‹ Une France oubliéeChapitre 10 sur 16 · Diéreville. — Voyage en Acadie en · texte numérisé non relu

Diéreville. — Voyage en Acadie en

loués par des clubs sportifs qui s'installent ainsi, en pleine sauvagerie, avec le luxe le plus raffiné; quelques hôtels ont suivi cet exemple et se sont spécialement aménagés pour une clientèle de ce genre; il est difficile d'exiger un plus grand confort que celui qui vous est offert dans ces palais de bois.

Les Indiens ont, pour la plupart, de fort belles voix; aussi, avant de quitter nos nouveaux amis, M. l'abbé Doucet pria-t-il l'un d'entre eux de chanter, ce qu'il fit de fort bonne grâce, tout en taillant son manche de hache; d'une voix de baryton aux accents métalliques, il psalmodia successivement plusieurs airs de plain chant, et l'exécution eût été parfaite, sans les hoquets bizarres dont il ponctuait ses strophes.

Si les descendants de nos anciens alliés ont oublié: le français -— en admettant que leurs pères l'aient jamais su — ils en ont cependant conservé quelques mots passés dans leur langue, tels que « bonjour » devenu bozoul, « assiette », etc.

Le lendemain nous quittâmes le Cap-Breton et après m'être, à mon bien vif regret, séparé de M. l'abbé Doucet que les devoirs de son ministère rappelaient à la Grande Anse, je retournai à Shediac m'embarquer à la Pointe-du- Chène, pour l'Ile du Prince-Edouard.

Langage et costume des Acadiens. — Leur avenir.

L'Homme Rouge qui, le premier, la posséda, l'appelait « Abegweit », ou Reine de la Vague; Sébastien Cabot l'ayant découverte le 24 juin 1497, la baptisa, pour cette raison. Ile Saint- Jean, nom qu'elle perdit en 1799, pour prendre celui de Prince-Edouard en l'honneur du duc de Kent qui commandait à Halifax; ses côtes sont basses, plantées de sapins; elle apparaît au large comme un croissant de verdure étendu sur la mer.

Après avoir, en trois heures, traversé, sur un excellent bateau, les trente-cinq milles du détroit de Northumberland, que l'on a peine à s'imaginer presque totalement gelé en hiver, je débarquai à Summerside, petite ville d'environ trois mille habitants, d'où, le lendemain, je pris le train pour Tignish, un des principaux centres français de cette île dont la population compte environ douze mille Acadiens sur un total de plus de cent mille âmes.

La restitution à la France des Iles Royale et Saint-Jean, par suite du traité d'Aix-la-Chapelle, y avait attiré beaucoup de colons fuyant la domination anglaise; on s'occupa, alors, de défricher et de peupler la dernière qui, beaucoup plus fertile que son île sœur, aurait pu, avant peu d'années, subvenir à Tappro vision neraent de Louisbourg.

D'après un recensement de 1748, la population de Saint- Jean s'élevait à sept cent trente-cinq âmes qui se mon-

tèrent à près de neuf cents l'année suivante, à environ deux mille à la fin de 1731 et à deux mille six cent soixante-trois en 1753. La fécondité de la race acadienne a d'ailleurs été, de tout temps, un objet d'étonnement pour les observateurs. « Le seul exemple chez les autres peuples, écrivait en 1894 M. l'abbé Casgrain, est celui des Boërs du Transvaal », dont l'histoire a, par bien des côtés, une analogie frappante avec celle des Acadiens.

Après leur expulsion de la presqu'île, à la chute de Beauséjour, il en arriva environ quatorze cents à Saint- Jean dans le cours de l'automne et du printemps suivant, « destitués de tout, nous dit le même auteur, affamés, dans un état de désespoir indicible; des vieillards, des enfants, des malades de tout âge, un grand nombre incapables de marcher, plusieurs presque mourants, emportés à bras ou sur des litières improvisées... Toutes ces foules, abattues par des angoisses sans nom, erraient de maison en maison pour chercher un asile; heureuse quand une famille trouvait un réduit quelconque, une grange, un hangar pour s'abriter, presque toutes les habitations étant encombrées parles premiers arrivés... Pendant ce temps, les patrouilles anglo-américaines pillaient et brûlaient les maisons des fugi-

ti^, tuaient les retardataires elles scalpaient à la manière des sauvages ».

Parvenu à Tignish, j'allai d'abord visiter MM. Buote, père et fils, directeurs du journal français l Impartial, qui voulurent bien m'accompagner chez quelques habitants.

Là, pour la première fois, je vis des Acadiennes dans leur costume national, semblable encore à celui que l'on porte en Basse Normandie : les jupes rayées de différentes couleurs, faites d'une étoffe tissée „ ^ *=*'"^«"= »= 1'°"'^'',.

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à la maison et que,

des deux côtés de l'Océan, l'on appelle o droguet », sont identiques, ainsi que le mouchoir croisé sur la poitrine et la croix d'or pendant au bout d'une chaîne passée autour du cou. Quant au bonnet blanc et au voile noir qui le recouvre, c'est la coiffure des bourgeoises françaises du temps de Louis XIV.

Ce costume si seyant des aïeules — celui d'Évangélinc — qui s'est perpétué à travers tant de vicissitudes, n'est malheureusement plus porté que par les femmes d'un certain

ri

âge, les jeunes filles le délaissent, et avant quarante ans, il aura, je le crains, tout à fait disparu. Quelques curés de langue anglaise se sont, on ne sait trop dans quel but, acharnés contre lui ; à Tun d'eux, Ecossais, qui m'en faisait l'aveu dépouillé d'artifice, j'avais envie de demander s'il eût trouvé convenable qu'un prêtre français, installé en Ecosse, fît de la propagande pour exhorter les Highlanders à porter des culottes.

De mes visites, la plus intéressante fut celle que je fis à un vénérable patriarche qui, grâce à son industrie, est devenu un des premiers propriétaires de Tignish. Il n'a jamais voulu apprendre un mot d'anglais et s'est toujours servi d'un interprète pour son commerce; malgré ses soixante-dix ans passés, il n'est sorti qu'une fois de l'île pour aller à Shediac, qu'il prononce Gédaïque, à l'ancienne mode. — Vous voyez, conclut-il, que je n'ai jamais beaucoup « grouillé ».

Je devais être le seul Français que ce vieil Acadien eût jamais vu de sa vie, aussi me regardait-il avec une curiosité touchante et un plaisir manifeste. Quand il voulut parler de notre pays, de ce pays pour lui si vague et inconnaissable, il balbutia quelques mots avec une sorte de frémissement convulsif, le reste s'étrangla dans sa gorge, puis je l'entendis qui murmurait tout bas : c< La France... » à plusieurs reprises...

La France, la vieille France d'outre-mer d'où sont venus leurs morts, quelle idée s'en font-ils, ces esprits simples et pieux? Ils l'imaginent, sans doute, comme quelque cathédrale, une basilique immense environnée des flots — tel un mont Saint-Michel que les Anglais n'ont jamais pris.

Pour eux, c'est la Terre Sainte, une Mecque inconnue, un grand pays confus de rêves, auquel ils songent, lorsque l'orgueil saxon, parfois, devient trop lourd; car « Famour de la France est resté un objet de culte pour les Acadiens, son nom est une musique à leur cœur, et son souvenir, grandissant dans la fantasmagorie du passé , s'élève jusqu'au ciel, semblable à un sommet étoile ».

M. le sénateur Poirier, à qui j'emprunte cette phrase, me disait qu'un jour devant un vieil Acadien du Cap-Breton, il exaltait le génie de notre race, éducatrice des peuples, qui a promené par le monde entier le flambeau de la civilisation ; en entendant évoquer cette France lointaine dont le renom glorieux n'était jamais parvenu jusqu'à lui, le vieillard humilié courba la tête et se mit à pleurer comme un enfant.

En les couvrant de mépris, en les confondant presque

avec les Sauvages, on croyait nous abaisser nous-mêmes, et

on était parvenu à les convaincre qu'ils appartenaient à

une race inférieure ;.on ridiculisait aussi leur langage que

l'on aCfectait de prendre pour un parois incompréhensible !

« Cependant, ils ne convenaient pas qu'il fût si ridicule,

ni honteux de parler français entre eux, le soir, au retour

des chanips, les enfants rangés autour de l'âtre; sur la

haute mer, quand la houle est menaçante, ou que le vent

gémit sa mélopée plaintive; sur la grande place de l'église,

le dimanche, où la paroisse se réunit, quitte à entendre, à

l'intérieur, la parole de Dieu dans une langue étrangère

que les femmes et les enfants ne comprenaient pas et ne

comprendraient jamais. Ils étaient si doux à l'oreille, les

vieux cantiques de France! Pourquoi les proscrire? Que

chanteraient-ils jamais, s'il ne leur était pas permis, non plus, de chanter les complaintes de Port-Royal et de Grand- Pré qui les faisaient doucement pleurer?... Honteux de parler français, cela voulait dire honteux de l'être! * »

Privés de tout secours intellectuel et menacés de perdre leur langue, ils tentèrent cependant l'impossible pour conserver ce patrimoine à leurs enfants; qu'on en juge par le récit suivant :

« Vers 1864, il s'échappa d'un navire passant près de la dune de Bouctouche, un matelot fatigué de la mer qui gagna la rive à la nage, ayant appris que cette plage était habitée par des Français. On l'habilla et l'on s'aperçut bientôt qu'il savait lire et écrire, une école fut incontinent ouverte à laquelle se rendirent tous les enfants du village ; à la confédération (1867), il fut choisi candidat pour la

chambre fédérale et élu, en dépit d'une opposition anglaise acharnée. M. Auguste Renaud, c'est son nom, siégea aux Communes canadiennes, de 1867 à 1872, en qualité de seul représentant acadien et s'acquitta de ses fonctions avec beaucoup d'habileté et une grande fidélité '. »

Au moment de quitter le vieillard de Tignish, il me tendit un verre d'une liqueur délicieuse faite de fruits sauvages, et nous bûmes ensemble à 1' « au-delà » de mystère qu'était pour lui la France.

i. P. Poirier»

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