‹ Une gerbe; poésies [par] Pamphile LeMayChapitre 2 sur 51 · LA DEB AC LE · texte numérisé non relu

LA DEB AC LE

En serrant les rameaux d'un cenellier noueux, Replonge dans les flots son crâne sans cheveux !

Où vont-ils ? où vont-ils sur la mer furibonde Ces canots vacillants et tout remplis de monde ? Ce n'est plus au refrain des joyeuses chansons Que dans les flots obscurs plongent les avirons, • C'est au bruit des sanglots et des plaintes funèbres ! Où vont ces malheureux au milieu des ténèbres ? Ne vont-ils pas bientôt se heurter à l'écueil ? N'auront-ils pas aussi les ondes pour cercueil ? O ciel ! protége-les ! c'est assez de victimes ! Referme, Dieu puissant, ces horribles abîmes Que ton bras redoutable a laissés s'entr'ouvrir, Et que l'on voie encor ces rives refleurir !

0 prière inutile ! En vain ma voix implore, Il faut une victime ! une victime encore ! 0 Damas ! ô Damas ! réponds, où donc es-tu ? Que devient ton amour ? Que devient ta vertu ? Ton esprit égaré rêve-t-il d'harmonie ?

Damas, n'entends-tu pas un râle d'agonie, Une plaintive voix qui va s'affaiblissant ? Nentends-tu pas, Damas, un adieu saisissant Oue l'orage qui passe emporte sur son aile ;

Que berce sur son sein la vague solennelle ? Ne vois-tu point ces bras qui se lèvent vers toi ? Ces regards suppliants, pleins d'amour et d'effroi, Que plongent dans la nuit une vierge mourante ? Pauvre Damas, c'est-elle 1 elle ta tendre amante Qui se débat en vain, et, par un long effort, S'épuise à repousser l'étreinte de la mort ! Mais si tu n'entends pas sa douloureuse plainte, Un autre la comprend. Seul il vogue sans crainte Au milieu des débris qui flottent sur les eaux. Il aime la tempête et rit de ces fléaux Qui vont anéantir les paysans superbes.

Leurs bouches n'auront plus pour lui de mots acerbes

Au bord de' son canot il allume un fanal Et s'avance en chantant un couplet infernal.

En face de la mort la vierge malheureuse A saisi cependant, d'une main vigoureuse, La branche d'un pommier qu'elle même a planté ; Elle soutient ainsi, sur le gouffre irrité. Son visage souffrant, sa chevelure blonde Que chaque brise incline et chaque flot inonde. De temps en temps sa voix s'élève dans les airs, Mais nul ne veut répondre à ses sanglots amers.

LA DEBACLE 27

Est-ce une illusion ? une barque s'avance ! A son humide proue un fanal se balance. La vierge sent l'espoir renaître dans son cœur ; Elle s'attache à l'arbre avec plus de vigueur De crainte, de périr tout près d'être sauvée.

La voilà ! la voilà 1 la barque est arrivée ! Mais quel démon la guide ! Il ouvre un œil brutal Et sa bouche prodigue un rire qui fait mal ! Alors dans sa terreur Henriette s'écrie :

— " 0 Tribul, sauve-moi ! sauve-moi, je t'en prie ! "

Et Tribul la regarde avec un air moqueur ; Et son œil se remplit d'une fauve lueur A la pâle clarté du fanal qui scintille.

— " Par pitié ! sauve-moi !" reprend la jeune fille. Et son bras fatigué glisse sur le rameau.

Toujours silencieux, son infâme bourreau

Voit sur l'arbre agité sa main blanche qui glisse,

Et, dans son cœur pervers, jouit de son supplice.

— " Tribul ! Tribul 1 pour Dieu !.. je j)éris !.. je péris 1 "

Et le monstre est muet : et Tétrange souris

Qui fait épanouir sa figure damnée

Répond seul aux sanglots de cette infortunée.

Il voit les flots émus soulever ses cheveux ;

11 voit se tordre en vain ses bras purs et nerveux ;

Il voit sa main étreindre, avec douleur et force,

La branche qui frémit et dont la rude écorce

Déchire et fait saigner à chaque instant ses doigts !

La vierge s'affaiblit et sa bouche est sans voix ;

Ses regards effarés se couvrent de nuages ;

Son esprit voit flotter de sinistres images.

Et le monstre impassible est là qui rit toujours ;

Pouvant la sauver, il la laisse sans secours.

Il la regarde encor d'un œil sinistre et fauve:

— " Jure d'être à moi seul, dit-il, et je te sauve. "

La vierge qui se noie, en entendants ces mots,

Par un suprême effort élève, sur les flots,

Son front pâle et glacé d'où la vague ruisselle.

On voit se ranimer une vive étincelle

Dans ce regard mourant qui semblait ne plus voir.

Elle est charmante encor malgré le désespoir

Qui contracte et flétrit sa figure étonnée :

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— " Misérable ! " dit-elle, et sa voix indignée Dans l'écume des flots va se perdre et mourir. Ses doigts endoloris commencent à s'ouvrir ; Sa main n'a plus de force ; elle glisse ! elle glisse !

— " Jure, dit le démon, je finis ton supplice ! "

Tout est sourd à sa voix hors le vent qui gémit î Mais la main de la vierge étreint l'arbre et frémit

C'est le terme fatal d'une lutte effrayante !

Une forme légère, indécise, ondoyante Se berce au gré des flots, des vents impétueux ; Une main entrouverte, un bras voluptueux S'élèvent par instants au dessus de l'abime ; Mais bientôt tout s'efface, il ne reste qu'un crime ! Le barbare Tribul, sans bruit, s'éloigne alors Et vogue poursuivi par un sombre remords.

0 Damas ! ô Damas ! laisse pleurer ton âme î Elle n'est plus déjà cette adorable femme Dont la vertu touchante et le naissant amour Payaient tes chastes feux d'un si tendre retour ! La mort a moissonné, dès l'aube de son âge, La plus charmante fleur de ton joli village ! N'éveille plus les bois par tes chants réjouis !

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Tes projets de bonheur se sont évanouis

Comme un songe au réveil et comme une fumée !

Ne ne la demande plus ta jeune bien-aimée :

Son corps charmant et pur gît au fond du torrent !

Elle a tourné vers toi son regard expirant !

Elle t'a demandé dans une humble prière î

Et seul un homme impur, un monstre au cœur de pierre,

Est venu souriant pour la voir expirer !

Le lâche ! le pervers ! il pouvait espérer,

En lui portant secours à cette heure suprême.

Te ravir à jamais celle que ton cœur aime ;

Mais, détestant Tinfâme et fidèle à sa foi,

Elle aima mieux mourir que de vivre sans toi !

" Juin répand sur nos bords les fleurs de sa corbeille,

" De suaves accents, dès que le jour s'éveille,

" Font retentir au loin nos bois mystérieux;

" Sur les sillons fumants les insectes joyeux

" Se hâtent à poursuivre une facile proie ;

" Le papillon doré tend ses ailes de soie

" Et danse tout le jour dans un rayon de feu ;

" Le vaste Saint-Laurent déroule son flot bleu

*' Qui vient mourir sans bruit sur les bords du rivage ;

" L'air est plein de parfums, le ciel est sans orage,

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