‹ Une France oubliéeChapitre 9 sur 16 · L'ISTHME. M · texte numérisé non relu

L'ISTHME. M

terres de France ; elles ont un air prospère et < définitif », reposant à contempler après le chaos de forêts brûlées ou incomplètement défrichées que l'on a précédemment traversé. Ce pays des extrêmes et de tous les contrastes, qui demeure plus de six mois enseveli sous la neige, et dont le décor est hyperborécn, ades étés brûlants; l'automne et le printemps n'y sont que de rapides transitions ; cette dernière saison est de six bonnes semai-, nés en retardsurla nôtre, et bien que nous fussions en '=""" "'c"*": de kembamcook

Pbotographi* de l'autear.

juin, les Iilas du

parc commençaient à peine as' ouvrir. J'yai vu, par contre, et non sans élonnement, de merveilleux colibris bourdonner de fleur en fleur, pareils à d'éclatants papillons dont ils ont le vol et la ténuité. Tous les oiseaux, du reste, à l'exception du moineau importé d'Europe, sont migrateurs et viennent de Floride; il existe, aussi, une fort belle variété de merles rouges et des chardonnerets jaunes que l'on prendrait aisément pour des serins. Les bois qui

forment Tinvariable fond de tableau de ces campagnes, sont, dès le printemps, rendus impénétrables par des nuées de maringouins contre lesquels on ne peut se défendre qu*en. « boucanant », c'est-à-dire en allumant de grands feux dont la fumée les chasse — et vous étouffe. Le soir, d'étincelantes lucioles éclairent les ténèbres comme une poussière d'astres.

FORTS BEAUSÈJOUR ET GASPAREAU

Patriotisme des Acâdiens. — Episodes de leur expulsion.

Hospitalité néo-écossaise.

APBès avoir pris congé des Révérends Pères qui m'avaient si bien accueilli, j'allai visiter le fort Gaspareau, sur la Baie Verte, en face l'Ile du Prince-Edouard. Je m'y rendis par Sackville.et Port-Elgen où l'on abandonne le train pour prendre une voiture.

Ce fort, qui se trouve à quelques kilomètres de la station, a joué un grand rôle dans l'histoire militaire de l'Acadie française, car c'est par lui que l'Ile Royale (Cap-Breton) ravitaillait Beauséjour auquel il était relié par un chemin stratégique.

Construit au fond de la baie solitaire qui est très belle, Gaspareau la commandait du feu de ses canons; la garnison, composée de vingt hommes, capitula sans combat en 1755, aussitôt après Beauséjour. Le fort n'est, mainte-

nant, plus reconnaissable que par ses fossés où poussent des bouleaux et des trembles ; le milieu est transformé en un verger planté de quelques pommiers; tout à côté se trouve une sècherie de harengs.

J*allai ensuite à Shediac — l'ancienne Gédaïque des Français — où m'attendait M. le sénateur Poirier. Cette ville, située au nord de Tisthmequi unit la Nouvelle-Ecosse au Nouveau-Brunswick et baignée par les eaux du détroit de Northumberland, est un des principaux centres de rinfluence française dans les Provinces Maritimes. Son journal, le Monitetvr Acadien^ est l'organe des revendications nationales de ce courageux petit peuple, que ni les persécutions, ni l'exil, n'ont pu parvenir à détacher de ce qu'il considère, à juste titre, comme un patrimoine intangible et inaliénable légué par les aïeux : sa religion, sa langue, ses coutumes.

Leur attachement à la nationalité française s'accorde très bien, d'ailleurs, chez les Acadiens, avec le loyalisme le plus sincère : ils savent dignement concilier ces deux sentiments, comme en fait foi ce qui se passa à Shediac même, lorsque vint la princesse Louise, marquise de Lomé, fille de la Reine et femme du gouverneur du Canada. La ville s'étant pavoisée pour honorer cette visite princière, les Acadiens arborèrent le drapeau tricolore au sommet du mât, devant leur église. A cette vue, la population anglaise, croyant à une inconvenance préméditée, s'ameuta et voulut les contraindre à amener leur pavillon; mais devant l'attitude des Français, groupés au pied du mât et bien décidés à en venir aux mains plutôt que de le laisser toucher, la foule recula. La princesse vit le drapeau

et écouta avec une bienveillance marquée qui, parait-il, fit des jaloux, le discours que la députation acadienne lui adressBi en français, -^

Le 4 juin étant un dimanche, M. Poirier me conduisit, en voiture, entendre la messe au Cap-Pelé,. en passant par le Barachois où nous arrivâmes à temps pour voir sortir une procession escortée de miliciens en habit rouge, tandis que, par un heureux contraste, le pavillon tricolore, orné de Tétoile acadienne, flottait au haut du « mai » sur la place de Téglise.

Au Cap-Pelé, point de procession, ce jour-là, malgré notre attente, mais un sermon en partie double, anglofrançais, prononcé par M. l'abbé Le Blanc, vicaire de la paroisse, qui parle les deux langues avec une égale perfection.

Cette messe du Cap-Pelé fut ma première occasion de rencontrer un grand nombre d'Acadiens réunis, et je pus constater que, si le type français s'est remarquablement bien conservé chez eux, ils ne diffèrent en rien, par le costume, des habitants de langue anglaise. Cet aspect « Old England » est, d'ailleurs, uniforme dans l'Amérique du Nord; il revêt toutes les classes de la société qui ne se distinguent entre elles que par le plus ou moins de fraîcheur des vêtements; les Indiens, eux-mêmes, n'échappent pas à cette désolante contagion de la confection, et l'on ne distingue encore quelques traces de couleur locale que dans les cantons très écartés ou chez les tribus nomades.

Parti de Shediac le 1 juin en compagnie de M. Poirier que ses fonctions de sénateur rappelaient à Ottawa, je le quittai à Moncton et continuai ma route vers Amherst, avec

M. Tabbé Doucet qui, exact au rendez-vous, se trouva dans . le train à l'heure indiquée.

Gomme il faisait encore grand jour en arrivant à Amherst, nous nous dépêchâmes, une fois nos valises déposées à rhôtel, de prendre une voiture pour nous conduire aux ruines du fort Beauséjour qui se trouve à quelques kilomètres seulement de la ville. Après avoir laissé à notre droite remplacement de Tancien fort anglais, dont il ne reste, pour ainsi dire, plus de vestiges, et franchi la boueuse rivière Mesagouèche, jadis limite des possessions françaises et anglaises, comme elle en tient encore lieu entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, nous traversâmes d'immenses prairies fertiles, et marécageuses qui me rappelèrent celles de la baie des Yeys, près d'Isigny, en Basse-Normandie. Que de souvenirs, aussi, à la vue de ces plaines tragiques où coula tant de sang : c'est sur cet isthme étroit que fut, enfin, tranché par l'épée le nœud d'une situation devenue, depuis longtemps, inextricable. Là, sur ce mamelon, le 16 juin 1735, se décidèrent les destinées de TAcadie, et de la chute de Bekuséjour, datent les persécutions d'un malheureux peuple qui, pareil aux repousses d'une forêt brûlée, commence, seulement, à renaître de ses cendres.

Ce fut, en effet, au mois d'août suivant que les autorités anglaises préludèrent aux expulsions en faisant arrêter les prêtres, véritables chefs des Acadiens. L'un d'entre eux, l'abbé Daudin, raconte qu'il célébrait la messe à Port- Royal, le matin du 6 août, quand il s'aperçut que l'église était cernée en entendant le bruit des crosses de fusil tomber sur le sol. Il se hâta de terminer le Saint Sacrifice et de

vider le saint ciboire; le commandant de la troupe l'attendait dans la sacristie et, au nom du roi, lui ordonna de le suivre... « On ne peut exprimer, dit-il, quelle fut la consternation du peuple lorsqu'il se vit sans prêtres et sans services religieux. Les missionnaires donnèrent ordre de dépouiller les autels, de tendre le drap mortuaire sur la chaire et de mettre dessus le cruciOx, voulant par là faire entendre à leur peuple qu*il n'avoit plus que Jésus-Christ pour missionnaire. Tous fondoient en larmes et récla* moient la protection du curé d'Annapolis, en le suppliant de les mettre sous la protection de leur bon roi, le roi de France, protestant que Sa Majesté très chrétienne n'avoit pas dans son royaume des cœurs plus sincères que les leurs... A peine les missionnaires eurent-ils été rassemblés dans la prison de Pigiguit, qu'ils en furent tirés, placés au centre d'une troupe de cent cinquante hommes et dirigés sur Halifax. Le détachement y entra tambour battant, comme s'il revenoit d'un glorieux exploit et s'arrêta sur la place d'armes où les trois prêtres restèrent exposés pendant trois quarts d'heure aux moqueries et aux insultes de la populace. »

Le colonel Winsiow qui, nous l'avons vu, opéra dans le bassin des Mines, rapporte dans ses mémoires qu'après avoir aligné ses prisonniers, six hommes de front, il fit sortir des rangs les jeunes gens non mariés et ordonna de les mettre en marche pour les embarquer. Jusque-là ces malheureux s'étaient soumis sans résistance, mais quand ils virent qu'on les séparait de leurs pères, ils finirent par se révolter. « Alors, dit Winsiow, j'ordonnai à toutes les troupes de croiser la baïonnette et de s'avancer sur les

Français... Je saisis l'un d'entre eux qui empêchait les autres de passer et je lui ordonnai de marcher, il obéit. Le reste des jeunes gens se résignèrent à suivre... Une foule de femmes et d'enfants, parmi lesquels se trouvaient les mères, les sœurs, les fiancées de ces infortunés, étaient témoins de cette scène déchirante et en augmentaient la confusion par leurs gémissements et leurs supplications. » C'est cet épisode qui a inspiré à Longfellow son admirable poème à'Évangéline.

D'autres navires, on s'en souvient, vinrent, au commencement d'octobre, chercher le restant des prisonniers qui furent. embarqués le 8 : « Dès le matin de ce jour, écrit l'abbé Casgrain, des foules de femmes et d'enfants, venues de toutes 4es directions, des vieillards décrépits, des malades, des infirmes, traînés dans des charrettes encombrées d'effets de ménage, des mères portant des nouveaii-nés dans leurs bras, étaient poussés vers la Grand Prée par des escouades de soldats sans pitié. Le chemin qui conduisait à travers cette grande plaine, jusqu'au bord delà digue où se faisait l'embarquement, fut bientôt tout grouillant de cette masse d'êtres faibles et désespérés qui avaient peine à se mouvoir au milieu du tumulte et de la confusion générale. Des invalides, de faibles femmes chargées de fardeaux, tombaient de fatigue le long de la route et ne se relevaient que sous les menaces ou devant les baïonnettes. Les uns s'avançaient, mornes et silencieux, comme frappés de stupeur, les autres en pleurant et en gémissant, quelquesuns en proférant des malédictions; d'autres enfin, -pris d'une exaltation pieuse, murmuraient des cantiques, à l'exemple des martyrs. Les cris des enfants effrayés qu'on

entendait de tous côtés, se mêlaient aux aboiements d'une multitude de chiens qui rôdaient autour de cette foule en cherchant leurs maîtres. Mais ce fut au bord de la grève, à l'heure de l'embarquement, que la confusion fut extrême et que se passèrent les scènes les plus désolantes : tous ces malheureux furent entassés pêle-mêle dans les chaloupes, malgr,é leurs plaintes que la plupart des équipages ne comprenaient même pas, ne sachant pas leur langue, et l'on ne prit pas plus de soin ' pour faire monter les membres de chaque famille dans les mêmes transports, qu'on n'en avait mis lors de l'embarquement des jeunes gens. Aussi est-ce en ce moment, d'après la tradition, qu'eut lieu le plus grand njombre de séparations. »

On estime que, de 1755 à 1763, périrent près de huit mille de ces malheureux, à la suite de privations, de mauvais traitements, ou dans les naufrages ; la plupart des survivants- avaient été dispersés dans toutes les colonies anglaises; quelques-uns réussirent à gagner, après bien des tribulations, la Louisiane ou le Canada. D'après un rapport de 1763, conservé au ministère de la Marine, il n'en parvint en France que trois mille à trois mille cinq cents; un certain nombre, trompant la vigilance des Anglais; se réfugièrent dans les bois où ils vécurent de chasse et dépêche en attendant une accalmie. Ces proscrits s'établirent ensuite où ils purent, sur des terres vierges qu'ils croyaient n'appartenir qu'à Dieu, et dont ils furent, cependant, partiellement dépossédés en 1774 par le gouvernement qui- les donna, toutes défrichées, aux loyalistes que la guerre de l'Indépendance avait forcés de quitter les États- Unis.

Tout ce passé de larmes vint m'assaillir quand, arrivé au sommet du mamelon que couronnent les ruines du fort Beauséjour, je contemplai ce calme et verdoyant paysage borné à TEst par la baie de Beaubassin qui s'étendait au loin sous un rideau de brume.

J'avais sur moi un plan manuscrit de Tisthme (la première carte stratégique, peut-être, qui en ait jamais été dressée) par M. de Fiedmond, commandant de Tartillerie lors du siège de ce fort, et, un à un, je relevais de l'œil les différents accidents de terrain qui eurent jadis leur importance stratégique : Tîle La Vallière, éminence boisée de terre ferme, est devenue maintenant Brown's island; Pontà-Buot s'est trouvé transformé en Point-de-Butte; quant à la rivière Tintamarre, son nom, si français et si significatif, a été estropié en celui de Tantramar qui ne veut rien dire.

Le fort, dont l'enceinte et les casemates en belles pierres de taille sont assez bien conservées, était la clef de l'isthme de Chignectou et communiquait avec le Cap-Breton par un portage ou route de quelques kilomètres et le fortin de Gasparçau, situé, comme nous Tavons vu, à l'autre bout de la langue de terre, sur la Baie Verte. Entre ces deux forts, on peut espérer voir bientôt les navires transportés en chemin de fer; une compagnie anglaise a, depuis plusieurs années, entrepris cette tâche ardue et les rails sont déjà posés.

De retour à l'hôtel, vers huit heures, avec la légitime ambition de nous mettre à table, notre hôte nous initia à l'hospitalité néo-écossaise en nous refusant cette» satisfaction, sous prétexte qu'il était trop tard. Sur notre prière de nous indiquer, au moins, un restaurant dans le voisi-

nage, « mine host » répondit seulement : « Next door », et fatigué, sans doute, do ce grand effort, nous tourna le dos pour s'aJler coucher. « Next door » était à un demi-mille à droite, et le passant que nous interrogeâmes, courtoisement, comme font des Français, ne daigna même pas se retourner. Un Aiiherstois, pourtant, je dois à la vérité de le confesser, fut, à la fin, poli pour nous : c'était un nègre. Le lendemain, au petit jour, après avoir secoué la poussière d'Amherst de nos souliers, nous nous rendîmes, tout d'une traite, au Cap-Breton, par un trajet suivant à peu près les anciennes frontières qui séparaient provisoirement la haute et la basse Acadie. Pendant ce temps, j'eus le loisir d'observer à nouveau ces étranges rivières qui semblent encore teintées de tout le sang jadis versé sur leurs bords : à marée basse, vides et boueuses au delà de toute expression, d'une boue rougeâtre et molle très caractéristique, elles deviennent en quelques minutes d'impétueux torrents prêts à déborder, quand le flux de la baie de Fundy vient brusquement les emplir. Nous traversâmes ensuite,

en sortant de ces pays bas, une région rocheuse et forestière qui forme la côte jusqu'au détroit de Canseau. Puis nous descendîmes à Mulgrave où notre train, placé sur un chaland, fut remorqué par un vapeur sur lequel nous nous embarquâmes.

Ruines de Louisbourg. — Population bigarrée. — - Les Micmacs.

LE détroit de Canseau que Ton franchit lentement en vingt minutes, est une gorge étroite et longue où s'engouffre la mer entre deux rangs de falaises hérissées de sapins. Cette préface au Cap-Breton donne bien un avant-goût des spectacles sans précédent qui attendent le voyageur dans cette « Ultima Thule » du < Dominion », appelée jadis Ile Royale, bien que ce soit en réalité un archipel composé d'îlots et de péninsules de diverses grandeurs, enchevêtrés de lacs et de rivières qui font de cette terre perdue dans les brumes, de l'Atlantique, une des merveilles du Nouveau- Monde.

Débarqués et remontés dans notre train à Hawkesbury, nous longeons bientôt cet incomparable lac Bras d'Or, vraie mer intérieure émaillée d'îles vertes aux contours parfois les plus capricieux et dont les arbres s'avancent jusque

dans les flots. Ces lacs amers, car le Bras d'Or se subdivise en plusieurs branches, occupent le cœur même de Tile et forment une infinité de lagunes et de baies entrecoupées de minces langues de terres boisées. Les marées y sont presque insensibles; les chaînes de montagnes, assez nombreuses, varient entre cinq cents et mille pieds, mais leur altitude est suffisante pour donner de la majesté au paysage sans trop Técraser. Malheureusement, là comme ailleurs, les inévitables défrichements et les brûlés qui les accompagnent, ont déjà fait leur œuvre, sans parvenir, toutefois, à détruire la splendeur native de cette émeraudede l'Océan.

L'étymologie du iac Bras d'Or, provient, croyons-nous, de Laborador, nom que les Espagnols qui, jadis, fréquentèrent beaucoup ces côtes, donnaient aux régions paraissant susceptibles d'être labourées. Comme il se trouvait un lac à cet endroit, Laborador, devenu Labrador par contraction, se transforma naturellement en « Lac Bras d'Or ».

En continuant notre route, nous bordons longtemps la grande île Boularderie, ainsi appelée du nom de son ancien seigneur, M. Le Poupet de La Boularderie, un officier français du temps de Louis XV, puis nous arrivons à Sydney, autrefois baie des Espagnols, port important d'où l'on peut, en six heures, se rendre à Terre-Neuve.

Après avoir couché à Sydney, nous partîmes le lendemain matin pour Louisbourg dans une voiture conduite par un jeune Irlandais dont les deux poneys noirs escaladaient au galop et sans un coup de fouet, avec une furie admirable, les côtes les plus abruptes. La route à travers les bois est très pittoresque, Miré et la vallée de Catalogne,

qui rappelle les plus beaux sites d'Ecosse, mériteraient, à eux seuls, la peine du voyage.

Quant à Louisbourg, c'est Timage même de la désolation; à part quelques pans de murs qui se dressent encore vers le ciel, le contour des fossés et des bastions de la citadelle, il ne reste que des pierres éparses de la ville construite de toutes pièces, par ordre de Louis XIV, au lendemain du traité d'Utrecht, pour tirer parti de ces îles désertes que nous avions conservées.

Sur le rivage se profile Thistorique C^-p Noir, dont nous fîmes sauter toute la crête qui masquait le tir de nos canons — les trous de mine se voient distinctement dans le rocher. La plage est recouverte d'une épaisse mousse spongieuse parsemée de fraisiers. C'est dans ce terrain marécageux que les Anglais établirent, non sans peine, leurs tranchées.

Le port recèle toujours les débris de nos dix vaisseaux de guerre; l'emplacement de l'un d'eux, armé de dix-huit canons, a été dernièrement relevé et l'on en a même extrait deux pièces qui ornent l'entrée de la gare. Les reliques, d'ailleurs, sont abondantes à Louisbourg, et les quelques pêcheurs qui habitent sur les bords du havre désert, font en été un commerce assez lucratif en vendant aux étrangers des éclats de bombes et autres débris que chaque coup de pioche fait, pour ainsi dire, jaillir du sol.

En 1895, la société anglo-américaine des guerres coloniales, uniquement composée des descendants de ceux qui y prirent part, a fait ériger devant la principale entrée de l'ancienne forteresse, une colonne commémorative du siège de 1745, et l'on frappa une médaille, à cette occa-

sion, avec le bronze d'un canon français retiré du port.

Un vieux pêcheur louisbourgeois, Irlandais d'origine, nommé Patrick Kennedy, ou plus familièrement « Pat », s'est constitué, presque par plaisir, le cicérone attitré de cette cité dolente dont il connaît l'histoire de la plus étonnante façon ; il possède même, dans sa cabane, une bibliothèque spéciale très complète et une série de plans de la ville qu'il illustre d'intarissables explications : on le dirait hanté par l'âme de cette nécropole et sa maigre silhouette de chercheur d'épaves se profile à souhait sur ces lugubres grèves où les larmes des choses coulent éternellement.

Comme il se faisait tard quand nous quittâmes les ruines, nous prîmes le parti d'aller coucher dans un hôtel du nouveau Louisbourg qui se trouve aussi sur le bord de la baie, à quelques kilomètres de l'ancien. Là, nous passâmes une fort intéressante soirée en causant avec nos hôtes au coin du feu ; que ce feu de la mi-juin ne soit pas pour étonner, on en fait presque toute l'année à Louisbourg dont le climat, très brumeux, se ressent du voisinage de Terre-Neuve; les journées réellement chaudes y sont à peu près inconnues, tandis que, par un singulier contraste, les étés sont parfois brûlants sur les rives du lac Bras d'Or, au centre de cette île où tout paraît étrange, depuis le climat, la sylve et les eaux, jusqu'à sa population, clairsemée, pourtant, mais véritable microcosme composé de races et de sous-races qui, loin de se fondre, ont, grâce à l'isolement, poussé jusqu'à l'extrême le plus étroit particularisme : les Celtes, d'abord, ou Écossais, descendants de colons venus des Highlands à la fin du siècle dernier et ne parlant, pour la

plupart, que le gaélique; ils ont un journal rédigé dans leur dialecte qui bientôt n'existera plus que dans ce canton perdu de la Nouvelle-Ecosse '. Ce sont ensuite les Irlandais catholiques ne frayant pas avec les Anglais protestants, et les trois clans se subdivisent encore — lé croirait-on — en Orangistes et Jacobites, qui se narguent entre eux à certains anniversaires célébrés par les premiers au chant des Boijne Waters, et par les seconds, que les malheurs des Stuarts attendrissent toujours, sur Tair de Flora and Prince Charlie, Puis c'est le tour des Acadiens-Français, vivant très à l'écart et repliés sur eux-mêmes, dans l'amertume de leurs souvenirs, et enfin les Indiens nomades, anciens maîtres de ce sol tant disputé.

Toutes ces races diverses, venues des profondeurs de l'Histoire, n'ont pas oublié leur passé sanglant, et vivent ainsi, sans se mêler, côte à côte, unies seulement dans leur commun amour pour la petite île sauvage et libre dont elles ne franchiront jamais l'horizon borné.

Le lendemain matin, nous retournâmes, par le train, à Sydney. Le port, un des meilleurs et des plus commerçants de toute l'Amérique, partage la ville en deux quartiers d'environ, chacun, trois mille cinq cents habitants; il trouve une des principales sources de sa prospérité dans le charbon dont le Cap-Breton renferme des mines importantes qui occupent près de six mille ouvriers; l'on y embarque une moyenne annuelle de huit cent mille tonnes et notre marine y possède une station de ravitaillement. Pendant mon court passage, j'eus le vif plaisir d'y rencon-

1. Le Cap-Breton fait partie de la Nouvelle-Ecosse, tandis que Plie du Prince-Edouard forme à elle seule une province particuUère.

trer deux de nos navires, le Troude et VIsly, ce dernier battant le pavillon du commandant de la division de Terre- Neuve, M. le capitaine de vaisseau Hennique, dont M. Tabbé Doucetet moi n'oublierons jamais le si bienveillant accueil. C'est à Sydney que se publie Tunique journal gaélique du monde entier, dont j'ai déjà parlé; il a pour titre : Mac Talla (l'Echo), est hebdomadaire et compte des abonnés de chaque côté de l'Océan, servant ainsi de trait d'union aux deux Ecosses. On prêche aussi en cette langue dans les églises presbytériennes de la ville.

Je n'ai pas encore eu l'occasi'o;! de parler des Micmacs^ et je dois dire que les rares échantillons de ces aborigènes des Provinces Maritimes aperçus jusqu'ici aux abords des gares, n'étaient guère faits pour- tenter la description ; mais ayant appris qu'un campement de nomades se trouvait en ce moment près de Sydney, nous nous y rendîmes, d'autant que la présence d'un prêtre ne pouvait que me faciliter mes relations avec ces anciens alliés de la France qui ont toujours conservé pour les « robes noires » — c'est ainsi qu'ils appellent les missionnaires catholiques — la vénération la plus absolue.

Le campement, situé dans une clairière, n'était formé que de quelques tentes coniques en écorce de bouleau, autour desquelles erraient des enfants déguenillés. Aux roulottes près, l'ensemble rappelait beaucoup les haltes de nos bohémiens dans les bois.

Le premier « wigwam » où nous entrâmes était occupé par deux ou trois vieilles qui eusseht pu rivaliser de laideur avec les sorcières de Macbeth; les hommes, misérablement vêtus à l'européenne, travaillaient, accroupis, à confectionner des paniers et des manches de haches. Tous ces gens étaient plus où moins cuivrés, selon le degré de sang blanc qui coulait dans leurs veines, car l'Indien pur est, de nos jours, un oiseau rare qu'il faut aller chercher très loin dans le Nord-Ouest; plusieurs même avaient les yeux bleus et rien n'était plus singulier que ces faces sombres transfigurées par des regards de blancs.

Une autre tente était habitée par une famille composée de deux hommes et de trois jeunes femmes dont une allaitait son enfant. Après les salutations en anglais, la seule langue qu'ils comprissent en dehors du micmac, je m'accroupis sur la natte, fort correctement, paraît-il, car celui qui semblait le chef me fît de la main un signe d'approbation, indiquant par là que je m'en étais bien tiré. Grâce à l'intervention de M. l'abbé Douce t qui a été missionnaire dans sa jeunesse, ils sortirent un peu de leur mutisme habituel, et j'appris que cet homme encore jeune avait déjà perdu une femme et neuf enfants, puis, pour conclure, il ajouta : — Je ne sais pourquoi, nous mourons tous.

Le chiffre de la mortalité est, en effet, très élevé chez ces Sauvages qui, d'ailleurs, n'ont jamais été nombreux, et dont, chose remarquable, le nombre n'a diminué, ni augmenté depuis la première arrivée des Français : à présent, comme alors, on compte environ 3400 Micmacs et 700 Abenaquis répandus dans les Provinces Maritimes.

Ce veuf s'était remarié à la jeune « squaw » qui berçait

D'après uno photograptio de C. II. Woodill (SjiiDOj].

entre ses bras un étrange bébé safran de bazar japonais, aux yeux bridés et noirs, embéguiné dans un bonnet de perles, comme une petite idole.

n UNE FRANCE OÙBlSÈE.

La mère, sans être régulièrement jolie, avait une expression très douce; sa tête, jaune d'or, était coifï'ée d'un madras de couleur artistement roulé : modèles achevés de Vierge rouge et de petit Jésus sauvage pour une chapelle de missionnaire perdue au fond des bois.

Des deux autres femmes, la première était une jeune fille parvenue à un degré de consomption tel qu'elle ne pouvait plus marcher; c'était une ombre brune, d'une beauté très grande, immatérielle; un foulard éclatant lui entourait la tête et la parait comme d'une énorme fleur; la seconde, d'une trentaine d'années, avait des traits réguliers et durs, un air hautain, presque cruel; elle portait une petite casquette anglaise de drap et une lourde tresse de cheveux noirs lui pendait dans le dos.

Et j« ^e«gëais que, dans ces mêmes bois de la baie des Espagnols, s'était, il y a cent quarante-cinq ans, passée une idylle à laquelle il ne manqua, peut-être, pour devenir célèbre, qu'un Bernardin de Saint-Pierre ou un abbé Prévost : le chevalier de La Noue, enseigne aux troupes de la marine, s'éprit d'une jeune métisse qui, sans doute, ressemblait à ces femmes; s'étant vu refuser l'autorisation de se marier, il donna sa démission, que l'on rejeta; il piarvint cependant à faire bénir son union par un Récollet, le H février 1754, mais à la fin de la cérémonie, on l'arrêta par ordre du gouverneur de Louisbourg qui le fit mettre en prison, puis repasser en France avec le moine. Malgré toutes les menaces, le chevalier ne consentit jamais à laisser casser ce mariage, mais revit-il jamais son épousée d'un jour?

Bien des romans semblables naquirent jadis de l'ennui

mortel des postes détachés dans les garnisons coloniales, faisant, en peu d'années, de l'officier français, l'égal du < sachem » dont il prenait le costume; d'où vient, sûrement, que tant de noms de notre ancienne armée sont, maintenant encore, portés dans les tribus. Ce mystérieux attrait de la vie indienne que comprit Chateaubriand, qui

perdit tant de civilisés et dont l'histoire du Canada offre de si nombreux exemples, est souvent constaté dans les rapports du temps : « On crut, dit le marquis de Denonville ', qu'il falloit les approcher ' de nous pour les franciser; on a tout lieu de reconnoître qu'on se tronipoit. Ceux qui se sont approchés de nous ne se sont pas rendus François, et les François qui les ont hantés sont devenus sauvages. »

Les costumes des Indiens légendaires n'existeront bientôt plus qu'à l'état de souvenirs dans les musées ethnographiques; les Micmacs, cependant, en conservent encore quelques échantillons qu'ils portent dans les grandes occasions, ou pour complaire au voyageur en quête de couleur locale ; mais là, comme ailleurs, la confection à bon marché a fait son œuvre, transformant ces guerriers aux allures majestueuses en des rôdeurs sordides et dépenaillés. Ne trouvant plus, comme autrefois, dans la chasse et la pêche, de quoi suffire à leur subsistance, ils ont essayé de se créer des industries particulières, telles que la vannerie, les broderies de perles ou « rassade », etc.

Pendant la saison de chasse, ils servent de guides aux nombreux « sportsmen » qui, de fort loin parfois, et en vraies caravanes, viennent vivre de la vie errante et libre dans les solitudes des Provinces Maritimes. On a donc tort de croire que l'Amérique des premiers pionniers n'existe plus; dans ce pays des contrastes par excellence, point n'est besoin de s'écarter beaucoup pour la retrouver en son âpre grandeur; tout comme au temps de Diéreville, l'orignal, ce renne plus gros qu'un mulet, « se galope » en raquette sur la neige pendant deux ou* trois jours de suite : « Quand il est une fois debout, il ne s'arrête point et va jour et nuit jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus; c'est de quôy bien exercer le chasseur qui court après dans les bois dont répaisseur résiste souvent à l'ardeur qu'il a de les percer \ »

Ces vastes territoires de chasse et de pêche sont souvent

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