L'ISTHME
La barre de Moncton. — Le collège Saint-Joseph de Memramcook.
Renaissance du peuple acadien.
EN prenant congé de M. le curé de la Grande Anse, qui promit de me rejoindre quelques jours après pour visiter ensemble le Cap-Breton, je retournai réprendre à Bathurst la grande ligne de Y Intercolonial, afin de me rendre à Memramcook demander Thospitalité aux Révérends Pères du collège Saint- Joseph.
Chemin faisant, j'eus le temps d'admirer, des fenêtres du wagon, les rives si pittoresques du Miramichi qui justifie bien ce nom de « retraite heureuse » que lui donnèrent les Indiens. Le souvenir d'importants événements historiques y demeure attaché, car c'est là que Thistoire du Canada a, pour ainsi dire, commencé le 30 juin 1554, quand Jacques Cartier découvrit le cap Escuminac sur la côte du pays qui fut, plus tard, le Nouveau-Brunswick.
€ Venant des lugubres grèves de Terre-Neuve, dans lesquelles il avait cru reconnaître la part d'héritage de Caïn, ce riant coin d'Acadie lui apparut comme un Eden : la large nappe d'eau qui s'étendait devant lui était la baie de Miramichi; ne soupçonnant pas le fleuve, dont l'embouchure était dissimulée par de longues dunes de sable, des archipels et d'inextricables bancs, il débarqua sur les bords d'une petite rivière inconnue parmi les milliers de celles qui brodent cette région de leurs rubans argentés.
« Ce cours d'eau frissonnait sur de luisants cailloux et regorgeait de saumons et de truites; pins, cèdreiS, aulnes et chênes, bouleaux, saules, mélèzes, érables et tamaracks peuplaient les forêts d'alentour, et le cœur des marins se réjouissait devant cette provision illimitée de bois de navires. Dans les clairières, le sol était couvert d'une quantité de fruits : de grosses fraises fondantes attiraient le regard par les rougeurs qu'elles semaient dans l'herbe ; les mûriers étaient lourds de baies et les pois sauvages balançaient leurs lianes de pourpre et de vert pâle ; cette terre généreuse fourmillait de gibier : quand d'immenses vols de ramiers passaient en obscurcissant l'air, les cieux semblaient aussi pleins d'ailés que la mer et les fleuves l'étaient de poissons; la nuit, les hommes demeuraient éveillés, écoutant avec stupeur le bruit des innombrables saumons qui sautaient les bancs; la sauvagine sifflait dans les roseaux des marécages, pluviers et courlis s'ébattaient sans méfiance sur le bord des lacs, et les habitants de cette terre étaient rares et hospitaliers. »
La description, traduite de l'auteur néo-écossais Charles Roberts, qui en a pris les éléments dans l'ouvrage intitulé
LISTHME. 41
Les Côtes de V Amérique Septentrionale, publié en 1672 par Nicolas Dénys, gouverneur français de FAcadie, est encore, à peu de chose près, vraie de nos jours, car de toutes les baies de l'Amérique du Nord, celle de Miramichi passé pour être la plus giboyeuse ; ses énormes passées de sauvagine font venir au printemps et a l'automne des chasseurs, non seulement des États-Unis, mais même d'Europe; les forêts de l'intérieur sont encore très vives en caribous \ en orignaux ^ et en chevreuils; le petit gibier y est abondant et la pêche de la truite et du saumon, réellement miraculeuse. C'est enfin là que furent tirés les derniers coups de feu contre les Anglais après la perte définitive de Louisbourg en 1758. M. de Boishébert s'y était réfugié avec un groupe important d'Acadiens ; il fut le dernier officier français qui parvint à se maintenir dans ce pays, à l'endroit même où, deux cents ans plus tôt, nous l'avions découvert; la pointe de Bosbert rappelle encore son nom défiguré ; il ne mit bas les armes qu'en 1759.
Moncton, où je m'arrêtai entre deux trains, uniquement pour voir « la barre » dont il sera question plus loin, est une ville de près de dix mille habitants dont le principal monument est la gare ; pareille à certaines cathédrales, elle semble écraser de tout son poids la petite cité blottie dans son ombre; c'est qu'à Moncton, centre industriel en plein développement, se trouve, pour ainsi dire, le cœur de Y Intercolonial qui, de ce point admirablement situé sur l'isthme, entre les trois provinces, lance ses trains dans toutes les directions. Tous les services accumulés dans cet