‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 43 sur 68 · IX. — La simplicité et la modestie · texte numérisé non relu

IX. — La simplicité et la modestie

Je vous parlerai bientôt de l'ordre à garder dans le gouvernement d'une maison; ici je dois vous dire comment vous devez vous gouverner vous-mêmes, et à quels traits l'on reconnaîtra en vous une bonne éducation.

Ne soyez pas orgueilleux, et tenez -vous simples.

Ne confondez pas la noblesse des sentiments avec l'orgueil; ce vice est presque toujours l'apanage de la médiocrité. Naissance distinguée, fortune, places, talents, avantages de l'esprit et du corps, tout cela perd son prix par l'orgueil et double sa valeur par la simplicité.

L'orgueil a perdu les anges; c'est lui qui perd les hommes. Vous devez le regarder comme chose abominable.

« La naissance, a-t-on dit, donne moins d'honneur qu'elle n'en ordonne. » Quoi de plus vrai ? et ne l'est-il pas également d'ajouter que « vanter sa race, c'est se parer du mérite d' autrui »?

Ne soyez donc point prévenus de vous-mêmes, et n'ayez pas non plus la sotte erreur de croire que les hommes se jugent par ce qu'ils paraissent et non

par ce qu'ils sont. Il y a quantité de gens qui, placés au haut de la roue, sont méprisables, si on les considère dépouillés du rang souvent éphémère auquel ils se sont élevés; il y en a quantité d'autres qui, dans un état très obscur, ont un mérite personnel peu commun.

Ne méprisez aucune condition et aucune profession; partout où vous trouverez des vertus, respectez-les.

Remerciez Dieu de vous avoir fait sortir d'une famille qui n'a jamais produit que des gens de bien, estimés, considérés, honorés de tout leur pays et de leurs concitoyens.

La Providence, mes enfants, vous a donné la position la plus désirable pour le bonheur et la vertu. Une naissance illustre, une fortune considérable semblent être d'abord le partage le plus avantageux. Il s'en faut de beaucoup cependant que ce soit le plus heureux, même ici-bas, abstraction faite du plus grand intérêt, du seul véritable, celui du salut, pour lequel une grande naissance et une grande fortune sont des écueils dangereux. Ces écueils sont tels qu'ils font trembler. Dieu vous garde de ressembler jamais aux enfants prodigues, désespoir de leurs parents et véritables fléaux publics ! Tous ont commencé par être élevés comme des idoles et par se refuser au travail. Or sachez ici, mes chers enfants, que nous ne vous devons que deux choses : Nous avons à vous bien élever et à vous faire bien instruire. Avec cela, si nous pouvons vous laisser

quelque bien, à la bonne heure; sinon, avec une bonne éducation et instruction , pour peu que vous ayez, vous aurez assez.

Soyez de bonne heure économes et sobres; ne vous créez pas de besoins factices. Souvenez-vous que la sobriété fut toujours le meilleur remède pour prévenir les maladies comme pour les guérir, qu'elle est la source de la vigueur de l'esprit et la santé de l'âme comme celle du corps.

Ayez horreur du luxe de nos jours qui ferait votre malheur. Ne visez pas à la nouveauté et à la rareté; elles rendent très chers des objets que peu de jours remettent à un prix raisonnable. Réglez -vous dans votre condition sur l'exemple des plus modérés, et cela pour le train, pour la table, pour les meubles, etc., en vous rappelant que toute dépense au delà du nécessaire est directement contre la règle de l'aumône.

Vivez dans la simplicité que nous avons toujours eue. Un honnête homme doit vivre de peu.

Je prie Dieu qu'il écarte de vous la pauvreté; mais je lui demande aussi qu'il vous préserve de l'attachement aux richesses. Les biens temporels, dans lesquels on place aujourd'hui le souverain bonheur, sont plus que jamais variables et fugitifs. La vraie, la solide félicité est dans la paix de la conscience, qui s'acquiert par la pratique de ce que la religion nous enseigne, comme la fin de l'homme et le but de sa vie.

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