‹ Une France oubliéeChapitre 11 sur 16 · Id · texte numérisé non relu

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Le lendemain matin, je repris le train qui me fît repasser, sans m'arrêter, à Summerside, et me conduisit tout droit à Charloltetown, capitale de Tîle. A peine étais-je descendu à rhôtel, que je reçus la visite collective des abbés Pierre Gauthier, professeur de philosophie au collège Saint- Dunstan, Mac Donald, curé de Miscouche, Arsenault, curé du Mont-Carmel et Boudreault, curé de Saint-Jacques d'Egmont. Ces braves prêtres avaient appris qu'un Français passait dans leur lie et, spontanément, s'étaient réunis pour lui souhaiter la bienvenue. '

En me quittant, le Père Gauthier voulut bien m'offrir de m'accompagner le lendemain à Rustico dont il est originaire. Je consacrai ma journée à me promener dans la capitale, notre ancien Port La Joie, belle ville de onze mille habitants, fort bien bâtie et riche en monuments qui ne dépareraient aucune grande cité du continent américain.

Le lendemain, de bonne heure, M. Tabbé Gauthier m'attendait, devant la porte, avec sa voiture, et le trajet que nous fîmes pour nous rendre à Rustico (corruption anglaise de Racicot) me permit d'admirer cette île dont la calme beauté diffère des grandeurs sauvages du Cap-Breton.

On l'appelle, à bon droit, le jardin du golfe et elle est presque aussi cultivée que Wight ou Jersey, mais le voyageur d'Europe lui préférera toujours notre vieille Ile Royale, ses lacs amers et ses grands bois de mélèzes et de pins, aux profondeurs inaccessibles.

Après avoir traversé quelques bois de « pruches » (épi-

nette blanche) et franchi des cours d'eau, du lit desquels, à marée basse, on extrait le fameux mussel mud (mot à mot : « boue de moules », détritus organiques à base calcaire qui jouent un grand rôle dans la fertilité de ces régions), nous atteignîmes la grande paroisse rurale de Rustico dont le curé, M. Fabbé Ronald Mac Donald, prédicateur éloquent qui parle notre langue comme la sienne propre, nous accorda une hospitalité vraiment écossaise, bien digne d'un descendant de ces Jacobites, héréditaires amis de la France. M. l'abbé Mac Donald apprécie comme il convient le pittoresque costume de ses Acadiennes et ferait, au besoin, tous ses efforts pour les engager à le conserver.

L'après-midi fut consacré à visiter le village et à causer avec les habitants : comme à Tignish et à Memramcook, je fus frappé de leur physionomie si française et de leur

bon accent; il n'est pas jusqu'aux expressions patoises que, de temps à autres, ils emploient, telles que : fêtions, f avions, qui ne soient douces à l'oreille, comme un écho lointain de nos anciennes provinces.

La jeune génération, qui sait lire et écrire, parle plus correctement, mais son français a moins de profondeur que celui des vieillards : trop mêlé d'anglicismes, il ne découle pas du génie même de la langue, dont, quoi qu'on dise, le peuple a le dépôt; quelques-uns ont involontairement recours à l'anglais quand ils veulent s'expliquer entre eux d'une façon plus précise. Enfin, beaucoup de termes maritimes qui se sont glissés dans le langage courant, lui donnent une saveur caractéristique, témoin ce prêtre qui me disait un jour : — Depuis trente ans que je me suis embarqué dans la soutane.».

L'ensemble de la population est aussi bigarré et particulariste qu'au Cap-Breton, d'où un aspect heurté que dut avoir notre vieux monde au lendemain des grandes invasions qui transplantèrent et contraignirent à vivre côte à côte tant de peuplades diverses et ennemies, jusqu'au jour où les siècles niveleurs ayant éteint les haines et confondu le sang des races, de l'unité naquirent les patries.

Après avoir quitté l'île, je remontai directement à Québec en regrettant de n'avoir pu comprendre dans cette tournée rapide, notre ancien Port-Royal (Annapolis), au sud-est de la Nouvelle-Ecosse, qui fut, en 1604, le premier point colonisé de l'a presqu'île d'où essaimèrent plus tard les groupes de familles, souches primordiales du peuple acadien.

Ce peuple, que l'on croyait rayé de la liste des nations, a fait depuis vingt ans des progrès immenses, inespérés, grâce à la diffusion d'une instruction dont il avait été malheureusement privé jusque-là. 11 tient déjà toutes les côtes du Nouveau-Brunswick, pays si vaste et si peu peuplé, qui deviendra plus tard une Acadie nouvelle, quand le danger de l'émigration aux Etats-Unis sera enrayé. Un autre danger provient de l'enseignement même, trop exclusivement anglais dans certaines écoles, de sorte que ce sont les plus instruits d'entre les Acadiens qui courent le plus de risques de perdre leur langue maternelle.

Le jour où l'enseignement des deux langues sera sur un

même pied d'égalité, la race acadienne qui a su se ressaisir et doDQer un admirable exemple de fidélité à ses traditions — la race acadienne, confiante en cette étoile qu'elle a choisie comme emblème, pourra, reprenant le cours momentanément arrêté de ses destinées, contribuer avec les Canadiens à restaurer, et pour toujours, dans l'Amérique du Nord, la Nouvelle-France.

« Jo me souviens! »

(Devise de Québoo.)

Description de la ville. — Souvenirs français. — Montmorency.

Les Hurons de Lorette,

PASSER des Provinces Maritimes à Québec, sans transilion, tout d'une traite — grâce à V Intercolonial — est un grand soulagement; Timpression pénible et déprimante causée par Tinfériorité numérique et sociale des Acadiens, disparaît dès que Ton a posé le pied sur le quai du Cap Lévis. A partir de ce moment, les rôles semblent intervertis : le Français règne en maître, il est chez lui, tient le haut du pavé, et tout en vivant en excellents termes avec ses compatriotes anglo-saxons, les considère toujours un peu comme des « uitlanders », car il revendique pour lui seul ce nom de « Canadien » dont, à bon droit, il est très

fier.

On voit, par le monde, des panoramas si parfaits que' Iç

plus génial décorateur se garderait de modifier leur ordonnance, de crainte d'en détruire la suprême harmonie, comme, par exemple, le fond du lac Léman, la baie de Naples ou le Bosphore; tel est Québec, cité du Bois- Dormant abandonnée par nous, jadis, au bout du Nouveau- Monde et qui, depuis, somnole en murmurant parfois :

— Je me souviens !

La gare de V Intercolonial se trouve, nous l'avons dit, sur la rive droite du fleuve, au Cap Lévis, mis, par des bateaux traversant tous les quarts d'heure, en communication avec la ville, cette ville de clochers et de tours que, du pont du navire qui franchissait le Saint-Laurent, je regardais venir à moi dans la lumière cendrée d'une matinée de printemps.

Sur le point d'aborder, mon regard rencontra un mur, un grand mur blanc tout nu, portant en lettres énormes et noires, ces deux seuls mots : La France\ simple réclame, au reste, d'un fabricant quelconque, au nom de famille très répandu là-bas, mais qui semblait me bêler du rivage le mot d'ordre magique qu'il fallait prononcer pour entrer dans la place.

Spontanément, des ressouvenirs de Granville et de Saint-Malo s'imposent : Québec, au fond, est plus fils. du Vieux Monde que du Nouveau où, de toutes pièces, il paraît avoir été transplanté avec ses habitants; son charme pénétrant et l'incomparable décor qui l'environne, vous saisissent tout entier dès le début, sans donner à l'esprit le temps de se défendre, et si, plus tard, l'on était tenté de se ressaisir, son hospitalité vous en empêcherait.

Québec, capitale de Tancienne Nouvelle-France, est la porte du Canada et le Gibraltar du Saint-Laurent; pas un coin de son territoire qui ne soit historique, ou consacré à la mémoire de quelque grand événement, depuis le point du rivage où atterrit Champlain, jusqu'aux plaines d'Abraham où Wolfe fut enseveli dans sa victoire et où Montcalm versa son sang pour sauver l'honneur d'un pays qui l'abandonnait.

Une fois débarqué, l'on grimpe pendant un demi-mille à travers d'étroites rues en spirale accrochées au flanc de falaises mouvementées, entre deux rangs de constructions vieillottes, et l'on atteint une des plus belles promenades de l'Amérique entière, la terrasse Dufferin. Cette plateforme a un quart de mille de longueur sur soixante pieds de large et domine tout le bas Québec ; le fleuve s'étale à soixante-cinq mètres au-dessous, dans un cadre d'extraordinaire magnificence. Montant plus haut, on parvient à la vieille citadelle d'où se déroule, sous un ciel presque toujours pur, un panorama qui ne saurait être surpassé dans aucun des deux mondes : devant vous, c'est une ville de soixante-quinze mille âmes, Québec, anneau reliant la chaîne des anciens jours à celle du temps présent; un vrai chaos de toits antiques, d'édifices aux silhouettes étranges et surannées dont la vue vous transporte à cent cinquante ans en arrière; puis çà et là, l'Université Laval, les nouveaux palais de justice et du Parlement, toutes les maisons neuves qui se dressent à côté des témoins du passé glorieux, attestent les efi'orts continus et la vitalité d'une race confiante dans l'avenir.

Vous avez à vos pieds un fourmillement de maisons

dont les étages supérieurs des unes se trouvent au niveau du rez-de-chaussée des autres : voici la rue Champlain, une longue, étroite et tortueuse venelle qui rampe entre la base du roc et la berge du fleuve; les marchés avec leur foule bruyante et bigarrée; d'innombrables bateaux venant des difl^érentes paroisses riveraines du Saint-Laurent, y déversent des chargements de provisions; au second plan, voilà les grands transatlantiques et des navires de commerce de toutes les nations autour desquels évoluent des embarcations de tonnages et modèles les plus variés.

Après avoir longuement contemplé la cité et sa singulière confusion de bâtiments éparpillés, comme au hasard, sur les versants de la montagne, dévalant, pour ainsi dire, jusque dans les eaux du Saint-Laurent, si vous regardez au loin par-dessus les clochers et les monastères, les monuments et les remparts, vous découvrez les hauteurs de Lévis que couronnent de sourcilleuses fortifications; en face de vous, l'île d'Orléans et ses frondaisons vertes, tel un navire ancré au large, divise en deux le fleuve immense et semble implorer la protection de la hautaine citadelle ; à gauche, le long et étroit village de Beauport, dont les maisons brillent dans le soleil, s'étire comme un serpent sur le bord de la rive; là-bas, au delà des plaines, défile, mont à mont, la chaîne bleue des Laurentides qui finit par se confondre en légers nuages avec l'horizon ; plus à l'Ouest, on- aperçoit lés méandres du Saint-Charles coulant, sinueux, à travers les prairies pour venir se jeter dans le Saint-Laurent; puis ce sont la route de Sainte-Foye et les plaines d'Abraham, théâtres d'actions terribles et glorieuses, aux jours lointains déjà du conflit décisif.

Pénétrant dans la ville, après l'avoir ainsi parcourue à vol d'oiseau, vous rencontrez le château Frontenac, nouvel hôtel de style Henri IV dont le profil majestueux orne l'un des angles de la terrasse DuCTerin.

A côté, dans un petit parc fort pittoresque connu sous le nom de « Jardin du gouverneur », se trouve une obélisque de granit érigée en 1828 à la mémoire des généraux Montcalm et Wolfe, réconciliés enfin dans la gloire et la mort, emblème de l'union qui règne actuellement entre les races jadis rivales.

Dénombrer les églises, chapelles et couvents que renferme Québec, serait une tâche ardue et de peu d'intérêt ; donnons toutefois, en passant, un souvenir à l'université issue du séminaire, fondé en 1663 par Mgr de Montmorency- Laval; ce bloc imposant de six étages est un conservatoire des méthodes pédagogiques d'après lesquelles ont été élevées tant de fortes générations de l'ancienne et de la Nouvelle-France.

Au grand dam de l'archéologue et du touriste, le Québec primitif tend chaque jour à disparaître pour faire place aux larges voies rectilignes brillamment éclairées, bordées d'élégants magasins et sillonnées d'incessants tramways électriques. Gàetlà, cependant, quelque vénérable enseigne soulignée d'une inscription bizarre, comme par exemple, celle du « Chien d'or » qui a sa légende, arrête au passage l'œil de l'étranger, comme une réminiscence de Rouen ou de Chartres. La calèche de louage (prononcez calache)^ véhicule commode, mais d'accès difficile, semble survivre à la domination française et pourrait rouler de pair avec la berline de l'émigré.

Malgré quelques diffërences de costume fort superficielles, Faspect de la foule est très français — et combien vieilles paraissent les phrases que Ton entend, les expressions saisies au vol, dans ce pays pourtant si jeune! Car, ne Toublions pas, quoiqu'on ait peine à le croire : à quelques lieues de Tantique cité aux rues tortueuses, le» Laurentides, à l'horizon prochain, cachent, comme un écran» de vastes solitudes, le Grand Nord, désert immense de forêts et de lacs qui va, de là, jusqu'à la baie d'Hudson!

Ces territoires, naguère inexplorés, commencent seulement à s'entrouvrir, grâce à des lignes de pénétration le long desquelles les colonies s'égrènent.

Mais avant de pousser une pointe dans ces réserves de l'avenir, il faut aller visiter les célèbres chutes de Montmorency, tout près de la ville, sur la rive gauche, au delà de Beauport.

Je les avais déjà entrevues, du train, quelques minutes avant d'arriver à Québec; leur grand rideau liquide et miroitant produit de loin un effet extraordinaire, et ne perd pas à être regardé de près. A ce moment, je n'avais pas encore vu le Niagara auprès duquel toute cataracte, si majestueuse soit-elle — et Montmorency tombe de plus haut — semble puérile. Le» eaux, d'ailleurs, en ce mois de juin, étaient fort basses et la chute devient, paraîtil, incomparablement plus belle à la fonte des neiges.

Les « Marches Naturelles » qui la précèdent sont une gorge étroite de plusieurs lieues, aux parois rocheuses taillées en forme d'escaliers et dans laquelle bouillonne la rivière en une succession ininterrompue de rapides avant d'arriver au saut. (]ette gorge, aux tournants les plus

imprévus, traverse une sapinière dont les arbres poussent jusqu'au bord du goulTre et parfois le surplombent. Ce lieu

solitaire répand un charme pénétrant que la sensation du « déjà \u » ne pouvait encore gâter en moi et auquel.

n UNE FRANCE OUBLIÉE.

du reste, les Canadiens, eux-mêmes, sont sensibles; telles elles. éta.ient çiu siècle de Champlain, telles sont encore les « Marches Naturelles », sauvages et murmurantes au fond des bois.

En traversant, à Taller comme au retour, la grande paroisse de Beauport qui s'échelonne en une seule rue tout le long du fleuve, je pus contempler à loisir la campagne québecquoise, aussi fertile et bien cultivée que nos plus belles provinces, et Taspect des habitants qui « jasaient » en groupes sur le pas de leurs portes (c'était un dimanche), donnait, plus complète encore, l'illusion de la France.

L'étranger qui vient à Québec ne manque jamais d'aller au village indien de Lorette, situé à quelques lieues seulement de la ville. Le jour où je m'y rendis, le curé était souflrant et hors d'état de m'accompagner; pour y suppléer, il écrivit sur sa carte, ces mots : « Je recommande M. de Beaumont, voyageur français, au bienveillant accueil de messieurs les Hurons », et il m'indiqua M. Gros- Jean comme un des naturels les plus à même de rue renseigner. Muni de ce « sésame »j je me promenai dans le village qui ne me parut différer en rien des au.lres paroisses canadiennes que j'avais déjà visitées, puis j'entrai dans l'élégant « cottage » de la famille Gros-Jean où je trouvai deux jeunes filles qui travaillaient à des broderies indiennes; n'était la couleur un peu bistrée de leur peau, on les prendrait aisément pour des blanches. Sur ma demande, l'une d'elles se leva pour aller chercher son père qui arriva presque aussitôt et me reçut (comme dans la chanson) d'une façon charmante. La conversation commença, à bâtons rompus, pendant que nous faisions ensemble le tour du

propriétaire. En considérant ce grand vieillard, sec et tanné, aux yeux bleus très caves, à la moustache de gen-

darme, habillé comme tout le monde et qui parlait le français le plus pur, je me disais, pareil au personnage de

Montesquieu : Se peut-il vraiment que Ton soit Huron ! Et finalement, j'insinuai :

— Alors, comme ça, monsieur Gros-Jean, vous n'êtes ni Français, ni Anglais?

— Nenni, monsieur, je suis Huron.

— Vraiment...

— Vraiment Huron et foncièrement, oui, monsieur.

— Et vous aussi, sans doute, demandai-je à un ouvrier qui rangeait des peaux dans un coin de la boutique.

— Moi, je suis Canadien, murmura-t-il, sans détourner la tête.

Un petit silence; je me mordis les lèvres; M. Gros-Jean, debout, tapotait sur un piano entr'ouvert :

— En jouez-vous? inferrogea-t-il.

— Non, répliquai-je, je ne suis pas assez civilisé pour cela... Mais puisque vous n'êtes ni Français, ni Anglais, voulez-vous me dire ce que vous pensez des uns et des autres?

— Je vois, fit-il, vous voulez prendre le Sauvage pour arbitre.

— Et d'abord, repris-je, n'avez-vous pas de regret en songeant que tout ce beau pays ne vous appartient plus?

Il répondit, souriant :

— Ça, monsieur, c'est la loi du plus fort, il n'y a pas à aller contre... pas moins, les Anglais n'auraient point dû s'emparer de la seigneurie de Sillery que les rois de France, dont nous fûmes toujours les alliés fidèles, nous avaient donnée... aussi aimons-nous toujours la France, nous autres, Hurons, et voudrions-tious lui voir un gouvernement plus stable. Vous changez par trop souvent de minis-

très; ce ne sont, cependant, pas les hommes qui vous manquent; en ce moment, vous en avez un qui a déjà fait ses preuves aux Affaires Étrangères, il a brillamment représenté son pays au Congrès de La Haye : M. Bourgeois ; que ne le charge-ton de constituer le ministère? Ce serait, ou jamais, le cas de répéter avec les Anglais : n The right mail in the nght place.*»

Ainsi parla le vieux sachem ; il en savait plus long sur notre politique que bien de nos maires de ' campagne, et paraissait, de plus, s'y intéresser davantage. lime montra ensuite, pendue au mur, hubonse de lobette

, , , . D'après une phot, do U. Liveraois {Québec).

sa photographie en

grande tenue de chef, plumait en tête; puis, me faisant remarquer des enfants au type sauvage très accentué qui jouaient sur le pas des portes, il ajouta :

— La génération prochaine sera plus huronne que la nôtre où le sang blanc domine; les vieux Indiens que j'ai connus dans ma jeunesse et que l'on croyait à jamais disparus , sont venus revivre dans nos petitsenfants; n'est-ce pas curieux, tout de même, cela, ■ monsieur?

Un jeune homme en tenue de ville était entré dans le jardin; le chef me l'indiqua du doigt :

— Mon neveu, docteur à Montréal, qui est venu nous voir... les réserves indiennes fournissent leur petit contingent aux carrières libérales.

Je demandai :

— Est-il toujours Huron?

— C'est-à-dire, répondit M. Gros-Jean, qu'il lui a fallu renoncer à ses privilèges d'homme libre pour devenir un citoyen et entrer dans le droit commun; cela se fait sur une simple déclaration. Nous autres. Indiens, nous jouissons d'un statut particulier, comme vos Arabes, je crois : nous sommes des protégés, des mineurs, possédant en commun les terres de nos réserves, et quand l'un de nous échange sa qualité de Huron ou d'Iroquois, pour celle — moins enviable à mon gré — de médecin, notaire ou avocat, il sort de l'indivision et on lui taille un lot à même les terres de la tribu.

Passant à ce moment devant un enclos où se trouvaient deux bisons :

— Ils disparaissent comme nous, remarqua le chef; il faut aller maintenant bien loin dans le Nord-Ouest pour en trouver ;.il y a cependant encore, aux environs d*ici, du gros gibier. Dommage que vous repartiez avant l'hiver; je ne vous aurais pas proposé de vous accompagner, quoique j'aie couru les bois toute ma vie, car je suis trop vieux, mais je vous aurais donné mon garçon afin de vous faire chasser l'orignal, en raquette, sur la neige... J'ai l'air,

: : dites-vous, d'un vieux Français : c'est pas étonnant, ma ••"mère était Canadienne, et malgré tout, en chasse, rien

qu'à ma manière de marcher, du plus loin qu'on m'apercevait, on s'écriait toujours : « Voilà un Sauvage ! *

Gomme il n'est si bonne société qui ne finisse par se quitter, ainsi fimes-nous, le chef et moi, qui retournai à Québec pour en repartir le lendemain matin, à destination du lac Saint-Jean, dans ces régions, naguère encore si mystérieuses, qui s'étendent depuis la chaîne des Laurentîdes jusqu'aux rivages glacés de la baie d'Hudson.

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