‹ Une France oubliéeChapitre 4 sur 16 · Traduit de Loagfellow, Èvangéline · texte numérisé non relu

Traduit de Loagfellow, Èvangéline

Le Havre. — New-York. -^ Montréal. -^ La Metapedia. .

PARTIR du Havre sur la Touraine le 13 mai d899; vivre sept jours oisifs entre deux bleus — celui du ciel plus pâle, émaillé de nuages; avoir,, la dernière nuit, lorsque vous prend la fièvre du débarquement, juste assez de brume pour éveiller la sirène qui piaule, éperdue, dans le noir; apercevoir à droite, le matin du 20, une longue ligne rousse que Ton vous dit être l'Amérique; se sentir alors (la durée d'une seconde) l'égal de Christophe Colomb; longer pendant des heures ces côtes basses et sablonneuses ; considérer avec un intérêt aussi marqué que fut, ou dut être, celui dudit Christophe à la vue du premier aborigène, lè pilote qui, lestement, franchit la coupée; entrer, enfin, dans ce cercle de coteaux verdoyants et d'architectures babéliques qui enserre la rade de New-York, sillonnée de navires et de bateaux de toute sorte, dont quelques-uns

transportent des trains entiers, au point que Ton dirait une foire nautique; passer, comme en un rêve, à travers la bousculade du débarquement, les formalités de douane et les adieux des compagnons de voyage; quitter la Touraine avec, malgré l'attrait de l'inconnu, la sensation un peu mélancolique d'avoir définitivement coupé le fil qui vous rattachait encore à la vieille Europe; se^entir sur le quai, mêlé à une foule jusqu'à ce jour incoudoyée; traverser la ville en hâte pour sauter dans le premier express du soir à destination de Montréal; s'ébahir devant le luxe du « wagner », le menu du dîner, les prévenances familières du nègre en blanc qui vous sert, le sans-gêne des voyageurs, la beauté des femmes, les mystères du couchage, la splendeur des forêts du Nouveau-Monde, en traversant à toute vapeur, par une radieuse matinée de printemps, le massif boisé des Adirondacks ; contempler la

douceur des horizons canadiens ; lire, égrenés sur le fronton des gares, des noms français tels que Beauharnois et Châteaugay ; entrevoir, à vol d'oiseau, dans la réserve indienne de Caughnawaga, les Iroquoises, la tête enveloppée d'un châle, pareilles à des Espagnoles; arriver enfin à Montréal et séjourner huit jours dans cette ville affairée que l'on dirait couverte d'une immense toile d'araignée, tant sont nombreux et entrecroisés les fils électriques qui lui barrent le ciel; monter, le soir du 29 mai, dans un « pullmann » de Vlntercolomal; se confier aux soins paternels du noir qui vous réveille à temps le lendemain matin pour admirer la merveilleuse vallée de la Metapedia, limite des provinces de Québec et du Nouveau-Brunswick — telles furent mes transitions successives pour passer de Normandie en

Acadîe et retrouver dans cette dernière province, à I 500 lieues de distance, bien des souvenirs inattendus de la première.

Cette vallée de la Metapedia me faisait resonger à certains paysages de Suisse, mais d'une Suisse en largeur, aux hori-

Dessin de Berteïult, d'aprËs u

zons plus vastes, aux montagnes moins hautes; la sylve américaine produit une impression très vive et difficile à analyser; les principales essences forestières, sapins, bouleaux, mélèzes, trembles, érables et chênes, sont analogues

aux nôtres — variéléâ des mêmes espèces — et les massifs boisés, pourtant, ont une tout autre allure. Bien qu'il faille maintenant s'écarter assez loin des chemins de fer pour rencontrer de belles futaies, ce qui subsiste encore des antiques forêts vierges atteste une vigueur de sève, la puissance d'un sol forestier inconnus au vieux monde; aucune administration ne s'en est jamais occupée, sinon pour les détruire ; loin d'être délimités et entretenus comme en Europe, les bois d'Amérique sont, on peut lé dire, indéterminés; on ne saurait guère en dresser la carte; où s'étendait une sapinière, vous retrouvez, quelques années plus tard, des champs cultivés; parfois, et très rapidement, ils retournent à la brousse quand les défrichements n'ont pas répondu à l'attente des colons dont les villages bordent les nouvelles voies ferrées de pénétration qui, comme autant de sondes, plongent dans les immenses forêts solitaires et les prairies désertes couvrant la majeure partie du Canada.

Du restaurant d*un train éclair qui semble emporter avec lui le résumé de la civilisation la plus avancée, ce n'est pas un des côtés les moins piquants de ce pays plein de contrastes, que d'assister à la création spontanée de hameaux dans les bois : les grossières maisons faites de troncs à peine équarris se dressent, comme au temps de Fenimore Cooper, dans la clairière où paissent de maigres troupeaux à clochettes cherchant pâture entre les cépées; ça et là, des moissons mûrissent, émaillées d'arbres noircis demeurés debout en des attitudes désespérées, tandis qu'à l 'arrière-plan , d'épais tourbillons de fumée, d'où parfois surgit la flamme, indiquent les défrichements futurs

et contrastent étrangement avec le vert tendre des feuilles, la limpidité des lacs et l'ampleur sereine de cette nature sauyage, jusqu'alors inviolée. Mais à partir de la Metapedia, qui m*avait rappelé cette matinale traversée des Adirondacks où, pour la première fois, m*étaient apparues dans tout leur éclat printanier, parsemées d aubépines en fleurs, les forêts du Nouveau Monde, le paysage — s'il est permis d'employer ce mott — est le plus extraordinaire qui puisse frapper les yeux d'un Européen : il ne faudrait rien moins que la plume de Dante pour décrire comme il convient laspect infernal de ce long ruban de bois brûlés se déroulant à l'infini de chaque côté de la voie ; cela n'a de nom dans aucune langue; on dirait que le feu du ciel s'est abattu là ; toute trace de vie a disparu de ces taillis calcinés d'où l'oiseau s'est enfui et que le printemps ne reverdira plus; le ciel de mai qui les éclaire, aggrave l'horreur de ces campagnes dévastées, de ce pays sans nom qui ne connaît encore, de la civilisation, que ses flétrissures.

Il serait, cependant, injuste de juger toute une province par les échappées que l'on en peut avoir des fenêtres d'un train rapide; malgré les ravages du feu et des scieries mécaniques qui, comme le bruit de ces eaux dont parlait Bossuet, « ne cessent, ni de jour, ni de nuit », la forêt primitive subsiste encore, paraît-il, dans toute sa splendeur, au Nouveau-Brunswick, mais, question de pittoresque à part, et en s'attachant seulement au côté pratique, le colon, s'il n'y prend garde, prépare à ses enfants de cruels r^rets, lorsqu'après avoir gaspillé sans compter les merveilleuses réserves forestières de ce pays, il sera forcé d'aller chercher bien loin le bois nécessaire à sa maison.

ses clôtures et son chauffage. Tant de terrains, pourtant, quî paraissent impropres à la culture, auraient pu constituer, dans les nouvelles paroisses, des communes boisées dont chaque chef de famille aurait eu sa part annuelle. Les haies vives dont le paysan de France entoure son champ lui sont d'un précieux secours. Vu du clocher de son église, le village normand ressemble à un parc; le j village du Nouveau-Brunswick, à un billard.

Les premiers Acadiens. — L'enseignement du français

au Nouveau-Brunswick.

BATHURST — jadis Nepisiguît — où j'arrivai vers midi, fut ma première étape en terre d'Acadîe. Cette petite ville d'environ trois mille cinq cents habitants, dont la moitié sont Français, est située au fond de la baie des Chaleurs, ainsi nommé par Jacques Cartier en raison de la température élevée qui y régnait quand il la découvrit vers la mi-juillet 1554; elle dut lui sembler d'autant plus forte qu'il arrivait de Terre-Neuve.

En débarquant de la Touraine sur les quais de New- York, j'avais senti se rompre le fil qui me rattachait à l'Europe, mais en voyant s'éloigner à toute vapeur le luxueux Intercolonial qui venait de me déposer en gare de Bathurst, j'eus pour la première fois la sensation très nette du grand éloignement du « home » que m'avait jusqu'alors, en

quelque sorte, dissimulé le confort de Montréal et des trains éclairs.

La petite ville de province, la lointaine sous-préfecture de France... je conseille à ses détracteurs d'aller la comparer avec ses sœurs du Nouveau Monde, où rien, pas la moindre église, la plus petite ruine à visiter, ne donne prétexte à la rêverie du voyageur. A peu près tous pareils et ne différant que par le nombre de la population, ces chefs-lieux coloniaux sont, pour la plus grande partie, construits en bois, trottoirs compris; les rues larges, régulières, coupées à angle droit, sont fort mal entretenues et bordées de magasins nombreux bien approvisionnés, principalement ces sortes de bazars où Ton peut acheter, suivant une expression populaire, « depuis une ancre jusqu'à une aiguille ».

Si Ton ajoute que les matériaux employés à la. construction des édifices de pierre, sont généralement de toute beauté, grâce aux admirables carrières degrés multicolores exploitées en Nouvelle-Ecosse, et que Ton a, pour Tédification et même la couverture des maisons, tiré du bois un parti extraordinaire; que ces maisons sont plus chaudes, plus propres et réellement plus confortables que celles de même catégorie dans notre vieux monde, qu'elles sont, pour la plupart, peintes en blanc^ jaune clair ou chocolat, on pourra se dispenser de décrire à nouveau chaque petite ville que les hasards du yoyage nous feront traverser.

En attendant, me voilà toujours vers midi et demi, après une nuit d'insomnie, ou peu s'en faut, à la gare de Bathurst où je ne connais personne.

M, Pascal Poirier, sénateur du Nouveau-Brunswfck et

le représentant par excellence des Acadiens au Parlement

fédéral, a bien voulu annoncer ma venue à son cousin,

M. Narcisse Landry, avocat; il s'agit donc de le trouver;

Dessin de Berteaull, d'après une pbolograpbîe de M. Mac Alpine (Saint-Jean N.-B.).

' pour ce faire, nous nous hissons, ma malle et moi, dans une Toiture du genre a araignée » et après avoir confié mon désir au jeune cocher anglo-saxon, je me laisse bercer par d'ininterrompus cahots qui impriment à tout l'équipage le plus inquiétant roulis.

Une élégante villa précédée d'un jardin dans lequel jouent des enfants de tout âge : je suis chez M. Landry qui m'ac-

cueille en véritable compatriote. Grâce à mon hôte, Tunique jour^née que je passai à Bathurst ne fut point perdue et j'eus le plaisir de constater Fétat prospère de la population acadienne qui compte dans son sein nombre de personnalités marquantes et appartenant aux carrières libérales. L'enseignement du français y est, malheureusement, des plus négligés, et si les parents n'y prennent garde, la génération prochaine risque fort de perdre le parler de ses ancêtres. Un courageux journal, le Courrier des Provinces Maritimes^ s'efforce de réagir contre cette fâcheuse tendance ; le danger est réel et d'autant plus frap« pant, qu'on le constate surtout dans les familles que leur aisance et leur situation sociale sembleraient devoir préserver.

Ces premiers Acadiens que je rencontrais sur ma route appartenaient à Télite; bourgeois aisés ou négociants, ils ont bien conservé le type français, mais les longues persécutions et l'habitude de vivre très repliés sur eux-mêmes, qui en fut la conséquence, les ont rendus peu expansifs. Quelques-uns, malgré leur manque d'instruction première, sont devenus des hommes d'affaires très remarquables et ont amassé de belles fortunes; ardents patriotes comme leurs pères, ils n'en sont pas moins de très loyaux sujets résignés à leur sort et habiles dans l'art de tourner des difficultés que leur faiblesse numérique ne leur eût pas permis d'aborder de front.

Je dois ajouter que là-bas, Catholique et Français sont synonymes et que lorsqu'un Acadien change de confession (ce qui est très rare), il renonce par cela même, en fait, à sa langue et à sa race. Le clergé est demeuré l'armature

nationale de ce peuple, à travers toutes ses vicissitudes, et jamais plus que là, le mot de religion, qui signifie lien, n'a mieux justifié son étymologie. Qu'on ne s'étonne donc pas du nombre de prêtres que nous allons rencontrer sur notre route; défenseurs-nés du français qu'ils considèrent en quelque sorte comme l'enveloppe charnelle du dogme, ils enseignent aux enfants un double catéchisme qui peut se résumer ainsi : Dieu et la France.

Le lendemain, par la petite ligne d'intérêt local qui va de Bathurst à Tracadie, je partis pour la Grande Anse muni d'une recommandation de M. Landry pour M. l'abbé Doucet, curé de cette paroisse.

S'il est un souvenir de ce pays d'Acadie qui me sera toujours particulièrement cher, c'est la façon dont le Français que je suis y fut partout accueilli : non content de loger le pèlerin d'outre-mer qui venait le saluer du fond de la vieille France, M. l'abbé Doucet se mit, sur-le-champ, à ma disposition, et il me proposa d'aller le jour même, dans sa voiture, visiter le collège que trois courageux Pères Eudistes viennent de fonder dans une des anses de la baie des Chaleurs. Quoique la journée fût fort avancée en arrivant à Caraquet — célèbre par ses huîtres — nous eûmes néanmoins le loisir de passer quelques agréables heures en compagnie de M. l'abbé AUard, curé de la paroisse, et des Révérends Pères Morin, Hacquin et Travers, les deux premiers Bretons et le troisième Normand, qui, depuis le commencement de 1899, ont entrepris la tâche d'instruire les jeunes Acadiens. Ils avaient déjà vingt-trois élèves quand j'allai les voir et. Dieu aidant, il faut espérer que beaucoup de familles suivront cet exemple

en répondant à leur appel. Ce collège, parfaitement aménagé, peut être, dans l'avenir, du plus grand secours à la jeunesse de Bathurst qui, comme j'ai eu l'occasion de le faire remarquer, se trouve dans une situation des plus critiques au sujet de l'enseignement du français.

A quelques lieues de Caraquet, au point terminus de la petite ligne ferrée d'intérêt local, se trouve la léproserie de Tracadie. Je n'ai, je l'avoue, aucun regret de n'y pas avoir été, malgré l'étonnement de rencontrer dans une anse perdue du golfe Saint-Laurent, cette institution du moyen âge. L'effroyable maladie qui est à peu près éteinte en Europe, aurait, paraît-il, été importée au Nouveau- Brunswick par des étoffes trouvées dans les épaves d'un navire jeté à la côte, et les ravages furent bientôt tels, que le gouvernement s'émut et fît installer un hôpital dans ce lieu écarté. Grâce aux précautions prises, le mal est, depuis quelques années, en décroissance.

Bien que les jours soient longs au mois de mai, nous avions près de deux heures de voiture à faire pour retourner à la Grande Anse; c'est pourquoi, aussitôt après avoir soupe avec les Révérends Pères, nous remontâmes en cabriolet afin de regagner le presbytère par des routes où tout autre qu'un cheval acadien fût resté en détresse. Le pays que nous traversions était plat et marécageux, imparfaitement défriché; des taillis inextricables, derniers vestiges de futaies détruites, alternaient avec des champs cultivés entourés de palissades. Pas une chaumière en vue, ni de passants sur les routes; parfois la mer apparaissait au loin; les grenouilles coassaient sans discontinuer; nous franchissions les rivières sur des ponts formés de troncs

d*arbres, et dans les estuaires ensablés, des sapins et des cèdres déracinés pourrissaient, mêlés à des bois de construction provenant, sans doute, de cargaisons perdues. Dans le ciel haut, d'un bleu profond, quelques étoiles brillaient déjà; la ligne dentelée des sapinières se dessinait, toute noire, à T horizon, sur Tincendie du soleil couchant ; la nuit tombait en hâte sur cette grande solitude, si grande, que Ton eût dit un soir des anciens âges, quand, seul, l'Homme Rouge régnait en maître.

Les trains qui font le service de Tracadie à Bathurst sont très irréguliers et l'on aurait grand tort de se fier à leur horaire : ils passent quand bon leur semble, au gré de leur fantaisie; pour cette raison, les ayant manques le lendemain, de la meilleure foi du monde, je demeurai l'heureux prisonnier de M. le curé de la Grande Anse, dont la paroisse, de 1300 âmes, pour la plupart françaises, est des plus intéressantes en raison des homarderies qui sont une des principales sources du revenu de cette population de pêcheurs. Ainsi que tout le village, église et presbytère sont totalement en bois, mais, néanmoins, d'un confortable que l'on rencontrerait rarement dans nos campagnes. A part quelques habitations plus luxueuses qui ont des airs de « cottage », entre cour et jardin, toutes les maisons,

couvertes en bardeaux ou planchettes de bois de la dimension d'une ardoise, ressemblent, de loin, à des jouets d'enfant. Ces demeures sont ombragées de saules ou faux

osiers pour lesquels les Acadiens eurent toujours une prédilection marquée ; leur feuillage pâle et triste symbolise bien les destinées du peuple dont il pourrait être l'emblème, comme Térable l'est devenu pour les Canadiens. Une route, encombrée d'enfants pieds nus et de maigres bestiaux en liberté, sépare le village, adossé à la mer, des champs uniformément balisés ; au loin, moutonne l'éternelle sapinière, réserve inépuisable? des générations futures.

Des falaises basses de la Grande Anse, la vue s'étend sur toute la baie des Chaleurs qui, par cette matinée de juin, s'étalait sans rides, presque aussi bleue que la Méditerranée. En face, par le temps clair, se profilaient nettement les côtes de Gaspésie et ce comté de Bonnaventure qui doit son nom à l'aventureuse dynastie des Denys, puissante en Acadie à l'époque de la domination française. Nous descendîmes sur la grève pour visiter les homarderies installées au pied de la falaise. Les pêcheurs auxquels je parlai ne diffèrent en rien, comme aspect et langage, de ceux de la côte normande ou bretonne. Le genre de vie qu'ils mènent leur épargne, d'ailleurs, presque tout contact avec les Anglais qu'ils auraient, certainement, peine à comprendre. Après avoir contemplé de monstrueux saumons « déneigés » sous nos yeux dans la glacière, et vu rougir dans la chaudière des centaines de homards que des femmes expertes débarrassaient de leur carapace et mettaient ensuite en boîtes, nous entrâmes dans l'école mixte tenue par une jeune Acadienne des plus intelligentes, et là, du moins, dans cette humble paroisse, le français ne court pas, comme à Bathurst, le risque de disparaître dans un avenir prochain.

La journée était finie, je croyais avoir tout vu, mais une surprise m'était réservée. Ce premier juin se trouvait un jeudi, et le premier jeudi de chaque mois, les paroissiens de la Grande Anse ont coutume de s'assembler le soir dans la maison d'école pour disserter sur quelque sujet mis à l'ordre du jour. Après souper, M. le curé m'offrit de me conduire à cette réunion où je rencontrai une nombreuse assistance des deux sexes et de tout âge, en majorité française. Le président, M. Dumas, apprenant qu'un Français de France se trouvait présent, me demanda de prononcer quelques paroles. Je n'avais, de ma^vie, ouvert la bouche en public! Jugez de mon embarras : j'étais au pied du mur, il fallait s'exécuter, Qu'allais-je donc dire, et comment le dirais-je ?

Habitants de la Grande Anse, si jamais, sur le tard, je deviens orateur, vous pourrez vous vanter d'avoir eu la primeur de mon talent!

A défaut de talent, le cœur y était; c'est lui qui me dicta les quelques mots que je prononçai ; je complimentai mes auditeurs sur leur accent qui, certes, est bien meilleur, non seulement que celui des Canadiens, mais encore que dans certaines provinces de France, ce qui peut s'expliquer par ce fait que les premières familles venues en Acadie, sous Louis XIII, avaient été amenées, par d'Aulriay, de Touraiofi.

Quand j'eus cessé de parler — ce qui ne fut pas long — on aborda l'ordre du jour. La question à débattre était la suivante : « Que vaut-il mieux pour un jeune homme : « Débuter dans la vie avec de l'instruction, mais sans for- « tune, Ou avec de la fortune, mais sans instruction? »

La majorité des votants se rallia, je me hâte de le dire, à la première alternative, et j'admirai Taisance et la correction avec laquelle les orateurs des deux langues exprimaient tour à tour leur opinion. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, l'éducation américaine est bien supérieure à la nôtre; que de Français n'ai-je pas vus, et non des moins instruits, qui se sentaient carpes devenir au moment de parler en public, tandis que de l'autre côté de l'Océan, tout homme, entraîné dès l'enfance à discourir, peut exprimer ses idées clairement et sans fausse honte.

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