‹ Une France oubliéeChapitre 7 sur 16 · L'ISTHME · texte numérisé non relu

L'ISTHME

mince filet d'eau, quand un bruissement pareil à celui que ferait une robe traînant sur des feuilles mortes, se fit entendre à ma gaucbe, et presque aussitôt apparut, tour-

Alpiûe (Saint-Joan N.-B.)

nant le coude, la barre écumante qui, précédée de Ûots de boue, passa devant moi à la vitesse moyenne d'un train et, haute ce jour-là, d'environ trente à quarante centimètres- Quelques instants après, le lit entier de la rivière était comble et'le courant calmé.

Le collège Saint-Joseph de Memramcook où je parvins enfin, est situé sur une hauteur aux portes de la Nouvelle- Ecosse; c'est un phare intellectuel qui rayonne sur toute TAcadie et la dégage de Tombre où elle était plongée depuis la dispersion de 1755. Dans ce collège, fondé en 1864, par un prêtre canadien, le Père Lefebvre, et auquel est venue s'adjoindre, en 1868, une université autorisée par charte du parlement du Nouveau-Brunswick , ont été instruits ious les Acadiens exerçant actuellement une influence dans leur pays; à l'heure présente, le collège est dirigé par douze Pères de la congrégation de Sainte-Croix ; il contient cent cinquante élèves environ, et se dresse au milieu d'un grand parc, sur l'un des versants de la vallée de la Memramcook d'où la vue embrasse un panorama merveilleux : ce sont les prés de la vieille Acadie, laborieusement conquis, jadis, sur les eaux du fleuve, à l'aide des fameux « abboiteaux » ou digues dont les traces. n'ont pas disparu. Ces prairies sont, de tout le pays, les seules, hélas! qui appartiennent encore à des Acadiens; elles furent asséchées les dernières, en 1753, sous la direction du célèbre missionnaire, l'abbé Le Loutre, avec cinquante mille livres envoyées par la Cour de France. L'histoire du collège et de son fondateur a été magistralement retracée par M. le sénateur Poirier. Cette belle œuvre est un tribut de reconnaissance payé au restaurateur de la nationalité acadienne, à celui qui, suivant l'exemple de son divin maître, fit sortir ce Lazare du tombeau dans lequel il était enseveli depuis plus de cent ans.

Tout coné'ibua si bien à rayer les Acadiens de la carte du monde, qu'amis et ennemis les crurent, pendant long*-

temps, anéantis. M. Rameau de Saint-Père, le premier, eut le mérite de les découvrir; il disait dans la préface d'un livre qui fut, assure M. Poirier, « toute une révélation, non seulement pour le lecteur de la vieille Europe, mais même ici pour nous : — Qui se souvient de TAcadie? ».

Ce n'est pas seulement aux Etats-Unis et en France que Ton considérait la race acadienne comme une chose du passé, complètement éteinte; dans la province sœur de Québec, les écrivains les plus sympathiques et les mieux renseignés ne disaient pas autre chose : M. Chauveau, parlant des Acadiens en 1874, affirmait que, même à cette époque, on ignorait presque leur existence, et M. Bourassa, dans le prologue de son roman acadien, Jacques et Marie, publié en 1866, avertit ses lecteurs que la Providence a laissé les Acadiens disparaître.

De Tannée 1864 date donc la renaissance de ce petit * peuple dispersé qui, grâce à Memramcook, allait enfin avoir un point commun lui permettant de se ressaisir et de prendre conscience de ses destinées; cette même année fatidique vit jeter les bases de la confédération en vertu de laquelle, trois ans plus tard, en 1867, les Provinces Maritimes entrèrent dans le « Dominion ». Les Acadiens étaient, en général, opposés à cette annexion; ils avaient eu, jusqu'à ce jour, peu de rapports avec les Canadiens et les liens fédéraux leur semblaient devoir les retenir encore plus loin de la France dont ils ont conservé Tamour au fond du cœur : « Plusieurs, écrit M. Poirier, pensaient toujours qu Elle reviendrait; plusieurs le pensent encore, s'appuyant sur des prophéties que l'aïeul raconte à ses petits-

enfants'; on est résigné, on est fidèle à l'Angleterre, mais on aime la France; il est si naturel, il est si doux d'aimer

Photographio du R. P. Arsonaoll, du collège Saint-Josoiih.

sa mère, même quand elle n'est plus là, même quand elle ne doit plus revenir, n

C'est également à Memramcook que se réunit, en 1881, la première assemblée plénière où plus de cinq mille Aca-

I. Une de ces prophéLies est ainai formulée : Quand sur cliaquo rivière MauliD tournera,

diens se trouvèrent au rendez-vous; c'était la^première fois qu'ils se voyaient groupés depuis le grand dispersement. « Ils arrivaient de tous les points des Provinces Maritimes, comme autrefois leurs pères étaient revenus de tous les points de la terre, pauvres proscrits rapportant la patrie dans leur cœur. Les réjouissances du peuple, à cette occasion, ressemblèrent-^ plusieurs en firent la remarque — à des sanglots de joie refoulés au fond du cœur; on eût dit qu'il avait peur d'être heureuic*. »

A cette convention, le 15 août, daté de l'Assomption, fut choisi pour fête Nationale des Acadiens.

Dans de secondes assises, tenues à Miscouche (Ile du Prince-Edouard) en 1883, le drapeau tricolore avec une étoile dans le bleu fut adopté comme pavillon acadien; on prit, en outre, pour chant national, l'élégie suivante, composée par M. Gérin-Lajoie, à laquelle fut adapté l'air mélancolique de VAve maris Stella :

Un Acadien errant, Banni de ses foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

Un jour, triste et pensif, Assis au bord des flots, Au courant fugitif n adressait ces mots :

Si tu vois mon pays, Mon pays malheureux, Va dire à mes amis Que je me souviens d'eux.

Pour jamais séparé Des amis de mon cœur, Hélas, où je mourrai, Je mourrai de douleur.

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