‹ Une France oubliéeChapitre 13 sur 16 · LE LAC SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

LE LAC SAINT-JEAN

ment bruns de peau et, quoique chrétiens, bien moins civilisés que ceux de Tintérieur; leur nom de Montagnais provient de ce qu'ils habitaient jadis les Laurentides ; ils furent, pendant des siècles, en guerre avec les Esquimaux du Labrador. L'été, ces Indiens servent de guides aux étrangers et se préparent pour leur campagne d'hiver. Si l'on songe qu'ils ne fournissent pas, annuellement, moins de trente-six mille oies sauvages à la compagnie de la baie d'Hudson, on peut se faire une idée des nuées de gibier qui s'abattent, chaque automne, sur le lac Saint-Jean,

Arrivé vers sept heures à la Pointe-Bleue, j'entrai dans l'église; elle était pleine de fidèles. Le missionnaire pro* nonça une allocution en montagnais, puis l'assistance se mit à chanter des cantiques avec beaucoup de justesse et d'ensemble. A part quelques femmes au costume étrange et au type sauvage très accentué, tout ce monde ne différait guère, comme aspect et tenue, des Hurons de Lorette; les enfants de chœur, surtout, étaient blonds et roses comme de vrais petits Anglais. Je sus plus tard que cette assemblée était composée de métis issus des alliances contractées par les agents irlandais de la « Hudson bay Company » avec des Montagnaises. Cette population forme la partie sédentaire et agricole de la tribu. Le recueillement était tel, que mon entrée fit à peine lever les yeux; cependant, tandis que je me tenais debout près de la porte, un des hommes me fît^ de la main, signe de venir m'asseoir à ses côtés ; puis, comme la nuit tombait et que le chemin de croix semblait xlevoir durer longtemps encore, je me retirai sur la pointe du pied et regagnai l'hôtel.

Le lendemain matin, le temps s'annonçant beau, je

résolus de prendre avec le pays^un contact plus intime en retournant à pied à la Pointe-Bleue que, du rivage, on voyait se profiler à Thorizon. Heureusement qu'il faisait fort sec, car le mauvais chemin qui y mène doit être, quand il pleut, à peu près impraticable. Cette piste traverse une région vague; des commencements de culture y alternent avec des boqueteaux rabougris et marécageux où de maigres bestiaux errent à l'aventure.

Au bout d'une heure de marche, j'atteignis la réserve et me dirigeai vers un bâtiment entouré d'une véranda que je jugeai, avec raison, devoir être la mission. Il était près d'onze heures, les Pères vaquaient à leurs affaires; je pus, cependant, sans trop de peine, en découvrir un qui, non loin de là, surveillait une église en bois que les Indiens étaient en train de construire avec une rare habileté, pour remplacer la chapelle, devenue trop petite, où j'étais entré la veille.

Ce missionnaire, qui était Français, avait quitté l'Europe depuis quarante ans et ne pensait pas y retourner jamais; un long séjour avec les Sauvages l'avait rendu un peu taciturne; ce vieux prêtre, maigre et rasé, paraissait un véritable ascète, mais quelque détaché qu'il fût dés choses d'ici-bas, k vue d'un compatriote sembla lui faire plaisir; il m'invita à déjeuner, ce que j'acceptai de grand cœur.

A ce repas des plus copieux, servi dans un grand réfectoire en pitchpin, assistaient deux autres Pères, un Français et un Canadien. Le Français était préposé aux défrichements et avait la surveillance de l'exploitation agricole ; grand, gros, haut eh couleur, avec une barbe de fleuve, des bottes en cuir fauve et un veston de chasse, il

formait un vivant contraste avec le premier qui m'avait reçu.

Le Canadien, de beaucoup le plus jeune, était allé évangéljiser les peuplades païennes des pays arctiques; il avait erré sur les mousses argentées de ce mystérieux Labrador dont les lueurs boréales flottent à Thorizon comme un rideau de feu; provoqué par un jongleur jaloux de son influence, il avait été assez heureux pour. le tomber et lui faire toucher les épaules, véritable jugement de Dieu qui décida, paraît-il, plus de conversions, que toutes les homélies.

Quelque loin que Ton aille dans ce pays où gronde, dit-on, une cataracte qui fait trembler le sol à plusieurs lieues à Tentour, et près de laquelle Niagara n'est qu'un jeu d'enfant, on rencontre des traces de nos coureurs des bois ; au missionnaire lui demandant son nom, un Esquimau répondit : « La Palisse! », qui, de sa vie, peut-être, n'avait vu d'autre blanc.

La Pointe-Bleue n'est point la seule mission sédentaire établie de la sorte, dans la région du lac Saint-Jean, aux confins du monde civilisé : à vingt milles plus loin, sur les bords du Mistassini (ou rivière du Gros-Rocher), se trouve la trappe d'Oka, fondée en 1892 par des moines français. En vertu d'un accord avec le gouvernement de- la province de Québec, ces religieux se sont voués au défrichement et à la colonisation de la vaste contrée au milieu de laquelle ils ont élevé leur monastère : ils y ont réussi au delà de toute espérance, et le désert d'il y a quelques années s'est transformé en une florissante paroisse de plus de quatre cents habitants qui est desservie, deux fois la semaine, par

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un vapeur de Roberval; j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas eu le loisir d'en profiter pour aller, dans leur retraite, saluer ces vaillants pionniers.

A cette époque de la fin de juin, les Montagnais nomades commencent à redescendre vers la Poinle-BIeue; j'avais

déjà remarqué leurs tentes disséminées sur le rivage, et comme je désirais en photographier quelques-unes, ce qui n'est pas toujours facile, étant donnée l'extrême susceptibilité de leurs propriétaires, le Père supérieur consentit à m'accompagner dans le camp où je pus enfin contempler quelques échantillons d'Indiens pur sang, quoique plus ou moins vêtus à l'européenne, aux mocassins près, grâce aux complets de traite fournis par la Compagnie. Pour la même raison, les anciens wigwams coniques en écorce de bouleau

ont été remplacés par des tentes en toile analogues à celle* de nos soldats; mais les femmes ont conservé un costumé spécial dont les parties les plus saillantes consistent en un foulard d'indienne aux couleurs vives jeté sur les épaules, et un bonnet d'étoffe pareil à celui des pêcheurs de la Méditerranée; la pointe en est fixée, par le retroussis, au milieu du front. Ce bonnet, que les Canadiens appellent tuque, est tricolore, formé de bandes rouges et noires, brodées de bleu. J'assistai aussi à la naissarite d'un canot d'écorce, ce chef-d'œuvre de l'art sauvage, si élancé, léger et gracieux, avec ses pinces pointues et recourbées, tout embaumé de résine, tel, enfin, que l'a chanté Lôngfellow dans son poème à'Hiawatha :

Le canot de bouleau fut construit — dans la vallée, près la rivière, — au cœur même de la forêt; — la vie des bois était, en lui, — tous ses mystères, toute sa magie, — la légèreté du bouleau, — toute la fermeté du cèdre, — avec la souplesse du tremble, — puis il flotta sur la rivière, — comme une feuille jaunie par l'automne, — comme un lis d'eau couleur de feu.

Avant de quitter le lac Saint-Jean, il convient de dire au moins quelques mots du ouananiche, le célèbre saumon d'eau douce dont les bonds sont prodigieux, et qui abonde, non seulement dans le lac, mais encore dans les rivières qui en découlent; sa chair passe pour être supérieure à celle du saumon ordinaire et, chaque printemps, sa renommée attire, de toutes les parties du monde, des pêcheurs passionnés désireux de se mesurer avec lui; quant aux truites de toute grosseur, elles pullulent tellement, qu'on les rapporte à pleins paniers, comme j'en aï pu être témoin.

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si

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Je rentrai d'assez bonne heure pour avoir le temps de faire un tour dans le village de Roberval presque exclusivement peuplé de Canadiens; ils lui ont donné cette physionomie française, ce goût de terroir inexprimable, rappelant la vieille province, et qui les suit partout où ils s'implantent.

L'hôtel, par contre, et le décor de son dîner, me plongea dans un bain d'esthétisme ultra-britannique, inattendu dans un pareil endroit. Douze ou quinze « maids », tout de blanc vêtues — telles des vestales — robes de mousseline, ceintures à grands nœuds de soie, souliers de peau assortis, évoluaient sans bruit dans le « modem style » de cette grande salle à manger dont, seules, elles assuraient le service; contraste étrange qui ne manquait pas de charme, après un jour passé dans une tribu sauvage.

Après quoi, le jour même, je remontai dans le train pour retourner à CHambord, l'embranchement de Chicoutimi, point où le Saguenay devient navigable.

-A partir de Chambord, la voie longe la partie sud du lac jusqu'à Saint-Jérôme, centre d'un pays agricole déjà fort avancé, puis l'on pénètre dans une région forestière qui commence seulement à se relever d'un effrayant incendie, survenu en 1870 et qui la dévasta tout entière : en sept heures, le feu détruisit cent vingt milles de bois; les habitants essayèrent vainement de se sauver en se jetant dans le lac qui entra en ébuUition; le poisson des rivières fut cuit et remonta à la surface; des rochers énormes éclatèrent, ce fut comme la fin d'un monde. Toute vie disparut de ce malheureux canton.

Les villages de Saint-Gédéon, Hébertville, Dorval et La

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Jonquière, que Ton traverse ensuite, sont autant de ruches agricoles en pleine prospérité fondées par des essaims de Canadiens-Français, venus, eux ou leurs pères, des environs de Québec et de Montréal.

La ville de Chicôutimi doit son existence aux nombreuses scieries qui s'y sont développées sur les bords du Saguenay, pour exploiter les richesses forestières de la contrée. Il faisait nuit quand le train y arriva et comme Ton nous annonça à Thôtel qu'en raison de la marée, le bateau partirait à trois heures du matin, j'estimai qu'en celte occurrence, le parti le plus sage était d'aller me coucher.

Avant l'aurore, on frappe à ma porte, mais la crainte de manquer le départ m'a déjà fait lever; je vais me promener devant l'hôtel; cette nuit d'été, quoique fraîche, est fort supportable; insensiblement le jour paraît et, avec lui, le fleuve, large et encaissé, sur lequel traînent, comme des écharpes blanches négligemment dénouées, des flocons de vapeurs. Derrière l'hôtel s'étend la ville ensommeillée, et tout autour, sur le ciel pâle, des hauteurs boisées se dressent qui donnent à cet ensemble un cadre de paisible grandeur. Trois heures sont sonnées, le bateau a du retard; il arrive enfin, tout blanc et or, fumant avec un grand bruit de roues, un bon bateau touriste, au pont couvert de tentes, dans le genre de ceux du lac Léman. Quand on démarre, il est près de cinq heures, le soleil pointe à l'horizon, et la journée promet d'être très belle.

LE SAGUENAY

Baie des Ha! Ha! — Caps Trinité et Éternité. — Tadoussac. Mort mystérieuse du père La Brosse. — La remontée du Saint-Laurent.

DANTE, illustré par Gustave Doré : telle est la première impression produite par ce fleuve de mort qu'est le Saguenay, prodigieux torrent d'un à deux milles de large sur soixante-cinq de long, coulant entre des murailles abruptes taillées en plein roc à même la chaîne des Laurentides.

Cet Erèbe aux eaux noires à reflets métalliques est un gouBre insondable, dont Tancre n'a jamais pu trouver le fond, de bien des centaines de pieds plus bas que le lit du Saint-Lâurent.

De Chicoutimi à l'entrée de la baie des Ha! Ha! (huit milles en descendant le fleuve), la scène est, certes, déjà bien grandiose, mais elle n'a pas encore cet aspect titanique qu'elle acquiert plus près de l'embouchure.

Presque en face Chicoutimi, on aperçoit d'abord le cap

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Saint-François et la paroisse Sainte-Anne de Saguenay ; un peu plus bas, débouchent successivement les petites rivières de rOrignal, du Caribou et des Outardes qui doivent leurs appellations suggestives aux étonnantes quantités de gibier que Ton tue annuellement sur leurs bords. Une autre paroisse, après Sainte-Anne, répond au nom pittoresque de TAnse au Foin, puis vient le havre de la Descente des Femmes. On le désigne ainsi en souvenir de femmes indiennes dont les maris mouraient de faim dans l'intérieur du pays et qui, par cette brèche, descendirent au Saguenay, demander aux riverains leur assistance.

Quant à la baie des Ha! Ha! qui est d'une profondeur d'environ sept milles, on croit qu'elle doit son nom féerique aux exclamations des premiers découvreurs en s'apercevant que ce qu'ils avaient pris pour le principal bras du fleuve, ou l'embouchure de quelque grande rivière, n*était, en réalité, qu'un cul-de-sac, dont l'arrière-plan est formé par les prairies de Saint- Alphonse.

Quelques milles après avoir rangé la « Descente des Femmes », on voit se dresser un roc immense qui présente, à plusieurs centaines de pieds de hauteur, une face entièrement polie et verticale à laquelle il doit son nom de « Tableau » et qu'heureusement aucun industriel n'a encore songé à utiliser pour y faire peindre quelque gigantesque réclame.

Le panorama devient ensuite d'une sauvage beauté qui ne saurait, je crois, être jamais dépassée; déjà de loin, à droite, deux énormes promontoires attirent l'attention par leur masse imposante et leur profil majestueux : « Trinité » et « Eternité », tels sont les noms de ces caps qui, bien que

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de trois hauteurs et ayant chacun une physionomie distincte, ne forment cependant qu'un seul bloc, Sinaï monstrueux de dix-sept cents pieds, surmonté d'un calvaire! A mesure qu'on s'en approche, l'impression de sa majesté

augmente au point de devenir oppressante. Maintenant que le navire paraît frôler les flancs luisants du monstre, on se rend mieux compte de ses effrayantes proportions : ce sont bien là les assises môme du globe, les muets témoins des convulsions de son enfance et qui lui survivront sans doute, quelques éternités encore, lorsque la Vie l'aura quitté. Le roc paraît si près qu'on croirait le toucher en

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étendant le bras; essayez de Tatleindre en lançant un caillou de toutes vos forces, et vous verrez avec surprise, combien grande encore est la distance qui vous en sépare.

Nous voici dans la baie de rÉlernité, entre les deux grands caps; le sifflet de la machine qui retentit au milieu de ces solitudes, et en fait sonder toute la profondeur, est indéfiniment répété par les échos d'alentour. Cette eau noire sur laquelle nous glissons, cache un goufl're de plus de deux mille pieds et le cap Éternité qui la surplombe, plus grand de huit cents pieds que la Trinité, a, me dit-on, six fois la hauteur de la citadelle de Québec 1

A partir de cet endroit jusqu'à Tadoussac, la scène est toujours de la plus sublime grandeur; les détours du fleuve et le nombre de baies qui dentèlent ses bords, offrent à chaque tournant un spectacle nouveau qui ne donne pas à l'attention le temps de se lasser. Après avoir longé deux îles, franchi les embouchures du petit Saguenay et de la Marguerite, nous rencontrons la pointe de la Boule, sorte de tour naturelle en granit qui semble vouloir barrer le passage; puis c'est, deux ou trois milles plus loin, Tadoussac, où le Saguenay se jette dans le Saint-Laurent. Deux rocheux promontoires gardent l'entrée de la sombre rivière : la pointe aux Bouleaux et la pointe aux Vaches; cette dernière, à gauche, en descendant le cours, doit son nom à la quantité de veaux marins qyi, jadis, venaient hanter sa grève.

Tadoussac où nous relâchons quelque temps, est, paraîtil, dans le diocèse du Labrador; une mission y fut établie dès 1639, et le dernier Jésuite qui la dirigea, le père La Brosse, mourut en 1782 dans des circonstances étran-

ges que M. Chambers raconte à peu près en ces termes :

« Le Père, après avoir travaillé dur toute la journée, selon son habitude, au milieu de ses néophytes, venait de passer sa soirée à converser gaiement avec les officiers du poste : profonds furent Tétonnement et l'incrédulité de ces derniers quand, sur le point de se retirer, il leur fit ses adieux pour l'Eternité en leur annonçant qu'il allait mourir sur le coup de minuit et, qu'à cette heure même, la cloche de la chapelle sonnerait son glas; il ajouta que s'ils ne le croyaient pas, libre à eux d'y aller voir par euxmêmes. Il leur demanda en outre d'aller, dès le lendemain, quérir l'abbé Compain qui les attendrait à l'île aux Coudres, pour venir le draper dans son linceul et l'ensevelir. Quoiqu'il advînt, ils ne devaient pas se préoccuper du temps, car, lui, se portait garant de la sûreté du voyage. Quand le missionnaire les eut quittés, les officiers, stupéfaits, demeurèrent assis, montre en main, attendant fiévreusement l'heure fatidique : au premier coup de minuit, le glas commença de tinter à la chapelle; ils s'y précipitèrent aussitôt et trouvèrent le Père La Brosse mort devant l'autel, dans l'attitude de la prière. Quelle terreur mystérieuse et quel poignant chagrin durent emplir l'âme de ces rudes soldats et de ces Sauvages convertis pendant la veillée funèbre de cette nuit d'avril! Au lever du jour, un orage d'une violence extrême, comme ils sont souvent dans ces régions, éclata; mais quatre hommes courageux, soucieux d'obéir aux ordres du mort et confiants dans la promesse qu'il leur avait faite, s'aventurèrent en canot sur les vagues, et contre tout espoir, atterrirent sans acci-

dent à Fîle aux Coudres. Là, comme le leur avait prédit le Père, se trouvait, debout sur les rochers, M. Compain; il leur cria, dès qu'ils furent à portée de voix, l'étrange nouvelle qui lui avait été mystérieusement transmise la nuit précédente : d'invisibles mains avaient fait tinter la cloche de sa chapelle et une voix lui avait annoncé l'événement en indiquant ce qui restait à faire.

« Dans toutes les missions que le Père La Bros&e avait desservies, les cloches sonnèrent ainsi, dit-on, la nuit de son trépas.

« Pendant bien des années, les Indiens naviguant sur le Saguenay, ne passaient jamais devant Tadoussac sans monter à la chapelle prier sur la tombe de celui qui, pour eux, avait été, ici-bas, l'image de leur Père céleste : ils plaçaient leur bouche à une petite ouverture pratiquée dans le plancher du chœur et parlaient au mort comme ils avaient coutume de faire pendant sa vie, puis ils appliquaient leur oreille à l'orifice pour écouter les réponses du saint. Cette touchante coutume n'a cessé qu'à la translation des restes du Père La Brosse — vu l'état de ruine de la chapelle — dans l'église de Chicoutimi. »

A la pointe de Tadoussac se dresse un grand hôtel tout blanc, pareil à un château de neige ; de sa terrasse, un coup de canon salue notre passage, au moment de franchir la barre d'écume qui sépare l'encre du Saguenay des eaux bleuâtres du golfe.

Autour de nous, l'horizon s'élargit, jusqu'à s'effacer parfois. On pourrait aisément se croire en mer; daqs ces eaux calmes et déjà très salées, des baleineaux s'ébattent.

Le navire traverse alors le Saint-Laurent pour aller, à

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vingt-deux milles de là, faire escale à la Rivière du Loup, station d'été très prospère; puis, dans la fin de cette éclatante journée de juin, continue Finoubliable montée du fleuve immense, parsemé d'îles, aux rives boisées et très peuplées, pourtant, si Ton en juge par les clochers qui s'érigent au loin, sur le ciel pâlissant où pointent des étoiles.

La nuit, maintenant, se hâte; l'eau change de couleur et se marbre de moires; le fleuve rétréci, mais formidable encore, roule assombri entre deux haies de sapinières, et la pleine lune, telle un large louis d'or — un vieux louis d'or fleurdelisé de France — éclaire cette scène qui n'a pas dû changer depuis le soir où remontèrent les vaisseaux de Champlain allant fonder Québec.

Description de la ville. — Les Iroquois de Caughnawaga.

Un nouveau Louis XYIl.

APRÈS un repos de quelques jours passés à Québec, je retournai à Montréal, et s'il est vrai que la première de ces villes soit, par excellence, la capitale historique du Canada, la seconde en est bien, par contre, la métropole commerciale : l'air qu'on y respire est saturé d'affaires et l'inextricable réseau de fils qui la recouvre semble une toile tissée par quelque énorme araignée à l'affût de l'argent.

Montréal se trouve dans une grande île formée par le Saint-Laurent; c'est du beau parc de la Montagne, au faîte du Mont-Royal, où l'on parvient, soit par un funiculaire, soit à travers bois par de charmantes routes carrossables, que l'on peut embrasser d'un seul coup d'oeil la ville et ses alentours. Quand on a atteint la tierrasse qui couronne le mont à sept cents pieds au-dessus du niveau du fleuve, on voit s'étendre la cité dans toutes les directions

avec ses larges avenues bordées d'érables, ses rues spacieuses, ses parcs, ses « blocs » de maisons, ses centaines de clochers et, dominant le tout, les tours masisives de Notre-Dame qui font pendant à la colossale silhouette de la cathédrale. De cette ville immense, ainsi plantée dans Téloignement, de toutes ces rues que Ton devine bruyantes et affairées, pas un souffle de vie ne monte jusqu'au sommet du Mont-Royal d'où cette grande ruche de 350 000 habitants apparaît muette et vide.

Le cadre du tableau est aussi beau qu'il est varié : à droite, ce sont les deux pittoresques routes de Lachine entre lesquelles s'allonge un canal où les navires paraissent voguer sur la terre ferme, tandis qu'un peu plus loin, blanchit l'écume des fameux rapides; plus bas, c'est le pont Victoria, couché à trçivèrs le fleuve comme un monstrueux Léviathan; plus bas encore, on aperçoit l'île de Sainte-Hélène, point stratégique jadis, maintenant parc élégant à quelques encablures des quais. A l'arrièreplan, sur l'horizon, se dressent, abrupts, au milieu de la plaine, les pics de Belœil où, chaque été, des milliers de Montréalais vont prendre leur essor; à l'Est, par un temps clair, on entrevoit les Vermonts (Green Mauntains) qui ont donné leur nom à cette partie des Etats-Unis; au Sud lointain, ce sont les Adirondacks, et vers le Nord, enfin, courent les Laurentides qui se targuent d'être les plus anciennes montagnes du globe.

Si l'on descend dans la ville pour l'examiner en détail, on ne peut s'empêcher de s'arrêter devant le square du Dominion que divise en deux la rue Dorchester. Ce beau jardin public est entouré de majestueuses construc-

tiens au premier rang desquelles il convient de citer la cathédrale Saint-Jacques, réduction exacte de Saint-Pierre de Rome, l'hôtel Windsor et la grande gare romane dû « Çanadian Pacific Railway », ordinairement désigné sous les initiales C. P. R. (prononcez : Cipiar). Le style roman que nous réservons pour les édifices religieux est employé là-bas à tous les usages, ce qui donne lieu, parfois, à de piquants contrastes.

Montréal a été appelé à bon droit la ville des églises; il n'en renferme pas moins de soixante-seize de toute grandeur et de tout ordre (sans compter les chapelles publiques ou privées), dont vingt catholiques, dix-huit presbytériennes, quatorze ëpiscopales, une épiscopale réformée, douze méthodistes, trois congrégationalistes, quatre baptistes, une swedenborgienne, une de l'église libre unie, une luthérienne, une unitarienne et trois synagogues; et comme, dans ce pays neuf, les souvenirs du passé s'allient toujours aux exigences les plus modernes, la plupart de leurs tours, fussent-elles romanes, sont munies d'ascenseurs.

La renommée de l'Université Mac Gill est répandue dans l'Amérique entière : son palais, ses collections, ses amphithéâtres, son parc, en font une véritable cité scolaire qui mérite d'être visitée : c'est l'Oxford du Canada. Comme pendant, rue Sherbrook, au pied de la montagne, se trouve le collège de Montréal, dirigé par les Sulpiciens; ce collège français, l'un des plus anciens du continent, est l'œuvre de la communauté de Saint-Sulpice, installée au Canada dans la première moitié du xvu" siècle; celle-ci. reçut en ûef , des rois de France, l'ile de Montréal, et perçoit

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encore, de ce chef, d'importantes redevances seigneuriales.

Au nombre des édifices publics, on doit nommer le Palais de justice et rHôtel de ville; presque toutes les places sont ornées de statues; on ne saurait trop remarquer celle du docteur Chénier, un des martyrs de Tinsurrection de 1837 : il est représenté tête nue, en costume de chasse, tenant sa carabine d'une main et de l'autre indiquant Tennemi à ses compagnons d'armes. Si Ton songe que les chefs survivants de cette héroïque équipée furent pendus ou bannis sous le règne de la reine Victoria, il faut louer très haut le libéralisme d'un gouvernement qui ne s'est pas opposé à l'érection d'une pareille statue;. dans un autre ordre d'idées, on peut aussi admirer celle de Maisonneuve qui, en 1642, vint fonder Ville-Marie, au pied du Mont-Royal, sur l'emplacement du village iroquois d'Hochelaga qu'avait découvert Cartier en 1535. Ce monument de haute allure et les personnages accessoires qui l'entourent, forment un groupe d'un grand effet artistique..

Parmi les innombrables couvents peuplés de nonnes multicolores dont on voit, le dimanche, les longues théories se dérouler vers la cathédrale, mentionnons celui des sœurs grises à l'angle des rues Guy et Dorchester; de même que l'Université Mac Gill, ce grand monastère est, à lui seul, une ville; d'hôpital qu'il était jadis, il s'est transformé en crèche et en maison de retraite pour les vieillards.

Montréal est d'aspect bien moins français que Québec, et, au premier abord, l'étranger pourrait se croire transporté aux États-Unis; mais dès que l'on quitte les rues brillantes pour se rendre dans les quartiers populaires, l'impression première se modifie. L'influence anglaise n'a

Si

pas eu de prise sur les campagnes, comme il est aisé de s'en rendre compte en allant les mardi et vendredi au marché de Bon-Secours, un des endroits les plus caractéristiques de la ville ; la foule paysanne qui y afflue est bien française, de pied en cape, et les conversations qu'on y entend charmeraient un amateur de vieux langage : je n'oublierai jamais le boniment d'un marchand d'orviétan devant un groupe de villageois qui l'écoutaient bouche bée; j'aurais voulu en noter toutes les expressions et l'étrange accent qui rappelait l'Auvergne.

Cette belle cité, aux allures de capitale, est entièrement pavée en bois, trottoirs compris; mais cette voirie, pratique si elle était entretenue, est dans un état déplorable, semée de casse-cous que lés orages, d'une violence inouïe, transforment souvent en lacs et fondrières qui, heureusement, sèchent vite.

La principale curiosité des environs de Montréal est le village de Caughnawaga ou du Sault Saint-Louis, situé au bord du Saint-Laurent, près des rapides de Lachine. A rencontre des Hurons de Lorette qui furent toujours, pour nous, de fidèles alliés, les Iroquois de Caughnawaga, au nombre d'environ 2000, ont toujours pris parti pour les Anglais. La réserve au milieu de laquelle se trouve leur village est une immense prairie parsemée de pierrailles et de buissons rabougris entre lesquels pâture le bétail; de la gare au village, dont on voit de loin l'église et son clocher pointu, il y a environ vingt minutes de marche par le plus

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défoncé des chemins. Les maisons sont de véritables a cottages » entourés de jardinets fort bien cultivés; l'ensemble indique Taisance et maint détail d'intérieur dénote une préoccupation de confort inconnue de nos paysans. Sauf la couleur et quelques traits de physionomie que les métissages finiront sans doute par effacer, ces Iroquois ont conservé bien peu de leurs sauvages ancêtres; Tivresse, chez eux, seule, est redoutable, car elle réveille Tatâvique Inconscient que, depuis deux pents ans, tous les efforts des « Robes Noires » n'ont pu qu'assoupir.

M. l'abbé Forbes, le très distingué missionnaire du Sault Saint-Louis que j'eus la bonne fortune de rencontrer au presbytère, voulût bien me proposer de visiter avec lui quelques-uns de ses paroissiens, et nous fîmes le tour du village en nous arrêtant de temps à autre pour causer avec les Indiens sur le pas des portes. Bien que leur type soit fortement altéré par les croisements et qu'on ne puisse affirmer qu'il existe maintenant un seul Iroquois pur sang à Caughnawaga, il est, cependant, facile de voir qu'ils diffèrent beaucoup des Micmacs; ces derniers, de même que les Abenaquis et les Montagnais, semblent appartenir à la race polynéso-m alaise dont ils ont la face plate et la structure un peu grêle, tandis que les Hurons et les Iroquois, avec leur nez en bec d'aigle et leurs lèvres charnues, ont l'air de Turcs ou de Sémites. Ils paraissent être des Touraniens, sont généralement grands et bien faits, et ont, en vieillissant, une tendance à l'embonpoint.

La jeune génération laisse pouàser sa barbe, d'ordinaire peu fournie, mais quelques vieux, rasés, ont conservé l'aspect des héros légendaires de Fenimore Cooper.

Le premier chez lequel nous entrâmes était un vieillard à grands traits réguliers couleur de cuivre rouge; lui ayant demandé s'il savait le français, il répondit :

« Un p'tit brin. »

La glace était rompue; ce Sauvage parlait bas-normand! Le mystère s'éclaircit d'ailleurs quand parut sa femme, une vieille Canadienne qu'au temps lointain de leurs épousailles, il ne comprenait pas. Les ayant priés de m'expliquer la façon dont, au début, i^s s'y étaient pris pour s'entendre, la bonne mère, souriant, s'écria :

« Eh dam ! on s'entergârdait... »

Comme nous exprimions alors le désir de photographier le bonhomme, ce dernier fît, de la main, signe d'attendre une seconde, puis, allant à un coffre, il en relira soigneusement quelques oripeaux dont la vue fît hausser, de pitié, les épaules à sa femme qui parut, in petto, le traiter de vieux fou. Passant ensuite dans un cabinet, il en ressortit quelques instants après, vêtu du grand costume de guerre que la tribu portait encore, les jours de fête, au temps de sa jeunesse; Baptiste, le paysan bonasse de tout à l'heure avait disparu, l'expression du visage était toute changée, solennelle et triste; devant nous se dressait, drapé de majesté, un sachem iroquois des âges héroïques, Oronhyatekha : « THorizon-Embrasé »...

Je vais ensuite acheter, à titre de souvenirs, quelques échantillons de l'industrie locale dans le magasin de M. de La Ronde-Thibaudière, Iroquois notable et* descendant authentique d'une longue lignée d'officiers français qui jouèrent jadis un rôle glorieux en Acadie et au Canada. Son élégante villa est du dernier confort : piano, lits

d'acajou, armoires à glaces, suspension dans la salle à manger, baignoires, rien n'y manque, on se croirait à Asnières; mais madame de La Bonde ne comprend que l'iroquois, et mes compliments se bornent à une série de courbettes que je m'efforce de rendre gracieuses : on fait ce qu'on peut.

Dans les rues du village, des < squaws » vont et viennent, la tôtc drapée dans leur chàle à la façon des Espagnoles; quelques jeunes filles que je rencontre sont presques jolies, l'une d'elles a le type mongol très accentué.

Des métis blonds nous saluent au passage ; malgré leur aspect européen, ce ne sont pas, paraît-il, les moins attachés aux privilèges de la

« bande " dans laquelle ils sont Uarris uno iiiiou>t;ra].hio .lo rameur. nés : ces faces pâles ont le cœur

sauvage, suivant la pittoresque expression de mon guide, et . plus qu'ailleurs, là-bas, où tant de races adverses tendent à se confondre, la teinte du visage n'est pas toujours un reflet de la couleur de l'àme.

De retour au presbytère, M. l'abbé Forbes me monlre un curieux livre imprimé aux Etats-Unis et d'après lequel un certain Williams qui vécut et mourut à Caoghnawaga, il y a une cinquantaine d'années , était le vrai roi

136 t^NE PftANCE OUBLIÉE.

Louis XVII. Si l'on en juge par son portrait qui se trouve dans l'ouvrage que je n'eus que le temps d'entrouvrir, il devait ressembler beaucoup plus à Charles X qu'à Louis XVI. Aux prétentions des faux Dauphins, la duchesse d'Angoulême aurait, dit-on, plusieurs fois répondu:

€ Mon frère vit, je le sais, mais il est en Amérique, parmi les Sauvages. »

Cet être énigmatique eut Tesprit troublé pendant la plus grande partie de son existence, il ne se souvenait de rien, ignorait d'où il venait et ne recouvra la mémoire qu'à la fin de ses jours. Si celui-là, pourtant, était le véritable?... Caughnawaga après Versailles et la tour du Temple 1

pi. .

MIAGARA

Descriptions de la chute par Chateaubriand, Dickenâ... 6t le Père Hennepin.

PARTI le matin de Montréal pour Niagara, 'j'y arrivai dans Taprès-midi, après que le train eût stoppé, durant les formalités de douane , sur le fameux pont d'une seule arche qui traverse la gorge au-dessous des chutes, reliant ainsi le Canada aux États-Unis. Ce pont gigantesque, qui passe pour un chef-d'œuvre de Tart américain, a une longueur totale de mille cent pieds et se trouve à deux cents vingtsix au-dessus du niveau de la rivière ; il comporte deux étaîges, le premier réservé aux piétons, aux voitures et aux tramways, le second affecté à la double voie de la ligne du Grand Tronc. C'est de là que, pour la première fois, l'on aperçoit la célèbre cataracte, pendant l'affairement des quelques minutes d'arrêt consacrées à l'examen des bagages : l'initiale impression de cette blancheur éclatante qui, tout au loin, barre la rivière, est celle de lessive séchant le long d'une haie.

Encore quelques tours de roue et nous sommes dans les « Etats », la proie d'une nuée de commissionnaires, cicérones, nègres et automédons de tout genre qui se disputent nos colis et Thonneur de nous piloter.

Les deux Niagara, américain et canadien, séparés par la rivière, ressemblent à toutes les grandes villes d'eaux du monde, comme par exemple Interlaken, ou Bade en son beau temps. Après avoir fait choix d'un hôtel et hélé une voiture, me voilà, par une radieuse après-midi de juillet, en route pour la merveille dont les grondements, déjà, se font entendre, et que Ton devine tout près, derrière le rideau d'arbres.

Enfin, voici le monstre; je le reconnais bien d'après ses photographies qui ne l'ont pas flatté; il est tel que je l'imaginais et cependant, du premier coup, l'insurpassable grandeur du spectacle ne me pénètre pas tout entier, je ne l'analyse pas avec joie comme je le ferai dans la suite; je subis le choc, mais sans comprendre, tout étourdi de la vision, sans me rendre compte de ses eS'rayanles proportions : est-ce grand ou petit? Je- ne saurais trop dire, j'ai perdu le sens des dimensions. Mon cocher m'ennuie avec ses histoires, je mets pied à terre et le prie de s'éloigner, puis, allant m'accouder aii parapet, je regarde...

On ne décrit plus Niagara; Chateaubriand et Dickens, pour ne citer que ceux-là, l'ont fait en pages définitives après lesquelles tout essai littéraire serait ridicule ; quant à ce que l'on pourrait appeler le mécanisme des chutes, il est démonté pièce à pièce et longuement expliqué dans tous les guides ; pour éviter les redites ou les banalités, le mieux est donc de remettre d'abord sous les yeux du lec-

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teur les peintures qu'ont fait les maîtres de cet étonnant phénomène, quitte à risquer ensuite quelques réflexions personnelles ou des descriptions d' « à côtés ».

« Nous arrivâmes bientôt, dit Chateaubriand, au bord de la cataracte qui s'annonçait par d'affreux mugissements. Elle est formée par la rivière Niagara qui sort du lac Erié et se jette dans le lac Ontario ; sa hauteur perpendiculaire est de cent quarante-quatre pieds. Depuis le lac Erié jusqu'au saut, le fleuve accourt par une pente rapide, et au moment de la chute, c'est moins un fleuve qu'une mer dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s'avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du fleuve qui se précipite au Midi, s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige et brille au soleil de toutes ses couleurs; celle qui tombe au Levant descend dans une ombre effrayante : on dirait d'une colonne d'eau du déluge. Mille arcs-en-ciel se courbent et se croisent dans l'abîme. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume qui s'élèvent au-dessus des forêts comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles, entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre, et des carcajous se suspendent par leurs queues flexibles au bout d'une branche abaissée pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des ours. »

Ce tableau est exact comme une photographie; seule.

la dernière phrase .n'est plus de saison, carcajous, élans et ours ayant, depuis ce temps, émigré un peu plus loin.

Après celte description tout extérieure et impassible qui se trouve dans Tépilogue d'^ tala, celle de Dickens, intime et émue, ne fera pas double emploi; elles se complètent, au contraire, fort bien Tune et l'autre. On réclame seulement Tindulgence pour le traducteur :

« A la fin, nous descendîmes, et, pour la première fois, j'entendis la puissante chute d'eau et je sentis le sol trembler sous mes pas. La berge, très ha;ute, était rendue glissante par l'humidité et la glace à moitié fondue. Je ne sais trop comment je parvins en bas, j'arrivai cependant vite au fond... assourdi par le bruit, presque aveuglé par l'écume et trempé jusqu'aux qs. Nous étions au pied de la cataracte américaine! Je voyais une énorme masse d'eau tombant par-dessus ma tête, d'une grande hauteur, sans avoir aucune idée de sa forme, de sa situation, ou de rien autre chose que d'une immensité vague. Quand nous fûmes assis dans le petit bateau qui traverse, immédiatement sous les chutes, la rivière gonflée, je commença,! à entrevoir l'ensemble, mais j'étais comme sidéré et incapable de saisir toute la grandeur de la scène. Ce ne fut que, lorsqu' arrivé au rocher de la Table, je regardai — grand Dieu! — cette avalanche d'eau d'un vert éclatant! -r que je compris, enfin, toute sa puissance et sa majesté. Alors, quand je sentis combien j'étais près de mon Créateur, l'impression .première et durable produite par ce prodigieux spectacle fut la Paix : la paix de l'esprit, la tranquillité, de calmes souvenirs des morts, de grandes pensées de repos et de boitheur éternels, aucun sentiment de tristesse ou de ter-

reur. Niagara, tout d'un coup, s'imprima dans mon cœur, comme une image de beauté, pour y demeurer intact et

ineffaçable, jusqu'à ce que les battements de ce cœur aient cessé pour toujours.

« Oh! comme la lutte et les tourments de la vie quoti-

dienne s'éloignèrent de ma viîe et s'évanouirent dans le lointain pendant les dix inoubliables jours que nous passâmes sur cette terre enchantée! Quelles voix s'élevaient du sein de ces eaux tonnantes, quels visages disparus de la Terre me regardaient du fond de ces abîmes rayonnants, quelles promesses célestes brillaient dans les larmes de ces anges, gouttes multicolores qui retombaient en pluie et serpentaient autour des cercles magnifiques que faisaient sur le gouffre les changeants arcs-en-ciel!...

« Errer çà et là, tout le jour, et admirer les cataractes sous tous leurs aspects; demeurer sur le bord de la grande chute du Fer à Cheval, à contempler la hâte de Teau croissant d'autant qu'elle approche du précipice et paraissant, toutefois, s'arrêter une seconde avant de sauter dans le gouffre; considérer, du niveau de la' rivière, le torrent de bas en haut; atteindre les hauteurs voisines, l'épier à travers les arbres, voir l'eau tournoyer dans les rapides et se hâter pour faire son effrayant plongeon ; longer, trois milles plus bas, dans l'ombre des rocs solennels, les berges de la rivière qui, agitée sans cause apparente, se soulève,. déborde, éveille les échos, troublée jusque dans ses profondeurs par son saut gigantesque; avoir Niagara devant soi, éclairé par le soleil et par la lune, rouge à l'heure du couchant, gris lorsque le soir tombe lentement dessus; le regarder chaque jour; s'éveiller la nuit et entendre sa voix incessante : c'était assez.

ce Maintenant, je sais que ces eaux coulent, bondissent, rugissent et tombent, en toute saison, tout le long du jour; les arcs-en-ciel planent encore dessus, elles brillent toujours aux rayons du soleil comme de l'or en fusion; quand

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