PAIX ET GUERRE
La France n'avait pas perdu tout le prestige
Qui s'attachait à son drapeau; La France n'avait pas, dans un jour de vertige,
Vendu, comme on vend un troupeau, Le peuple Canadien à la riche Angleterre,
Nous vivions dans une humble paix, Et, sur ces bords nouveaux, notre destin prospère,
Ne devait s'altérer jamais !
Nous ne demandions rien, rien que cette justice
Que Ton doit môme aux plus petits ; Nos cœurs étaient bien droits et jamais l'artifice
N'avait eu plaœ en nos esprits.
Fidèles, en ces temps, aux conseils de nos pères
Qui savaient bien vivre de peu, Nous promenions le soc dans le sein de nos terres
En élevant nos cœurs vers Dieu.
Et, quand venait le temps de la moisson féconde,
Le temps de couper le blé mûr ; Quand les épis bruyants se berçaient comme l'onde
Sous les reflets d'un ciel d'azur, Chacun courait au champ, dans l'heureuse famille,
Et le gai couplet des chansons Semblait, comme l'épi, tomber sous la faucille
Des fillettes et des garçons.
Et l'on dansait alors autour des blondes gerbes,
Sous l'œil de la lune, au vallon ; Et bien des pieds gentils foulaient les molles herbes
Aux gais accords du violon.
Et les fronts, couronnés ainsi qu'au temps antique
De bluets et de boutons d'or, Sous le fardeau pesant d'aucun joug despotique
Ne s'étaient inclinés encor !
jours heureux ! jours d'amour et de gloire
Où mon pays déroulait, sous les deux,
Ses étendards que suivait la victoire ,
Jours de grandeur, pour vous pleurer mes yeux
Auront, hélas ! d'intarissables larmes !
Jour du combat où les nobles aïeux,
Trahis, mouraient en embrassant leurs armes,
Jour du combat, que tu fus glorieux 1
Mais le drapeau sacré qui protégeait nos rives,
Le drapeau blanc fleurdelisé Fut souillé, fut trahi par les lâches convives
D'un roi que l'âge avait usé Bien moins que la débauche. Et nous fûmes, ô crime !
Et nous fûmes vendus, un jour, Nous peuple de héros, nous nation sublime,
Pour un impur baiser d'amour !
Le maître vint s'asseoir avec sa morgue sombre
A nos foyers hospitaliers.
Et nos enfants tremblaient quand ils voyaient son ombre
Se dessiner sur les paliers.
H n'avait— en ce temps— qu'an but, un but inique :
Nous faire promptement périr, Nous les enfants du sol, et dans cette Amérique
Où la liberté doit fleurir I
Il voulut balayer, comme un grain de poussière,
Le nom français de ce pays.
Sa gloire le blessait ainsi que la lumière
Blesse l'œil de l'oiseau des nuits.
Il voulut effacer, par des lois tyranniques,
Le doiix langage de nos sœurs ; H voulut étouffer les germes catholiques
Sous la semence des erreurs !
Des hommes se sont dit, dans leur haute sagesse :
— " Désarmons nos maîtres jaloux : Ne versons pas le sang, nous que la force oppresse,
Et faisons taire le courroux"....
Mais que peut le plus faible, et que peut la justice
Contre la raison du plus fort ?
Courbe la tête, ô peuple, et bois l'amer calice
Au fond duquel t'attend la mort !
Une voix retentit pareille au glas funèbre
Qui sonne à l'heure de minuit.
Jamais, sur notre rive, une voix plus célèbre
Ne fit soudain autant de bruit.
Son accent inspiré, semblable à la bourrasque
Qui soulève les océans, Fait au loin bouillonner les esprits. Il démasque
Sous nos pieds les gouffres béants !
Dans les murs des cités, au milieu des campagnes,
Retentit cette immense voix.
Elle fait tressaillir les échos des montagnes,
Tressaillir le fleuve et les bois !
Elle annonce partout la fin de la souffrance
Au prix du noble sang des preux.
Elle fait naître au cœur un rayon d'espérance
Le soir de ces jours ténébreux !
Entendez-vous, là-bas, la bruyante fanfare
Et le grondement du canon ? Entendez-vous, là-bas, le coursier qui s'effare
Et l'écho qui redit un nom, Un nom harmonieux comme un chant de linotte r
Comme le murmure de l'eau ?
C'est le nom immortel du plus grand patriote,
L'immortel nom de Papineau 1
Et le peuple s'émeut. De bouillantes phalanges
Surgissent dans les prés en fleurs ; Les femmes, au foyer dont elles sont les anges,
S'agenouillent toutes en pleurs ; Le drapeau d'Albion tombe dans la poussière,
Mais haut, dans la pourpre des cieux, De la révolte sainte on voit l'humble bannière
Ouvrir ses plis audacieux I
Et 1'altière Albion, rugissant de colère,
Appelle à ces nouveaux combats, Nombreux comme les flots de la grande rivière,
Ses vieux et fidèles soldats.
Ils viennent de partout, et leur troupe alignée
Comme un cercle de fer s'étend.
Ils vont avec bonheur broyer cette poignée
D'aventuriers qui les attend.
Mais, ciel ! où fuyez-vous si vite et sans armure î
Soldats, qui vous a dépouillés ?
Vos canons se sont tus devant l'humble murmure
De nos vieux mousquets tout rouilles !
Gomme tombe, l'automne, un bouquet de feuillage
Au souffle des vents alises, Votre arrogance tombe en face du courage
De nos guerrier improvisés !
O champs de St. Denis ! ô vallons de St. Charle,
Tressaillez de joie en ce jour !
Tressaillez de plaisir, vous dont l'histoire parle
Avec orgueil, avec amour 1 Un jour, vous avez vu la puissante Angleterre
Faiblir devant vos bataillons, S'arrêter de stupeur, sous l'effroi qui l'atterre
Replier ses fiers pavillons !
Mais que peut le courage auprès d'un nombre immense ?
Il recule l'instant fatal Et c'est tout. Epuisé par sa longue défense,
Dans un combat trop inégal, Le héros, à son tour, hélas 1 chancelle et tombe,
Mais son âme s'envole au ciel Et son nom est béni. L'espoir naît de sa tombe,
Son souvenir est éternel !
Les guerriers d'Albion, honteux de leur défaite,
Plus irrités et plus nombreux, Reviennent de nouveau pour tenter la conquête
Dé ces hameaux peuplés de preux.
Mais dans chaque demeure on soutient bien le siège :
Tous à mourir sont résignés ; Et plus d'un ennemi vient d'un sang sacrilège
Rougir nos sillons indignés.
Mais quel jeune guerrier, par delà le grand fleuve,
Combat toujours armé du fer ?
Qu'importe que partout une mitraille pleuve
Comme la grêle de l'hiver 1 Du temple du Seigneur il fait sa forteresse,
Et les assaillants, par monceaux, Sous ses coups vigoureux viennent tomber sans cesse
Comme les épis sous la faulx.
Gloire à toi, ô Chénier, le plus braves des braves,
Digne d'un destin plus heureux !
Gloire à toi 1 Pour sauver ton pays des entraves
Tu verses ton sang généreux !
A tes amis tu dis comment, frappés en face,
Tu dis comment, frappés au cœur, Ils doivent, eux aussi, suivre ta noble trace,
*Et savoir mourir pour l'honneur 1
Comme un cœur maternel que la douleur abreuve A la mort d'un enfant ; comme une jeune veuve
A la mort de l'époux, La Patrie est en pleurs. Elle a voilé sa face, Et, dans un deuil profond, un deuil que rien n'efface,
Elle prie à genoux.
Sans armes et sans chef, môme sans discipline ; N'ayant pour se guider que l'audace divine
Qui produit les hautfaits, Les héros canadiens, sur le champ de bataille, Ont bravé bien longtemps l'infernale mitraille
Des bataillons anglais.
Ils sont tombés pourtant ces patriotes braves 1 Mais leur mort a brisé pour jamais nos entraves
Et porté leur gloire en tout lieu !
Ecrasés par le nombre, auprès de leurs victimes, Ils sont tombés enfin, chantant les noms sublimes De Patrie et de Dieu.
l'échafaud
Bien sombre est l'horizon, et des plaint.es funèbres S'élèvent des forets au milieu des ténèbres, S'élèvent des flots noirs et des rocs escarpés ! L'oiseau ne chante pas Sur son nid de feuillage, Le vent ne berce plus le roseau du rivage.
L'on entend seulement les sons entrecoupés De la cloche d'airain qui pleure dans l'espace ; On entend les sanglots d'une femme qui passe Au pied des murs noircis d'une haute prison.. . Bien sombre est l'horizon !
Femme, que cherches-tu dès l'aube matinale ?
Et pourquoi ces soupirs que ta jeune âme exhale ? Pourquoi, sur ton front pur, ce voile de douleur ? Que dis-tu, par instant, à l'enfant que tu presses Sur ton sein qui bondit ? Et pourquoi ces caresses Qui vous font tant de mal que vous pleurez tous deux ? Es-tu, nouvelle Agar, par ton époux chassée Loin de l'humble demeure où reste ta pensée ? Près de ce noir donjon qui trouble la vertu, Femme, que cherches-tu ?
Quels sont ces spectres noirs qui vont et qui reviennent Pareils à des démons que les sorciers retiennent, Au milieu de la nuit, sur un impur autel ?
Quelle est, collée au mur, cette charpente sombre Qui semble un long squelette ouvrant ses bras dans l'ombre Pour étreindre quelqu'un dans un baiser mortel ? Qui montent à pas lents ces lugubres échelles ? O femme, tu pâlis, tu trembles, tu chancelles !
As-tu vu s'écrouler tes suprêmes espoirs?
Quels sont ces spectres noirs ?......
Qui donc va monter là ? Le jour perce la nue ;
La charpente hideuse apparaît toute nue
O ciel î un échafaud 1 O spectaple d'horreur I En face du soleil, quelle pauvre victime
IÔO UNE GERBE
Va venir expier la grandeur de son crime ?
femme, je comprends l'angoisse de ton cœur.
Le soleil monte encore et la foule s'avance.
Insolente et cruelle, en son impatience
Elle crie au bourreau qu'il faut finir cela
Qui donc va monter là ?
Victimes, avancez! Bourreaux, faites vos tâches! Voyons donc ail grand jour quelles ignobles taches
Souillent le front de ces forçats.
Victimes, avancez ! Ah ! voilez cette scène î
Héros de mon pays, quoi c'est vous que l'on traîne
Sur le gibet des scélérats ? *
Que n'êtes-vous tombés, au jour de la bataille, Au champ de Saint-Eustache,au champ de Saint-Denis 1 Que n'êtes-vous tombés, broyés par la mitraille Avec vos compagnons bénis !
Mais, pour calmer un peu cette haine enragée Qu'en son âme implacable il gardait contre nous, Colborne voulait boire une chaude gorgée D'un sang dont il était jaloux.
pour autel, une ignoble potence, pour témoin, un ignoble troupeau,
Pour victime il fallait la divine innocence A ce grand prêtre fait bourreau !
Comme si la terreur, la honte et Panathème, Qui font une couronne à l'échafaud sanglant, Pouvaient graver aussi leur stigmate au front même De celui qui meurt innocent ?
Défenseurs malheureux d'une cause humble et sainte, Votre nom à jamais sera glorifié î Maudits soit les tyrans ! Mourez ! mourez sans crainte, Le gibet est sanctifié.
Vous n'êtes plus, hélas ! mais de votre poussière Un germe s'est levé qui ne doit point périr.
De vos tombes jaillit un rayon de lumière Qui nous guide vers l'avenir.
Peuple, courbe ton front et souffre sans rien dire ; Espère un temps meilleur, pauvre persécuté.
Tes défenseurs sont morts, mais leur sanglant martyre Vient d'enfanter la liberté.
A son roi comme à Dieu notre peuple est fidèle. Et la grande Albion n'eut jamais auprès d'elle Un défenseur plus noble, un plus vaillant support. Il fut, dans tous les temps, loyal jusqu'à la mort. Et pourtant, on le sait, ce peuple doux et brave Fut traité bien des fois comme un indigne esclave. Les échos attristés de nos vieilles forêts Redirent de nos chefs les odieux projets.
Mais le bruit de ces fers qu'avait forgés le maître
Fit surgir des héros au lieu de faire naître D'implacables vengeurs.
N'allez pas, toutefois, vous qui m'écoutez, croire que l'humble voix Du faible qu'on opprime est toujours entendue. peuple Canadien, ta plainte s'est perdue Souventefois, hélas ! avant d'atteindre aux cieux ! Ne croyez pas, non plus, que, fort peu soucieux De son nom, de sa gloire, aux jours sombres d'orage, Le peuple ait mieux aimé, sans force et sans courage, Marcher, le cou plié sous un joug odieux, Que tomber au combat sur le sol des aïeux.
Si le peuple a souffert sans craindre ou sans maudire Ses nombreux oppresseurs, c'est, il faut bien le dire, Qu'il sentait dans son âme une vie, une foi Que ne pouvait briser la plus inique loi ; C'est qull avait en Dieu placé son espérance ! Albion, tu le sais, adoucis sa souffrance Ou le poursuis encor comme on traque un troupeau, Albion, il est là pour sauver ton drapeau !
Quand les fils turbulents de la plaintive Irlande, Par tes lois relégués jusqu'au fond de leur lande, Pour se venger de toi se firent Fénians, Et vinrent t'insulter jusqu'aux bords Canadiens,
Notre peuple vola, déployant tes bannières, Notre peuple loyal vola jusqu'aux frontières ; Et l'ennemi, surpris de tant de dévoûment, Dans son repaire sûr s'enfuit honteusement.
Aux jours de trente-sept, quand, sous la tyrannie,
Gémissait de nouveau notre terre bénie ;
Que Papineau semblait sonner enfin tes glas,
puissante Albion ! quelques héros, hélas !
Osèrent seuls, pourtant, dans leur ardeur suprême,
Fouler aux pieds tes lois et te dire anathème !
Le peuple protesta devant tout l'univers.
Sa loyauté sublime et le bruit de ses fers
Le faisaient ressembler aux saints martyrs de Rome L..
Plus loin, dans le passé, Chateauguay que l'on nomme, Nous peuple de conquis, avec un noble orgueil, Chateauguay fut-il pas comme un voile de deuil Dont nous avons couvert la grande république ? Dites, ne fut-il pas la meilleure réplique A ceux qui méprisaient notre antique valeur ?
Plus loin, dans l'autre siècle, en ces temps de douleur Où ceux-là qui vivaient avaient tous souvenance D'avoir vu, sur nos murs, le drapeau de la France S'incliner tristement devant le Léopard,
Nous les fils des vieux Francs, dans ce même 'rempart * Qui couronne le front de notre ilï\istre ville Comme un bandeau royal ; nous qu'une haine*vile Avait calomniés et voués au mépris, Nous nous fîmes soldats. Et le maître, surpris, Nous dut, vous le savez, une insigne victoire. Nous versions notre sang, il recueillait la gloire. Qu'importe ? On nous disait : " C'est le devoir, allez ! ' Et nous allions au feu, certains d'être criblés Par les balles de plomb et l'ardente mitraille.
H a peut-être droit celui-là qui nous raille De notre dévoûment parfois si mal payé.
Nous Canadiens-Français, nous avons étayé Sur notre sol fidèle, ô superbe Angleterre, Ta gloire chancelante et ton pouvoir austère, Quand,— après cent combats, — le peuple américain Te chassa de ses bords et nous tendit la main.
Et quand Montgomery vint dans nos froides plaines,
C'est toi qu'il poursuivait ! Et ses. mains était pleines,
Pour nous, tu le sais bien, d'entraînantes faveurs;! Ses soldats courageux étaient-ils des sauveurs Ou de traîtres amis qu'on fit bien de combattre ? Dieu nous protégea-t-il quand ils vinrent s'abattre,
Sur notre sol aimé, comme un troupeau de loups ? Dieu nous protégea-t-il, ou fût-il contre nous ?. . . .
Or -voici ce qu'un jour redira la légende :
C'était l'hiver. Le givre attachait sa guirlande Comme une fleur de lis aux sapins toujours verts. La nuit ouvrait son aile; et les deux, recouverts De grands nuages gris que roulaient les tempêtes, Faisaient tourbillonner la neige sur nos têtes.
Québec ne dormait pas sur son vaste rocher.
On voyait, dans la nuit, lentement s'approcher Comme unserpentqui rampe au tour d'un nid,sur l'herbe La troupe américaine. Empressée et superbe, Elle avait tout conquis sur son passage heureux. Montgomery guidait les guerriers valeureux.
Toujours sur le sommet de l'âpre citadelle L'étendard d'Albion flottait La sentinelle Passait silencieuse au milieu des brouillards, Plongeant dans la noirceur ses inquiets regards. Le peuple s'agitait dans les étroites rue$ Comme on voit, quelquefois, au fond des herbes drues, S'agiter les fourmis. Et toujours il neigeait. Et le front dans sa main Montgomery songeait : Il songeait au moyen de surprendre la ville.
Tout à coup, dans les airs, une clameur fébrile
Se fait entendre. Il croit que cet étrange cri Est un signal de mort, et qu'un feu bien nourri Va pleuvoir aussitôt sur sa troupe surprise.
Il lève ses regards vers la muraille grise Qui se dresse sur lui. Soudain deux traits de feu Eclairent le brouillard comme un regard de Dieu. Il voit deux glaives d'or, il voit deux lames nues Qui se croisent sans bruit dans l'épaisseur des nues. Et, petit à petit, se dessinent, brillants, Les traits mystérieux de deux guerriers vaillants. Et près d'eux est assise une femme voilée.
L'étendard d'Albion, la bannière étoilée Déroulent leurs replis sur le front des lutteurs.
Et toujours le vent souffle. Et puis sur les hauteurs, Dans les créneaux étroits et dans nos tours célèbres, Il semble qu'on entend des murmures funèbres. Montgomery, troublé, s'adresse à ses soldats :
— " Voyez donc, leur dit-il — Il montrait de son bras —
" Voyez donc dans les airs ces choses tout étranges !
" Voyez ces étendards ! ces glaives et ces anges !
" Ah ! c'est notre drapeau !... C'est l'étendard anglais !... " Quel combat merveilleux LQuels guerriers !..Voyez-les !.. " Et cette femme en deuil !...Le vainqueur la possède !..
l68 UNE GERBE
" Ah ! notre pavillon 1 H se replie 1 Il cède !.
Personne ne voyait l'étrange vision.
— " Nous n'apercevons rien : c'est une illusion, vaillant général ! dirent, d'une voix grave, Les soldats stupéfaits.
Montgomery le brave, Immobile et muet, suivait toujours, des yeux, Le spectacle étonnant qui se passait aux cieux. Mais les glaives, bientôt, n'eurent plus d'étincelles, Et l'ardeur s'éteignit dans les fauves prunelles Des soldats éthérés. La femme, peu à peu, Se fondit dans la nuit comme la cire au feu.
Et les deux étendards, changés en noirs nuages, Lançaient de leurs replis le vent et les orages. Montgomery baissa son front ruisselant d'eau : Il tira lentement le sabre du fourreau.
Un éclair s'échappa de la pointe aiguisée.
— " mon pays, dit-il,— et sa voix épuisée Se perdit dans l'orage — mon pays aimé, Suis-je raille vaincu qu'un prodige innommé Vient de me faire voir ? ma noble bannière, Nous tomberons tons deux dans la même poussière L
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Au même instant, perçant la nuit de son regard,
Il voit l'Esprit vainqueur debout sur le rempart.
La femme, à ses genoux comme une esclave, rampe.
Et l'Esprit tient serré la glorieuse hampe
De l'étendard anglais. La femme a rejeté
Le voile de vapeur qui cachait sa beauté,
Et, d'un œil triste et morne elle cherche la trace
Du bel ange vaincu disparu dans l'espace.
Alors le général eut un sourir amer.
Son cœur fut tout à coup troublé comme la mer
Quand souffle, vers la nuit, les vents froids de l'automne,
On l'entendit crier comme le ciel qui tonne :
— " Je te ferai mentir, 6 présage odieux V
Et, dans son désespoir, il parut radieux.
Il courut en avant de sa troupe vaillante.
Le vent soufflait toujours, et la neige mouvante
Toujours tourbillonnait comme les noirs pensers
Dans un cerveau malade.
Au pied des hauts rochers Où Québec dort assis dans sa parure neuve Serpente un noir sentier. Au midi le grand fleuve Ferme, de ses flots verts, le chemin tortueux.
C'est par là que s'envient le chef impétueux. L'audacieux, il croit escalader l'enceinte, Pendant que vers le nord, sur une attaque feinte, Accourt la garnison. Il s'avance sans bruit.
Déjà le dernier poste apparaît dans la nuit : Il semble enveloppé dans un morne silence.
On n'entend que le fleuve, et le vent qui balance, Dans le cap Diamant, les sapins rabougris.
Montgomery tressaille. Il s'élance surpris De voir tant de succès couronner son audace.
• Soudain l'ange vainqueur, comme un éclair qui'passe,
Descend du haut des airs Est-ce l'ange de Dieu?
Il touche les canons de son glaive de feu.
Un choc épouvantable ébranle la montagne.
On entend les échos gémir dans la campagne.
Un cri monte dans l'air, un cri long, douloureux ,
La mitraille a fauché le guerrier valeureux I
Le vent souffle toujours, et la neige éclatante Prête au mort son linceul. D'une main palpitante I/Esprit vainqueur reprend le drapeau d'Albion.
La Lmme rêve encore Et c'est la nation.
LES BRAYEURS
Allons à la corvée ! allons, bande joyeuse, Car le temps est venu de broyer le lin mûr !
On nous attend là-bas où la côte se creuse, Comme une fraîche alcôve, à deux pas du flot pur. Nous sommes vigoureux et nos mains sont brunies. Nous aimons le soleil, nous aimons les hivers ! Pour nous enfants des champs les saisons sont bénies; Nous aimons leurs travaux et leurs plaisirs divers.
Au-dessus des sapins s'élève la fumée, Veillez au lin qui sèche, oh ! veillez bien, chauffeurs ! Dans plus d'un œil d'azur la flamme est allumée !... Veillez au lin qui sèche et veillez à vos cœurs !
Frappons fort, jeunes gens ! frappons tous en cadence ! De ces vallons connus éveillons les échos.
Travaillons tout le jour avec zèle et prudence : Plus rude est le labeur, plus doux est le repos. Frappons I frappons galment : et, sous l'active braie, Le lin va se changer en un panache d'or.
Quand le devoir est fait, l'âme devient plus gaie Et l'esprit retrempé prend un nouvel essor.
Au-dessus des sapins s'élève la fumée,
Veillez au lin qui sèche, oh ! veillez bien, chauffeurs î
Dans plus d'un œil d'azur la flamme est allumée
Veillez au lin qui sèche et veillez à vos cœurs !
Autour de nous, partout, voltigent les aigrettes
n* Ai^t d e i a neige à travers les rameaux.
ms, nous chantons dans les douces retraites ère chantaient seuls les petits oiseaux, itons de vitesse, et la filasse blonde, » en cordons se tresse tout le jour
LES BBÀYEUBS 173
Mais nous tressons, le soir, pour danser une ronde, Sous les yeux des parents, nos mains avec amour I
Au-dessus des sapins s'élève la fumée,
Veillez au lin qui sèche, oh I veillez bien, chauffeurs L
Dans plus d'un œil d'azur la flamme est allumée
Veillez au lin qui sèche et veillez à vos cœurs!