les manches, étroites quand elles sont boutonnées, peuvent être laissées un peu flottantes; les pieds nus, ou chaussés de bas blancs, sont enfermés dans des pantoufles noires, car les musulmans se réservent les babouches jaunes et les vêtements clairs, ne permettant aux juifs que les couleurs foncées. La tête est couverte d'une sorte de calotte graisseuse, également noire, d'où s'échappent les cheveux, un peu longs. Pour porter le deuil, on les laisse croître librement, ainsi que la barbe. Dans les régions du Sud, la calotte est remplacée par un mouchoir de coton bleu à pois blancs attaché sous le menton, et deux petites mèches de cheveux encadrent les tempes ; dans l'Atlas, les juifs portent Yaknîf, une sorte de vêtement à capuchon.
Les femmes ne se font pas faute de porter les couleurs les plus vives, et leurs toilettes offrent des contrastes excessifs. Le matin et les jours ordi-
naires, le costume est assez simple, et pas toujours très propre; mais viennent les jours de fête, et l'on sort de leurs coffres de superbes parures, des robes de velours enrichies de galons d'or, des foulards en soieries pour couvrir les cheveux, qu'une femme mariée ne doit plus laisser voir, des bracelets, des colliers.
Habitant des locaux trop exigus et resserrés, les juifs opulents savent pourtant agrémenter et embellir leur intérieur. Les rues des mellahs sont repoussantes de saleté, et les détritus ont, à certains endroits, surélevé le sol ; mais, au- de dan s, les maisons sont bien arrangées. Les femmes juives sortent peu de chez soi et, chose étonnante, leurs enfants, quoique privés du grand air, ont relativement bonne mine et assez bonne santé. Malheureusement, les maladies contagieuses ou épidémiques trouvent dans les mellahs un champ tout préparé et y exercent, quand elles éclatent, de grands ravages qu'il est difficile d'enrayer.
L'intérieur des maisons comporte une cour carrée entourée de deux étages de galeries conduisant aux chambres. Le couloir, qui -communique avec la porte de la rue, n'est généralement pas coudé comme dans les maisons arabes. Les pièces sont grandes et très élevées de plafond ; elles sont décorées dans le genre marocain, mais avec moins de goût, et les boiseries affectent des couleurs éclatantes. Une fa-
LES JUIFS MAROCAINS
mille entière habite parfois dans chaque pièce. Le mezuzah, qui porte le nom sacré, est toujours suspendu à la porte d'entrée, où les juifs pieux ne manquent pas de le saluer quotidiennement. Il est quelquefois protégé par une petite couverture ouvragée.
L'enseignement est donné à la jeunesse dans des sellahs et des talmoud thoras (celles-ci donnent l'enseignement supérieur), ou écoles rabbiniques installées dans les synagogues. Le rabbin y instruit les enfants. Les œuvres scolaires vraiment importantes sont celles de l'Alliance Israélite universelle et de l'Anglo-jewish Association. La première, dont les débuts au Maroc furent une école juive établie à Tetuan vers 1862, alors que l'œuvre était ellemême encore naissante, s'efforce de propager chez les juifs les idées et les goûts français. Ses professeurs sont formés à l'école normale israélite d'Auteuil, et le programme comporte, à côté d'une grande place accordée à l'hébreu, le français, l'anglais — quand l'école est subventionnée par l'Anglojewish Association — et l'espagnol. Actuellement, l'Association a des écoles établies à Tetuan, Tanger, Larache, Rabat, Casablanca, Mogador, Fez et Marrakech. La tâche des professeurs et leur action civilisatrice ne rencontrent pas partout le même accueil ; il est même des mellahs où les juifs rétrogrades et leurs rabbins les voient d'assez mauvais
œil; à Marrakech, par exemple, leur influence est très petite, sinon presque nulle.
Dans quelques villes de l'intérieur, on marie quelquefois les enfants de très bonne heure, déjà vers l'Age de huit ans, et la petite « femme », qui doit cacher ses cheveux sous un mouchoir, s'en va vivre chez les parents de son mari. Vers l'âge de douze ans, elle peut devenir mère. Cet abus est d'autant plus grand que s'il s'agit d'une enfant pauvre ou sans parents, et si elle ne plaît plus à son jeune mari, le divorce n'est pas excessivement difficile à obtenir.
Le mariage, chez les juifs marocains, donne lieu à des fêtes qui, en certains points, offrent de l'analogie avec celles qui ont lieu chez les Arabes en cas pareil. Chez eux aussi, il y a plusieurs jours de préparation avant les noces. Le samedi qui précède, tous les arrangements sont faits. A Tetuan et dans quelques autres endroits, il subsiste encore une très vieille coutume en vertu de laquelle la fiancée, en costume mauresque, s'en va, montée sur un cheval blanc, visiter ses amies. Le jour suivant, on envoie chez le fiancé la dot et les cadeaux de noce ; le lundi, bain spécial — un ancien usage veut quelquefois que, pour attirer la chance, des jeunes filles s'assoient sur le lit nuptial, et pour assurer une nombreuse postérité aux jeunes époux, on brise une jarre pleine de blé devant la porte de la fiancée.
LES JUIFS MAROCAINS
La veille du mariage, le mardi généralement, les invités sont réunis dans diverses salles, selon leur situation et leur rang social, et là aussi, comme aux temps bibliques, ceux qui se sont placés trop haut pour leur position sont renvoyés près des gens de leur classe, alors que ceux qui, par humilité, ont choisi la dernière place se trouvent priés d'en occuper une meilleure. Un orchestre indigène exécute des morceaux de musique — si on peut appeler ainsi cette cacophonie instrumentale! — et chaque convive reçoit, pour emporter chez lui, un petit sac de papier contenant des friandises. Pendant ce temps, dans une pièce retirée, on procède à la toilette de la mariée, qui apparaît enfin vêtue d'un lourd costume de velours cramoisi ou violet, chamarré de galons d'or d'un centimètre de large qui, à gauche du tablier de la jupe, sont cousus en quinze ou vingt rangs, de manière à former autant de quarts de cercle concentriques, les uns au-dessus des autres. Cette garniture, partant du genou gauche, va se perdre à droite, dans l'ourlet de la robe. Le corsage est légèrement ouvert, avec col et fermeture brodés d'or et de pierreries, et des manches courtes, brodées d'or, s'échappent de longues et amples manches à la. juive en gaze blanche, rouge pâle ou mauve, également brodées d'or. C'est le costume d'apparat des juives. Mais la partie la plus curieuse, celle qui est plus expressément réservée pour cette
cérémonie, c'est la coiffure : une haute tiare de dix à quinze centimètres de haut, à fond de satin blanc, où s'étalent à profusion les perles et les pierreries, et d'où s'échappe une quantité de cheveux d'emprunt retombant en boucles noires sur les épaules. De cette couronne part, en arrière, un voile en léger tissu de soie broché de diverses couleurs, qui laisse le visage entièrement dégagé; puis, par-dessus tout cela et couvrant aussi la figure, est jeté un voile de tulle blanc.
Ressemblant plus à une idole de cire qu'à une femme, raide et majestueuse dans ses lourds habits de parade, la mariée est conduite jusqu'au siège qui lui a été préparé en face de l'assistance. Devant elle brûlent, dans des porte-flambeaux de cuivre, de longues bougies allumées.
Elle reste un moment dans l'immobilité la plus complète, les yeux clos — les ouvrir serait un présage d'infidélité conjugale — exposée à la contemplation des invités, puis, aidée des personnes qui la guident et lui soutiennent la tête, elle fait le tour des pièces, descend l'escalier, pendant que retentissent la musique et les chants ; enfin elle quitte la maison de ses parents, après que ceux-ci lui ont offert une dragée avec un verre d'eau, symboles des douceurs et des soins qu'elle a reçus d'eux.
La fiancée prend place dans une sorte de chaise à porteurs bien fermée, laquelle, à vrai dire,
LES JUIFS MAROCAINS
ressemble plutôt, avec ses volets de bois plein, à une armoire fixée sur des brancards. C'est ainsi qu'elle est transportée, le soir, dans la maison du fiancé où, avec sa mère, elle passera la nuit. Au moment d'en franchir le seuil, on lui offrira encore une dragée et un verre d'eau, puis elle sera condui i<% toujours les yeux fermés, au siège qui lui a Hô préparé et qui est une sorte de trône élevé au-dessus d'une petite estrade surmontée d'un dais. Devant elle sont encore placés des flambeaux allumés: le charivari des cris et des chants accompagnés rlo cacophonie instrumentale recommence de plus belle, pendant que la jeune fiancée est exposer encore à la contemplation des invités. En dépit de toute l'envie qu'elle en pourrait éprouver, il ne lui est pas permis de soulever ses paupières tant q>n* le dernier étranger n'a pas quitté la maison.
Le lendemain a lieu, par devant le rabbin, la célébration du mariage; mais cette cérémonie, purement rituelle, n'a plus de caractère local et ng diffère guère de celle qui a généralement lieu chez tous les israélites dans tous les pays.
Chez les juifs marocains, de même que chez (es Arabes, la femme est d'autant plus belle qu'elle a plus d'embonpoint; il lui est d'ailleurs assez facile d'en acquérir, puisqu'elle sort très peu de chez elle.
Les juifs marocains mènent une vie très patriar-
cale et très unie, et les membres d'une même famille se témoignent beaucoup d'affection; malheureusement, à leurs qualités vient trop souvent s'ajouter un grand défaut, l'ivrognerie, assez fréquente chez les habitants des mellahs 1 . Au point de vue des idées et des mœurs, le contact étroit d'un peuple fanatique a marqué sur eux son empreinte, et ils sont devenus à leur tour intransigeants et fanatiques dans leur sphère. Insensiblement aussi, et à leur insu peut-être, ils se sont imprégnés de certaines coutumes ou de certaines superstitions empruntées aux Berbères, tout en restant étroitement unis avec leurs frères de Jérusalem, dont les rabbins, qui viennent de temps à autre quêter pour les communautés de Judée, sont toujours bien accueillis et bien pourvus.
Les fêtes sont scrupuleusement observées, et, dès la veille du jour du sabbat, on prépare le dernier repas du vendredi soir avec les deux premiers du samedi, que l'on conserve dans un grand pot, sur un feu doux et continu, couvert de poussière de charbon et arrangé de façon à ce qu'il ne soit pas nécessaire d'y toucher pour l'entretenir. On ne doit pas fumer ce jour-là, ni allumer de feu ou de lumière, ni ouvrir des lettres ou couper quoi que ce
1. Leur boisson favorite est la mania, une forte eau-de-vie qu'ils distillent eux-mêmes, soit avec du cidre et des raisins secs, soit avec des figues ou des dattes, selon la région.
l.E CAP SPARTEL. LE PHARE.